le sujet

conscience inconscient sujet

 

 

CHAPITRE 1

La conscience, l’inconscient, le sujet,

 

INTRO

La pensée en première personne commence à partir du moment où l’homme devient « une question pour lui-même ».

 

Le sphinx : l’homme en question,

L’homme est cet animal changeant, dont on ne peut établir le nombre de pattes (4 le matin, 2 le midi, 3 le soir) , animal qui semble indéfini.

Question anthropologique, qui jalonne l’histoire de la pensée :

Kant : « qu’est-ce que l’homme ? »

Socrate : « connais-toi toi-même »

Quaestio mihi factus sum, Augustin : je suis devenu une question pour moi-même.

 

 

Les « réponses » à cette question sont multiples, mais elles tendent toutes à poser l’homme comme une exception au sein de l’univers, comme un être totalement à part, un être conscient. La conscience est propre à l’homme, elle fait sa dignité.

Si elle définit l’homme, elle révèle la complexité de la nature humaine, et pose l’homme comme une énigme à ses propres yeux.

 

LEXIQUE :

Expressions :

avoir (ou ne pas avoir) conscience de, perdre conscience, reprendre conscience, prendre conscience de, en mon âme et conscience, avoir quelque chose sur la conscience, un inconscient…

Mots associés :

Automatismes, mécanismes/actes délibérés ; Pensée, réflexion, responsabilité

Distinctions possibles :

Sentir / Percevoir / Faire attention à / Avoir conscience de  / Prendre conscience de

Le sens contemporain du mot « conscience »

Définition : Le mot français conscience vient du  latin conscientia qui est formé de cum qui signifie «avec», et de scire pour « connaître ». Être conscient lorsque nous agissons, éprouvons quelque chose, réfléchissons, etc. c’est ainsi posséder simultanément une représentation et une connaissance plus ou moins claire de ces actes, sensations, réflexions.

PREMIERE PARTIE   

Conscience et condition humaine

 

La conscience fait-elle de l’homme une exception dans la nature ?

La conscience exclut-elle l’homme de l’animalité ?

La conscience fait-elle de l’homme un être libre ?

En quoi le fait d’être conscient constituerait-il une rupture ontologique (différence entre homme et autres êtres vivants) ?

   

I-                   La supériorité ontologique de l’homme 

Nous sommes les héritiers de Jérusalem et d’Athènes. Si nous ne commençons pas par là, nous risquons de ne pas nous comprendre dans notre modernité.

 

a)      La Bible

Elle nous dit que l’homme a été fait à l’image de Dieu. La conscience serait la marque du créateur sur la créature et le vecteur de la domination qu’il est appelé à exercer sur le monde.

b)      La mythologie grecque. 

Mythe de Prométhée dans le Protagoras de Platon.

Epiméthée en charge de la répartition des attributs spécifiques oublie l’homme. Celui-ci « naît nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes ».   Pour réparer l’imprévoyance de son frère, Prométhée va voler à Héphaïstos et à Athéna l’aptitude technicienne et Zeus envoie à l’humanité, via Hermès l’aptitude morale. Ce récit montre que les prérogatives humaines (l’intelligence technicienne et morale) sont des capacités originairement divines. L’homme ne serait pas un être de la nature comme les autres, il y aurait en lui de la divinité.

c)    La modernité juridique.

Ce principe d’une supériorité ontologique est aussi affirmé dans l’institution juridique qui distingue l’ordre des personnes et l’ordre des choses.

  La chose est un objet dont on dispose. Elle est disponible pour un usage instrumental.  On peut en faire commerce, l’acheter ou la vendre, bref la traiter comme un simple moyen à notre usage.

  La personne est indisponible pour un tel usage. Elle est un sujet disposant des choses mais dont on ne peut disposer. Elle est hors commerce. Cette formule ne signifie pas seulement que la personne n’est pas une marchandise mais qu’elle est exclue de toute circulation entre les hommes car elle échappe à l’emprise de la volonté. Alors que la chose a un prix, la personne est définie comme ayant une valeur. Elle ne peut donc pas être traitée comme un simple moyen, elle doit être traitée comme une fin en soi. C’est dire que la personne, à la différence de la simple chose engage une relation d’ordre moral.

II-                La conscience animale ?

« Ce n’est par vrai discours, mais par une fierté folle et opiniâtreté, que nous nous préférons aux autres animaux et nous séquestrons de leur condition et société.» Montaigne , Essais

L’homme ne se préfère-t-il d’une manière injustifiée, comme n’importe quel animal le ferait, par amour de soi ?

« à chaque chose, il n’est rien plus cher et plus estimable que son être», si bien que « le lion, l’aigle, le dauphin, ne prisent rien au dessus de leur espèce».

 

Montaigne, en effet, commence par mettre l’homme sur un pied d’égalité avec l’animal (« cette équalité et correspondance de nous au bêtes»), couchant en quelque sorte sur un plan latéral et immanent, la verticalité hiérarchique de l’échelle de la nature, pour opérer des comparaisons et différences entre elles (qu’il appelle « nos confrères et compagnons») et nous, comparaisons qui le conduisent à renchérir sur Plutarque (qui ne trouvait « point si grande distance de bête à bête comme (…) d’homme à homme) par cette déclaration :

 

«il y a plus de différence de tel homme à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête. »

 

 

 


 

III-             La conscience humaine comme pouvoir de représentation et de jugement

 

On pose la distinction :

Conscience immédiate/réfléchie

 

A-    La conscience comme division

a)      Subjectivité et distance par rapport à ce qui est

D’abord pouvoir de représentation la conscience est ce qui pose un objet devant un sujet, un Je devant un objet. Je fais face au monde.

En se représentant un objet, le sujet le pense et le juge. Dans ce mouvement, le sujet soumet le monde à sa subjectivité, il n’est jamais neutre. Il ne peut faire autrement que de regarder le monde selon son propre point de vue.

L’homme ne vit pas dans l’immédiateté, il temporise, vit son existence sur le mode imaginaire et symbolique (langage).

Texte d’Alain

 

b)     Division de soi avec soi-même

Elle est ainsi scission, lorsque je me représente moi-même, lorsque je me représente à moi-même ce que je perçois ou ce que j’éprouve, je me « divise » pour me considérer de l’extérieur, pour m’objectiver.

Je passe alors d’un sentiment de soi à une conscience de soi.

 

c)      Pouvoir de jugement

Le retour sur soi

Je me considère comme un autre me considèrerait.

De ce fait, la conscience est ce qui me « sépare » de moi-même et ce qui me permet de me juger. La conscience est donc non seulement pouvoir de représentation, mais aussi pouvoir de jugement.

Je ne peux faire autrement que de réfléchir et de juger. C’est le prix dont nous payons cette « rupture ontologique » qui fait de nous des sujets pensants.

Mais si nous y perdons notre tranquillité, nous acquérons par la conscience réfléchie une possibilité de choisir, de décider.

En effet, si la conscience immédiate nous laisse plongés dans l’instant et dans le monde, la conscience réfléchie introduit entre nous et nous-mêmes, nous et le monde, un temps de suspens, une médiation, un retrait qui rend le choix et la liberté possibles.

 

B-     Conséquences

 

a)      Conscience morale, devoir et liberté

Cela valide-t-il l’idée de l’existence d’une « voix intérieure », d’une « voix de la conscience » susceptible de me fournir des critères du Bien et du Mal ? Non, au contraire, si la conscience « est implicitement morale », comme le dit Alain, elle ne fait que me mettre en état de porter un jugement sur le monde et sur moi-même, mais sans que je sache pour autant selon quels critères.

Le pouvoir de représentation permet au sujet de penser non seulement ce qui est, ce qui s’impose de manière immédiate à sa conscience, mais aussi ce qui doit être, c’est-à-dire ce qui relève du devoir.

La marge  créée entre ce qui est et ce qui doit être, c’est en cela que réside la liberté humaine. Sans ce hiatus, nul désir n’est possible, nul imaginaire ne pourrait prendre place. J’aurai pu agir autrement ; je pourrai être différent, meilleur. En prenant position par rapport à ce qui est, à ce qui a été, l’homme s’assume et devient une personne.

Distinction : être cause de…/  être responsable, assumer

b)     L’égale dignité des hommes et l’obligation de respect

L’homme est de ce fait digne de respect. Mais il est celui que l’on juge et qui se juge, et la liberté de la pensée est fondamentalement un devoir de penser et une obligation d’être digne de ce statut que lui confère sa pensée. On comprend dès lors que la conscience soit à la fois issue de l’inquiétude, et qu’elle s’en accompagne obligatoirement. L’homme est « un être entièrement différent, par le rang et la dignité, des choses comme le sont les animaux sans raison » parce qu’il est doué d’une capacité morale.

La grandeur de l’homme consiste dans la conscience, qui l’arrache au règne de la nature (ce qui est) pour rendre possible le règne du devoir être ou de la moralité.

C’est ce pouvoir moral et la liberté qu’il suppose qui inspirent le respect en l’homme et rien d’autre.

La dignité de l’homme est attachée à sa seule personnalité morale, c’est-à-dire à une dimension qui n’est pas physique mais métaphysique.

D’où la possibilité d’affirmer en toute cohérence l’égalité de tous les hommes. Alors que les aptitudes physiques, intellectuelles, artistiques sont si inégalement réparties entre les hommes, alors que par les appartenances culturelles ou religieuses, ils sont si différents les uns des autres,  il y a quelque chose qui leur est commun, les égalise et fonde l’unité du genre humain.

Déclaration universelle des droits de l’homme (1948): « Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns avec les autres dans un esprit de fraternité ».

 


 

IV-             La conscience fait la misère et la grandeur de l’homme

 

347- L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée.

Pascal, Pensées (1670)

Si la conscience est un pouvoir de se représenter soi-même, elle fait notre misère car nous connaissons notre petitesse au regard de l’univers (Pascal.) Notre existence même est limitée, nos soucis sont dérisoires.

 

397 – La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

 

La conscience nous fait connaître notre finitude, nous savons que nous existons et en même temps nous savons que nous sommes limités et mortels.

La conscience nous voue peut-être au malheur, dans la mesure où elle place devant nous ce qui pourrait être, l’objet d’un désir dont on sait qu’il peut être illimité. Conscient de ses limites, l’homme désire l’infinité, et souffre. Conscient de ses manques, l’homme désire une  complétude qu’il ne peut atteindre.

 

172- « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Pascal, texte p 98

 

 

 

Si la conscience fait la grandeur de l’homme, elle entraîne avec elle le sentiment de l’absurde, l’inquiétude, l’angoisse, la culpabilité, la mélancolie. La conscience est donc liée à une inquiétude, une intranquillité fondamentale, qui nous définit en tant qu’hommes.

Si la joie reste possible, elle se détache sur fond d’une lucidité et d’une responsabilité qui lui donnent peut-être d’autant plus de valeur.

NB : La condition humaine peut aussi être définie par l’existence de l’inconscient, voir troisième partie.

 

SUJETS :

 

Pourquoi le moi veut-il toujours être un autre?

Peut-on avoir la conscience tranquille?

Privilégier la conscience est-ce surestimer l’homme?

La conscience exclut-elle l’homme de l’animalité?

La conscience est-elle naturelle ?

La conscience fait-elle le bonheur de l’homme?

Est-il possible de s’affranchir de toute conscience morale ?

D’où vient la conscience morale ?

La conscience est-elle un frein à la liberté ?

La conscience représente-t-elle une force ou une faiblesse pour l’homme ?

Les hommes existent-ils comme existent les choses ?

Que reproche-t-on à celui que l’on traite d’inconscient ?

Si la conscience est libératrice, de quoi nous libère-t-elle ?

La conscience fait-elle le bonheur de l’homme ?

Est-il possible de s’affranchir de toute conscience morale ?

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

Le sujet, l’identité, le moi

 

INTRO

Fausse évidence du « moi », du « je », de l’identité. Papiers d’identité, norme juridique et sociale, recouvre quelle réalité ?

 

Le bateau de Thésée

D’après la légende grecque, rapportée par PlutarqueThésée serait parti d’Athènes combattre le Minotaure. À son retour, vainqueur, son bateau fut préservé par les Athéniens : ils retiraient les planches usées et les remplaçaient – de sorte que le bateau resplendissait encore des siècles plus tard. Alors, deux points de vue s’opposèrent : les uns disaient que ce bateau était le même, les autres que l’entretien en avait fait un tout autre bateau. Le problème est de savoir si le changement de matière implique un changement d’identité, ou si l’identité serait conservée par la forme, ou encore d’une autre façon ?

Il y a une autre question, corollaire : si on avait gardé les planches du bateau et qu’avec, on en avait reconstruit un autre, lequel serait le vrai bateau ?

Qu’est-ce qui peut m’assurer que je suis une seule et même personne ? Que je suis moi-même, le même sujet, en des temps différents ? Sur quoi se fonde le sentiment d’identité ?

 

Problèmes :

 

Si je suis le même sujet malgré les changements, les « coupures » dans ma vie, cela signifie-t-il qu’il y a en moi un « subjectum », une substance permanente et stable, identique à elle-même, et qui fonde mon identité ? Comment concevoir l’identité dans le changement ?

 

Ne faut-il pas douter de la réalité de ce « moi » conçu comme une substance spirituelle (âme), comme l’ont fait les philosophes modernes?

Comment la connaissance de soi serait-elle possible si elle s’accompagne automatiquement d’un jugement et d’une transformation de soi ? Comment une connaissance bien définie d’un sujet sans identité assignable serait-elle possible ?

 

Il nous faudra revenir sur la notion de conscience, et voir en elle non plus une « substance pensante » ni une simple somme de qualités fuyantes et instables, mais un pouvoir de synthèse et d’unification, qui permettra à la fois de penser le changement et l’identité du moi.

 

Enjeux :

-          Possibilité d’assumer ses actes : si je ne suis plus la même personne, comment pourrait-on me demander d’en rendre compte ?

-          Si le moi n’est rien de plus qu’une illusion, la question de la connaissance de soi doit être repensée : connaître le sujet s’avère une tâche sans fin, un travail de recherche et de réunification perpétuelle de soi.

 


 

I-                   ETUDE TEXTE : qu’est-ce que le moi ?

 

Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal – Pensées

 

-          Que voit l’homme par la fenêtre ? : un quidam, un être saisi dans son identité d’homme mais pas dans sa singularité et son unicité. Singularité en quantité (le seul à être moi) et en qualité (le seul à être ce que je suis)

General/particulier ou singulier

Changeant/permanent ; accidentel/substantiel

-          Pourquoi Pascal prend-il ensuite la beauté comme exemple ? Expliquez : tuer la beauté sans tuer la personne.

-          En quoi la mémoire et le jugement sont-ils des facultés qui pourraient sembler définir le « moi » ? Pourquoi alors n’est-ce pas « moi » ?

-          Peut-on aimer la substance même de l’âme d’une personne ? N’est-ce pas par ses qualités changeantes qu’elle se singularise et manifeste son unicité ?

-          Le « moi » n’est-il pas fait uniquement de qualités « empruntées », dans le but de plaire (aux autres, à moi ?). Peut-on aimer autre chose ?

 

L’idée essentielle que Pascal développe dans le fragment Laf. 688, Sel. 567 est celle du caractère fuyant et inassignable du moi. Il s’interroge sur ce que le moi peut avoir d’essentiellement singulier et irréductible aux autres.

Pascal montre qu’il est bien impossible de définir ce qui en fait la singularité.


 

II-                Le moi est changeant, insaisissable

 

A-    Passions, inconscient, comédie humaine

Le moi comme masque social

Le nom, l’apparence physique sont ce qui me permet d’exister face aux autres. Mais je n’ai pas besoin de ces attributs si je suis au milieu d’une forêt profonde. Qui suis-je alors ? Plus rien ne me permet de dire ce qui est « moi ».

Le Moi n’est peut-être qu’une illusion transitoire. Vanité, orgueil des hommes selon Pascal.

 

Persona : masque. La notion de personne ne renvoie-t-elle qu’à des masques successifs qui ne recouvrent qu’un néant ?

Le mot persona vient du latin (du verbe personare, per-sonare : parler à travers) où il désignait le masque que portaient les acteurs de théâtre. Ce masque avait pour fonction à la fois de donner à l’acteur l’apparence du personnage qu’il interprétait, mais aussi de permettre à sa voix de porter suffisamment loin pour être audible des spectateurs.

Alfred de Musset a quelque peu exploré ceci dans Lorenzaccio

On peut s’identifier à son « masque », au point de ne plus savoir ce qui constitue notre « véritable » personnalité. Nous ne faisons peut-être que passer d’un masque à un autre.

 

 

B-    La permanence et l’identité du « moi » sont des fictions de l’imagination

Dans cet extrait polémique, Hume s’attaque au problème de l’existence du moi : y-a-t-il une unité, une identité derrière la diversité de nos perceptions ? Autrement dit, peut-on parler d’un sujet conçu comme un substrat commun à tous les événements de la vie psychique ? La question est donc celle du rapport entre la multiplicité de nos perceptions et de nos idées et, d’autre part, une possible unité, une éventuelle unification sous un moi frappé du sceau de l’identité.

 

« Il est des philosophes qui imaginent que nous sommes à chaque instant intimement conscients de ce que nous appelons notre moi, que nous en sentons l’existence et la continuité d’existence, et que nous sommes certains, avec une évidence qui dépasse celle d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. La sensation la plus forte, la passion la plus violente, disent-ils, loin de nous détourner de cette vue, ne la fixent que plus intensément et nous font considérer, par la douleur ou le plaisir qui les accompagne, l’influence qu’elles exercent sur le moi. Tenter d’en trouver une preuve supplémentaire serait en atténuer l’évidence, puisqu’on ne peut tirer aucune preuve d’un fait dont  nous sommes si intimement conscients, et que nous ne pouvons être sûrs de rien si nous en doutons. [...]

Pour moi, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaleur ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne parviens jamais, à aucun moment, à me saisir moi-même sans une perception et je ne peux jamais rien observer d’autre que la perception.

David Hume, Traité de la nature humaine, livre I, L’Entendement (1739)

III-             Le moi comme substance pensante

 

A-    Qu’est-ce qu’une substance ?

 

Le sujet grammatical :

La pomme est verte.

 

La pomme est sujet

verte est attribut de pomme.

 

 

La pomme peut vieillir et changer sa couleur, elle reste la même pomme.

Le sujet de la phrase, c’est ce qui supporte les divers attributs.

Ce se tient « en-dessous » (sub-jectum) des changements, ce qui est permanent au travers du temps.

Le terme sujet vient du latin sub-jectum, en grec : hypokeimenon, ce qui se tient en-dessous. On peut aussi le traduire par le terme « substance ».

Substantiel s’oppose alors à accidentel

 

Un sujet humain, c’est une personne, doté d’une identité, de quelque chose qui le rend identique à lui-même au travers des accidents de la vie. Cet enfant, ce vieillard, c’est moi, c’est la même personne, le même sujet.

 

Le sujet humain ne semble pas pouvoir être divisé. Il peut sembler indivisible : individu.

 

Une illusion grammaticale ?

 

B-    Descartes : « Je suis une chose qui pense »

 

Sujet= pensée

Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le principe de la philosophie que je cherchais.

 

DESCARTES Discours de la Méthode, IVe partie

 

Doute méthodique, solipsisme

 

Découverte d’un sujet métaphysique, d’une subjectivité pure, condition de la liberté humaine. Un sujet est libre et responsable.

L’être de l’homme réside dans la pensée: « je suis une chose qui pense« 

La conscience me donne la certitude d’être, et d’être moi.

La pensée est ce qui est absolument mien. Moi, c’est d’abord une conscience, indépendante de tout ce qui n’est pas elle, et quoi qu’il en soit de ce qu’elle pense.  On ne peut penser sans savoir que l’on pense. Je peux douter de tout sauf de moi qui pense et qui doute.

Il est donc impossible de ne pas être soi, car nous sommes notre conscience, notre conscience est indissociable de notre être. Nous ne pouvons ni être autre que nous, ni ne pas être alors que nous sommes conscients. La conscience est garante de mon unité et de mon identité. Si je change, ma conscience reste continue, indivisible et semblable à elle-même au travers de ces changements superficiels.

 

Certitude de soi donnée dans une évidence première, indubitable.

Remarque : La notion de conscience n’est pas encore clairement dégagée par Descartes, il emploie indistinctement les mots « âme », « pensée ».

De plus, il se confronte à la difficulté de penser la relation entre corps et âme (nous y reviendrons plus tard).

 

C-    Kant : Un « je » unificateur.

Kant retient l’idée d’une conscience qui existe « en  amont » de toute pensée, de toute expérience. Il y a d’abord le « je pense », ensuite les expériences et les sensations s’organisent en fonction de ce « je » central.

Être sujet, pour Kant, c’est en effet avoir la capacité d’unifier toutes ses représentations. Seul l’homme, à partir d’un certain âge, a le pouvoir de dire « Je ». L’utilisation de ce simple pronom est la concrétisation exacte de la capacité du sujet à se représenter comme un sujet «transcendantal ».

« Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations. »

Critique de la raison pure, Kant, 1781

A chaque instant de sa vie un sujet est présent à lui-même par la conscience. Or la conscience n’est pas seulement aperception des états présents, elle est aussi mémoire. Grâce à cette faculté le sujet se souvient de ce qu’il a été, il sait qu’il n’est plus tout-à-fait le même et il témoigne par là  qu’il reconnaît ses états, dans leur diversité comme siens.

Cette opération est l’opération fondamentale de l’entendement (ou faculté de comprendre). Elle consiste  à synthétiser dans l’unité d’un être, une multiplicité et une diversité empirique.

Tout changement implique la permanence de ce qui change. A défaut de cette permanence le changement n’est pas possible. On a affaire à des états se succédant extérieurement les uns aux autres, sans fil conducteur pour qu’il y ait sens à dire que quelque chose change. L’enfant sent bien ses états mais il ne pourra dire qu’ils sont « siens » que lorsqu’il sera capable d’établir un lien entre eux et de les synthétiser dans l’unité du sujet qu’il est désormais grâce à cette opération.

Ainsi, lorsque Charles dit Je, il témoigne qu’il est devenu capable de se penser c’est-à-dire de dépasser l’immédiateté de ses sensations pour les rapporter à un sujet qui sent. Son expérience n’est plus éclatée en une multiplicité de vécus sans lien les uns avec les autres. Charles se pose dans l’existence comme le centre unificateur de ses expériences passées, présentes et à venir.

Le Je accompagne alors toutes ses représentations et l’élève à la dignité d’une personne.

L’identité est alors davantage une tâche qu’un donné.


 

IV-             La conscience comme acte et ouverture au monde

Le sujet n’existe comme sujet qu’en fonction de sa relation avec le monde. Penser la « nature » d’une chose, son identité, ne peut se concevoir sans ce lien avec l’extériorité.

Ce qui fait de moi ce que je suis, n’est pas seulement à rechercher dans mon « substrat, dans ma « substance » ou dans la synthèse de mes représentations. C est peut-être à l’interface entre moi et ce qui n’est pas moi que se constitue mon identité. C’est mon rapport au monde qui me constitue comme sujet.

 

A-    HUSSERL : toute conscience est « conscience de… »

 

La conscience ne peut être séparée du monde : elle est «conscience de »

Essayez de ne penser à rien : est-ce possible ? Si nous ne pensons à rien, nous ne pensons pas. Et si nous pensons à quelque chose, nous pensons de ce fait à cette chose dans un contexte : je ne peux avoir conscience que d’un état de fait.

Pour penser, il faut penser quelque chose, à quelque chose, fût-ce pour penser « je pense ». Et ce à quoi nous pensons est dans un horizon de sens.

La conscience ne peut pas être séparée du monde, des choses auxquelles elle se rapporte.

La conscience selon Husserl n’est donc pas une chose, elle est une relation à ce dont elle est conscience.

 

Autrement dit, la conscience n’est pas un réceptacle, elle ne reçoit rien. Elle n’est que la projection d’une intention sur un objet visé. Et c’est cette projection seule, cette intention, qui confère une première signification à l’objet visé. Il n’y a pas de conscience seule, il n’y a pas d’objet seul, pur. La conscience est d’emblée portée sur un objet, et l’objet n’est jamais appréhendé sans intention de la part de la conscience.

 

L’intentionnalité est la propriété de la conscience d’être «conscience de»: cela signifie qu’elle n’existe pas comme une chose qui contient, mais comme un acte de mise en relation. Toute conscience sans exception est intentionnelle: il n’y a pas de conscience pure, indépendante de ce dont elle est conscience. Toute conscience a un objet: «Toute conscience est conscience de quelque chose.»

La conscience n’est donc pas un être (le moi), mais un acte de cet être par lequel il se rapporte au monde. Le moi qu’étudie la phénoménologie est celui qui s’engage dans chaque façon dont la conscience se rapporte à son objet. La variété de ses propriétés est la variété de ses actes ou comportements: imaginant, se souvenant, percevant, jugeant moralement, etc.

 

B-    Hegel : Conscience de soi et travail

Les phénoménologues dénoncent l’illusion substantialiste de Descartes pour amener l’idée que le sujet se constitue continuellement lui-même dans son rapport au monde, aux autres, et en agissant.

Pas de SUJET sans OBJET auquel le moi se confronte, par rapport auquel il se situe intentionnellement.

 

Il ne faut pas réduire la conscience à la pure spéculation, méditation et intériorité. Au contraire, la conscience suppose des actes, qui nous permettent d’entrer en rapport avec le monde et d’y imprimer notre trace. Comment saurions-nous que nous sommes, que nous existons, que nous sommes des êtres réels (« je suis ») si nous ne pouvions l’éprouver dans notre pouvoir sur le réel ?

 

« L’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant: le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une oeuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. Ce besoin revêt des formes multiples, jusqu’à ce qu’il arrive à cette manière de se manifester soi-même dans les choses extérieures, que l’on trouve dans l’œuvre artistique. Mais les choses extérieures ne sont pas les seules que l’homme traite ainsi; il en use pareillement avec lui-même, avec son propre corps, qu’il change volontairement, au lieu de le laisser dans l’état où il le trouve. Là est le motif de toutes les parures, de toutes les élégances, fussent-elles barbares, contraires au goût, enlaidissantes, voire dangereuses ».

Hegel, Esthétique

 

 

 

 

 

 

 

C-    SARTRE : L’homme se définit en existant

Qu’est-ce qu’être, pour une conscience ? Est-ce être quelque chose de déterminé comme une nature ou une essence ?

Non, c’est précisément l’impossibilité d’être une chose ayant une consistance et une identité propre. Disposer du pouvoir de s’échapper de soi et du monde revient à échapper à la nécessité caractérisant l’ordre de l’en soi.

Sartre : l’homme se définit en existant.

La conscience est ouverture, elle n’existe que comme acte de se projeter, s’éclater vers quelque chose.

« La conscience n’a pas de dedans. Elle n’est que le dehors d’elle-même, et c’est cette fuite absolue, ce refus d’être substance qui la constitue comme une conscience »

Sartre. Situations I

 « L’homme est l’être qui est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est ».

Conscience et négativité

Il est, dit Sartre, une transcendance. Le mot doit être entendu dans un sens purement phénoménologique. Etre une transcendance consiste à avoir le pouvoir de transcender, au sens de dépasser, de nier ce qui est et de se projeter vers ce qui n’est pas.

Objectivation= réification

Se connaître supposerait que l’on se prenne soi-même comme objet de connaissance : tentatives d’introspection, journaux intimes etc.. or nous sommes des sujets, et nous ne pouvons nous connaître sans figer notre liberté qui, parce qu’elle s’accompagne de conscience, s’invente sans cesse, se projette sans cesse vers le possible en niant ce qui est.

L’autre en moi

Nous verrons que pour Hegel comme pour Sartre, autrui est constitutif de la conscience que j’ai de moi.

De plus, selon Freud, il y a en nous une instance psychique inconsciente qu’il nomme le surmoi, qui prolonge en nous l’influence sociale et parentale.

Nous dirons donc que le moi est marqué par l’altérité (ce qui est autre).  Les limites entre le moi et le non moi sont poreuses, indéfinies.

C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. − Pardon du jeu de mots. −
Je est un autre. Arthur Rimbaud

 

CONCLUSION

La conscience n’est donc ni une âme, ni une substance, ni un corps : elle est un acte, une rencontre, une sortie hors de soi par lequel le sujet se construit, sur fond de négation.

La conscience n’existe pas en soi, elle est pure relation, ouverture au monde et aux autres.

Ainsi on n’est soi-même qu’en agissant, en donnant à nos expériences l’unité que seule la conscience peut opérer. La conscience est donc non pas une chose mais un acte de synthèse par lequel le sujet se construit.

 

Se connaître en tant que sujet, ce n’est pas pareil que de connaître une chose, un objet. C’est devenir, se constituer dans une relation au monde qui est échange, ouverture, acte.

De plus, ce que je suis est constamment à définir, constamment en interaction avec ce qui m’est extérieur, ce qui n’est pas moi.

 

 

TROISIEME PARTIE

 

L’hypothèse d’un inconscient psychique

 

Montaigne  » Je n’ai vu monstre et miracle au monde plus exprès que moi-même : on s’apprivoise à toute étrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne, moins je m’entends en moi. « .

 

La question de l’inconscient comporte  trois enjeux majeurs :

1)      EPISTEMOLOGIQUE : Peut-on connaître ce qui par définition nous échappe ? Et par conséquent une véritable connaissance de soi est-elle possible ?

2)      MORAL : Puis-je être tenu pour responsable de ce dont je n’ai pas conscience ?

La notion d’inconscient ne détruit-elle pas l’hypothèse même du libre-arbitre ?

3)      ANTROPOLOGIQUE : Quel est le statut de l’homme s’il est le jouet de son inconscient ?

On notera en outre la question de la scientificité de la théorie psychanalytique : peut-elle être considérée comme une science, n’est-ce pas simplement du charlatanisme comme le pensent certains ?

Remarque : L’inconscience est un état qui est privation de la conscience en plusieurs sens.

Revoir les différentes acceptions du mot « inconscience »

 

a)      - L’inconscience naturelle

La disparition de la vigilance

Il y a une inconscience naturelle qui apparaît dans le sommeil, dans le sommeil profond et l’état de rêve. Chaque nuit la pensée s’égare, perd la maîtrise d’elle-même quand la vigilance s’affaiblie et que la torpeur du sommeil nous envahit.

A cette négation de la vigilance appartient aussi le coma, les pertes de consciences, la syncope. Tous les animaux semblent connaître l’alternance des trois états relatifs de conscience (veille/sommeil profond/rêve) et donc une forme de disparition de la vigilance dans l’inconscience.

Les automatismes

Le somnambulisme peut être rattaché à l’état de rêve, lié à la résurgence d’automatismes issus des habitudes du sujet.

L’homme attribue une valeur très élevée à la vigilance, car c’est seulement dans l’état de veille que la pensée lui appartient en propre et qu’il en possède la maîtrise. C’est dans l’état de veille qu’existe un ego, le moi vigilant.

Les moments d’hésitation, quand nous devons faire un choix, sont les moments les plus conscients. L’habitude fait disparaître la vigilance, et installe des automatismes, ie des états d’inconscience.

b)     L’inconscience morale

Celui qui agit ainsi sans prendre garde à la portée de ses actes est un irresponsable. Une forêt qui brûle, c’est un tort fait à tous. Toute conduite par laquelle un sujet fait comme si il ignorait tout de la portée et de la gravité de ses actes est une forme grave d’inconscience, que nous ne pouvons pas ne pas juger moralement.

C’est une sorte d’état de cécité morale (Expression de Kant).

 

 

 


 

I – Approches philosophiques de l’inconscient

 

A – LEIBNIZ : les perceptions inconscientes

D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage. C’est ainsi que l’accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d’un moulin ou à une chute d’eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n’est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu’il ne se passe encore quelque chose dans l’âme qui y réponde, à cause de l’harmonie de l’âme et du corps, mais ces impressions qui sont dans l’âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s’attirer notre attention et notre mémoire, attachées à des objets plus occupants. Car toute attention demande de la mémoire, et souvent quand nous ne sommes point admonestés pour ainsi dire et avertis de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans être remarquées; mais si quelqu’un nous en avertit incontinent après et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu’on vient d’entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d’en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c’étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l’aperception ne venant dans ce cas que de l’avertissement après quelque intervalle, tout petit qu’il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu’ils soient; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. On ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus, et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque perception de son commencement qui est petit, comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effet du monde, si elle n’était tendue et allongée un peu par des moindres efforts, quoique cette petite extension qu’ils font ne paraisse pas.

G.W. LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l’entendement humain

 

 


Article paru dans PHILOSOPHIE MAG N°14 Par Blaise Bachofen

Écouter le bruit de la mer, rien de plus simple? Au contraire, affirme le penseur allemand, rien n’est plus compliqué. Car, lorsque nous pensons ou ressentons une chose, nous ignorons la complexité des éléments qui la composent, ainsi que ce qui se passe en nous. Lorsque nous entendons le bruit de la mer, nous entendons en réalité un « assemblage » (Nouveaux essais sur l’entendement humain).  Cet « assemblage » est l’ensemble des innombrables petits bruits que font toutes les vagues déferlant sur le sable, chacun de ces petits bruits résultant du bruit de toutes les gouttes d’eau s’entrechoquant dans chaque vague. Voilà pourquoi ce qui semblait simple se révèle compliqué. Écoutant la mer, nous n’entendons ­pas le bruit de chaque vague, encore moins le bruit de chaque goutte d’eau. S’il y avait une vague de plus ou de moins, nous n’en aurions pas conscience. Pourtant, le bruit de la mer n’est fait que de ces bruits que nous n’entendons pas : si chacun de ces bruits se réduisait effectivement à rien, nous n’entendrions rien, car une somme de riens a pour résultat un autre rien.

Cet exemple de petites perceptions, ou perceptions insensibles, illustre la différence entre ce que nous percevons et ce que nous avons conscience de percevoir. Le bruit de la mer, ce murmure ou ce fracas qui semble nous parler d’une seule voix, est qualitativement différent de la multitude des infimes clapotis qui le composent. La perception consciente est le fruit d’une modification du donné sensoriel. Cet exemple n’est pas une curiosité singulière : toutes nos représentations conscientes relèvent de la même logique, d’un processus inconscient de sélection et de globalisation qui fabrique du simple avec du complexe.

Il y a donc dans les choses, mais aussi en nous, un infini abyssal que nous ne soupçonnons pas. Au-delà du problème de la perception, cette idée nourrit toute la philosophie de Leibniz. Elle s’inscrit dans une critique de Descartes : de même que beaucoup d’auteurs qui écrivent peu après le philosophe français, il s’en inspire tout en cherchant à le dépasser. Comme Descartes, Leibniz est convaincu que tout (l’esprit et la nature) obéit à une logique dont nous pourrions comprendre les lois. Mais il faut pour cela employer une autre méthode que celle de Descartes. Ce dernier affirme qu’il suffit de décomposer un objet jusqu’à saisir ses éléments premiers pour en rendre compte. Or Leibniz montre qu’on trouve toujours, derrière ce qui paraît simple et indécomposable, des éléments encore plus subtils et composés. Tout est donc fait de réalités infinitésimales, ces « presque riens » qui ne sont pas tout à fait rien : par un processus d’intégration, l’infinitésimal constitue tout le réel qui se donne à notre conscience. Il découvre d’ailleurs un moyen de le traduire mathématiquement, en élaborant le calcul infinitésimal.

Avec cet instrument théorique, Leibniz espère expliquer l’organisation infiniment complexe et dynamique du vivant (plus adéquatement que Descartes, qui le réduisait à une simple mécanique), mais aussi les subtiles nuances de nos sentiments et de nos sensations,

« ce je ne-sais-quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties ».

Petites perceptions : Ces données sensorielles constituent la base de notre représentation du monde mais, prises séparément, elles sont « insensibles », car trop faibles et confuses pour franchir le seuil de la conscience. Leibniz les distingue de l’« aperception », qui est la perception vécue comme telle, la perception dont nous avons conscience.

Intégration

En mathématiques, c’est l’addition de quantités infinitésimales (qui tendent vers le zéro) : les différences de vitesse à chaque instant d’une accélération, par exemple. Leibniz invente, au même moment que Newton, des outils mathématiques permettant de calculer le rapport entre ces quantités infimes et la totalité qui résulte de leur intégration

Epistémologie : Notre conscience du monde est l’intégration d’une multitude de contenus psychiques imperceptibles.

 

B – L’idée d’un inconscient actif

L’homme ignore les motifs véritables de ses actions

Avant Freud, ce concept était déjà utilisé dans un sens voisin par des philosophes comme Nietzsche et Schopenhauer.

La métaphysique allemande post-kantienne (XIXe siècle) introduira l’idée d’un inconscient actif.

Schopenhauer, notamment, voit dans tout phénomène du monde la manifestation d’un vouloir-vivre aveugle et obstiné, essentiellement inconnaissable, donc inconscient. Le moi profond de l’homme est constitué par cette Volonté irrationnelle, dont la conscience (l’intellect) n’est plus que le simple serviteur : l’homme ignore les motifs véritables de ses actions. (Schopenhauer anticipe aussi le concept de refoulement.)

Nietzsche soutiendra l’existence d’une pensée inconsciente et impersonnelle, pour laquelle la conscience n’est plus qu’une simple fonction parmi d’autres.

  » Longtemps on a considéré la pensée consciente comme la pensée par excellence : maintenant seulement nous commençons à entrevoir le vérité, c’est-à-dire que la plus grande partie de notre activité intellectuelle s’effectue d’une façon inconsciente.  »

(Nietzsche anticipe aussi le concept de pulsion.)

Pour ce qui en est de la superstition des logiciens, je veux souligner encore, sans me laisser décourager, un petit fait que ces esprits superstitieux n’avouent qu’à contrecœur. C’est, à savoir, qu’une pensée ne vient que quand elle veut, et non pas lorsque c’est moi qui veux; de sorte que c’est une altération des faits de prétendre que le sujet moi est la condition de l’attribut  » je pense « . Quelque chose pense, mais croire que ce quelque chose est l’antique et fameux moi, c’est une pure supposition, une affirmation peut-être, mais ce n’est certainement pas une  » certitude immédiate « . En fin de compte, c’est déjà trop s’avancer que de dire  » quelque chose pense « , car voilà déjà l’interprétation d’un phénomène au lieu du phénomène lui-même. On conclut ici, selon les habitudes grammaticales:  » Penser est une activité, il faut quelqu’un qui agisse, par conséquent. . .  »          F. NIETZSCHE, Par-delà le Bien et le Mal, § 17

Freud, médecin lecteur de Schopenhauer et de Nietzsche, déplacera le débat du terrain métaphysique au terrain scientifique et psychologique.

 

 

II-                L’invention de la psychanalyse

Historiquement, la psychanalyse s’élabore entre 1895 et 1925, dans un climat intellectuel fortement marqué par les théories neurophysiologiques.

Freud, médecin viennois travaille avec Breuer, Brücke, mais aussi Charcot et Bernheim.

Freud va rompre avec l’idée que les phénomènes psychiques ont une cause essentiellement organique en étant attentif à sa propre vie psychique, en particulier à ses rêves et en tirant les leçons de sa pratique clinique reposant sur l’usage de l’hypnose comme moyen thérapeutique.

 

La psychanalyse est, entre autres, une méthode d’investigation des processus psychiques inconscients.  L’inconscient pour Freud regroupe toutes les énergies ou tensions qui ne peuvent apparaître à la surface car elles vont à l’encontre des mœurs.

 

 A – Moyens d’investigation de l’inconscient 

-           L’hypnose et l’association libre 

C’est d’abord à travers la pratique de l’hypnose que Freud se rend compte qu’il est en présence de processus psychiques inconscients. En effet, lorsque des ordres sont donnés à un sujet hypnotisé et qu’il s’y soumet après son réveil, c’est bien la preuve que la parole a produit des effets, a mis en marche des mécanismes sans que le sujet n’en sache rien.

Lorsque Freud abandonne l’hypnose et qu’il développe la technique d’association libre, il aboutit aux mêmes conclusions. Quelque chose est à l’œuvre dans le psychisme, indépendamment de la conscience.

L’association libre consiste pour le patient à dire absolument tout ce qui lui vient à l’esprit, même si ça lui semble absurde ou bizarre. Il doit s’efforcer de n’exercer aucune autocensure, aucun « tri » dans ses propos. Le patient va donc passer du coq à l’âne, associer les idées entre elles et partir à la découverte de son moi profond, inconscient.

-          L’observation de la vie quotidienne

Pour démontrer l’existence d’un inconscient chez tout homme, Freud s’emploie à relever des faits qui peuvent être tenus pour des indices. Il souhaite prouver que l’inconscient est le propre de l’homme « normal » ou non. Selon lui, il y a des actes qui ne peuvent être expliqués que si l’on pose l’existence d’une vie psychique inconsciente. Parmi ces phénomènes, il y a le rêve, les actes manqués et les mots d’esprit qui se manifestent chez tout homme. Dans le rêve, l’oubli, le mot d’esprit ou les actes manqués, ce sont les lacunes ou les malformations du discours conscient qui renseignent sur les désirs inconscients. On peut donc dire que  l’inconscient dénote tout ce qui n’est pas conscient pour un sujet, tout ce qui échappe à sa conscience spontanée et réfléchie

-          Désir et interdit

L’inconscient pour Freud, c’est avant tout quelque chose qui a à voir avec l’interdit, avec le tabou, etc., donc surtout avec la Loi et sa transgression, avec le désir.

Le rêve: Les rêves sont selon Freud « la voie royale qui mène à l’inconscient ». Tout homme rêve, donc l’inconscient est bien actif chez chacun de nous. L’analyse du rêve permet de découvrir les mécanismes de symbolisation du psychisme. Et surtout les mécanismes de déformations de la censure. Car le rêve, selon Freud a un sens, c’est avant tout la satisfaction d’un désir.

Les actes manqués: Il existe des petits phénomènes qui viennent rompre la continuité des paroles et des actions. Ce sont des « bizarreries » que Freud veut essayer de comprendre.

Le mot d’esprit: C’est le dernier champ ouvert à l’investigation de l’inconscient. Il servirait le plus souvent à exprimer sous des allures inoffensives, des tendances hostiles, des aspirations sexuelles, le mépris de soi ou des autres.

 

-          L’interprétation

Toutes ces manifestations de la vie psychique inconsciente n’ont pas de sens telles quelles : il faut nécessairement les décoder, les interpréter pour en faire surgir le sens. L’interprétation est donnée par le psychanalyste, qui fait ressortir la cohérence profonde qui reliait « souterrainement » les propos décousus de son patient.

 

B -  Les mécanismes de l’inconscient 

La théorie de Freud dégage des processus qui peuvent expliquer comment un rêve se forme :

La condensation: C’est un travail de « compression » dont Freud dit qu’il est différent d’un simple résumé. Par exemple, dans un rêve une personne peut tout à coup revêtir l’apparence d’une autre et prendre le caractère d’une troisième. On voit la condensation à l’œuvre dans le symptôme et d’une façon générale dans les diverses formes de productions de l’inconscient (lapsus, oublis…). Mais c’est dans le rêve qu’elle est la mieux mise en évidence.

Le déplacement: Un détail insignifiant dans le récit du rêve possède en fait une valeur centrale. Il n’y a pas de correspondance entre l’intensité psychique d’un élément donné du rêve et celle des éléments inconscients auquel il est associé (un ouragan ne fera pas du tout peur, un poussin pourra être effrayant sans qu’on sache dire pourquoi. En fait ils sont mis pour d’autres choses cachées).

Le refoulement: C’est un mode de défense privilégié contre les pulsions. Le refoulement est l’opération par laquelle le Moi repousse et maintient à distance du conscient des représentations considérées comme désagréables, car inconciliables avec le réel.

 

La censure : La censure est une instance particulière qui laisse passer uniquement ce qui lui est agréable et retient le reste. Ce qui se trouve alors écarté par la censure se trouve à l’état de refoulement et constitue le refoulé. Dans certains états comme le sommeil, la censure subit un relâchement de sorte que le refoulé puisse surgir dans la conscience sous forme d’un rêve. Mais comme la censure n’est pas totalement supprimée, le rêve devra subir des modifications.

CCL : On voit que le rêve est un moyen rusé pour penser les choses sans les penser. On croit rêver d’un poussin, on rêve de tout autre chose, d’une chose qui se cache en se disant….

 

 

C  – La complexité de l’appareil psychique

L’idée d’une « topique » psychique est présente dans la pensée de Freud dés 1895. Freud élabore l’idée un appareil psychique constitué de systèmes doués de fonctions différentes et disposés dans un certain ordre les uns par rapport aux autres. On peut les considérer comme des lieux (topos =lieu en grec).

-            Système de l’inconscient selon la première topique 

Il y a trois systèmes décrits par Freud dans sa première topique :

Le conscient (Cs) : Il est situé à la périphérie de l’appareil psychique, recevant à la fois les informations du monde extérieur et celles provenant de l’intérieur. C’est le lieu d’accès direct des représentations à la conscience et en lui ne s’inscrit aucune trace durable des excitations. Ce système respecte des règles (logique, temporalité…) pour se protéger et garantir sa survie en refoulant tout ce qui pourrait menacer l’adaptation du sujet. Il est dirigé par le principe de réalité.

Le préconscient (Pcs) : Il est situé entre le système inconscient et conscient. Il est séparé de l’inconscient par la censure qui cherche à interdire aux contenus inconscients la voie vers le conscient. Les contenus inconscients sont remaniés de manière à être « présentables » pour la conscience.

L’inconscient (Ics) : C’est le siège des pulsions innées, des désirs et des souvenirs refoulés ; c’est la partie la plus archaïque de l’appareil psychique. Ce système ne comprend que des représentations de choses, il ne peut pas les verbaliser. Ces représentations ne connaissent ni négation ni doute, elles ne respectent ni les règles de la logique, ni de la temporalité ordonnée. Elles sont régies par le principe de plaisir. On peut représenter l’inconscient comme la partie immergée de l’iceberg.

-          Système de l’inconscient selon la seconde topique 

Freud restera fidèle à sa conception de la théorie première de l’appareil psychique. Il va cependant introduire la seconde topique en 1923. Cette seconde topique se superpose à la précédente et introduit trois nouvelles instances : le ça, le Surmoi et le Moi.

 

Le ça: Il est dans l’inconscient et il est immuable. C’est l’instance la plus primitive. Le ça est le réservoir de la libido, du désir sexuel mais aussi d’autres désirs tels que : le désir de domination, de maîtrise, de jouissance et de savoir. Le « ça » cherche des satisfactions immédiates.

Le Surmoi: Il est dans l’inconscient et il est immuable. Il refoule et censure de façon archaïque et infantile. C’est en partie l’intériorisation des désirs parentaux.

Le Moi: Il est en grande partie dans l’inconscient mais il n’est pas entièrement immuable. Le Moi s’efforce d’établir un équilibre entre les interdits et les refoulements du Surmoi, les désirs du ça et les nécessités de l’action sur le monde extérieur et de la vie sociale.

 


 

 

Théorie freudienne du psychisme.

Dans la deuxième topique, qu’il élabore dans les années 1920, Freud distingue trois instances de la personnalité psychique : le ça, le moi et le surmoi.

1) Le ça. Le ça est proprement l’inconscient. Il est constitué par l’ensemble des productions psychiques, issues de l’activité pulsionnelle et ne pouvant jamais parvenir à la conscience parce qu’elles se heurtent à des impératifs moraux et sociaux. Elles sont donc l’objet d’un refoulement. Le ça désigne tous les représentants psychiques liés aux deux grandes forces pulsionnelles traversant la nature humaine : – La force de vie ou libido, ou pulsion sexuelle que Freud symbolise par Eros, le dieu grec de l’amour. – La force de mort ou pulsion de

destruction ou pulsion agressive que Freud symbolise par Thanatos, le dieu grec de la mort. Cette instance est une instance dynamique cherchant sans cesse à se satisfaire. Elle obéit au principe du plaisir.

2) Le moi. C’est une modification du ça au contact de la réalité extérieure. Freud le pense comme un être de surface. Il agit avec les forces du ça mais doit les adapter à la réalité extérieure. « Il est facile de voir que le moi est la partie du ça qui a été modifiée sous l’influence du monde extérieur par l’intermédiaire du système Préconscient-conscient, qu’il est en quelque sorte une continuation de la différenciation superficielle » Essais de psychanalyse. Le moi est donc issu de l’activité entravée des pulsions, sa source est corporelle, mais il est bien une instance psychique dans la mesure où il est la projection mentale d’une différenciation.

« Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la projection d’une surface »

Essais de psychanalyse.

Il s’ensuit qu’il est une instance conflictuelle devant concilier des injonctions contradictoires. Il obéit au principe de réalité. Lorsque l’adaptation est menacée, il se défend par le mécanisme du refoulement. Le refoulement est un processus dynamique de défense du moi qui est inconscient. Il est déclenché par la censure émanant du surmoi.

3) Le surmoi. C’est l’instance qui prolonge en chacun de nous l’influence parentale et sociale. Il est l’introjection ou l’intériorisation des interdits parentaux et sociaux. C’est en nous, la parole de l’autre, un autre légiférant à notre insu. Lorsqu’il y a transgression des interdits, le sujet éprouve un sentiment de culpabilité.

Attention : Il ne faut pas confondre le surmoi avec la conscience morale.

 

 

 

III-             Conséquences philosophiques de la théorie freudienne

 

A-    Une remise en cause radicale du cogito.

 

La théorie freudienne établit que sur la scène psychique, le sujet n’est pas transparent à lui-même. Or Descartes posait l’équivalence : pensée -conscience -psychisme.

 « Par le nom de pensée, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous mêmes ».

Pour Freud, il y a là une illusion : « L’inconscient est le psychisme lui-même et son essentielle réalité ».

 

Nous avons un rapport imaginaire à nous-même lorsque, disant « je » ou « moi », nous croyons que le sujet est un et transparent à lui-même. La conscience de soi n’est pas connaissance mais méconnaissance de soi. Avec le concept d’inconscient Freud fait éclater l’unité de la personne. Il loge l’altérité au coeur même du sujet.  Au fond, nous coexistons avec un autre en nous dans un rapport d’extériorité et d’étrangeté.

 

D’autre part cette théorie liquide le principe cartésien du libre arbitre. Descartes décrit le sujet comme pensant, voulant et souverain.

Freud substitue au principe du libre arbitre celui d’un déterminisme psychique radical, d’autant plus radical qu’il est inconscient. Les pensées et les conduites du sujet sont déterminées par des mécanismes inconscients. L’exigence d’une souveraineté de la conscience est donc une prétention exorbitante :

 

 « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ».

 

 

B- Le problème épistémologique : une connaissance de l’inconscient est-elle possible ?

 

Théorisation

L’inconscient pour Freud  regroupe toutes les énergies ou tensions qui ne peuvent apparaître à la surface car elles vont à l’encontre des mœurs.

La psychanalyse est, entre autres, une méthode d’investigation des processus psychiques inconscients.

Cependant, comment Freud peut-il prétendre qu’il connaît l’inconscient, puisque par définition il nous échappe ? N’est-ce pas contradictoire de prétendre établir une science de l’inconscient ?

 

a-      scientificité de la théorie freudienne

L’inconscient, une hypothèse nécessaire :

Notion de causalité : les phénomènes psychiques ont une cause, comme tout autre type de phénomène. Ils doivent recevoir une explication rationnelle. L’hypothèse de l’inconscient est donc nécessaire. Freud parle en physicien : il suppose une « énergie psychique » agissante, dynamique, pulsionnelle, et une censure, autrement dit des obstacles psychiques qui amèneraient à leur transformation. Freud  met au point des moyens d’investigation qui n’en donnent jamais une connaissance directe, mais seulement une connaissance inférée.

 

Observation, expérimentation, résultats

-  L’hypnose et l’association libre

- L’observation de la vie quotidienne, des œuvres d’art…

-          L’interprétation

-          La théorisation

-          La guérison

 

 

 

b-     Fragilité de la théorie freudienne au niveau scientifique

 

Manque de réfutabilité : on ne peut soumettre les théories freudiennes à une expérimentation rigoureuse. Selon Karl Popper, seules les théories réfutables sont scientifiques.

L’objectivité est compromise par le fait que l’homme soit à la fois sujet et objet d’étude.

 

 

c-      La psychanalyse est une science de l’homme

 

Distinguer déterminisme causal et sens

Expliquer/comprendre

La médiation de l’interprétation par le psychanalyste reste indispensable pour remonter depuis les manifestations irrationnelles de la vie psychique jusqu’à leur cause inconsciente. Mais cet acte d’interprétation amène un élément non scientifique dans l’observation : on cherche une cause, et on obtient… un sens.

Il ne faut pas confondre les « relations thématiques » (sens, interprétation) avec des relations causales véritables.

La prise de conscience modifie l’inconscient. On ne peut se connaître objectivement, comme on connaîtrait un objet. Lorsque le sujet se connaît lui-même, il construit par ce mouvement ce qu’il doit être.

Connaître un élément inconscient, c’est du même mouvement l’élaborer, le travailler, le« guérir », et donc le mouvement de prise de conscience est du même coup une construction de soi.

 

Si la psychanalyse échoue à dégager une causalité objectivable pour rendre compte des phénomènes de l’inconscient, elle est cependant fondée à rendre compte d’une causalité existentielle, qui permet à l’individu d’élaborer un meilleur rapport aux autres et à soi et de se comprendre lui-même.

L’interprétation peut être fondée et rigoureuse, mais elle ne peut se démontrer de manière expérimentale et rationnelle. Elle reste l’affaire du sujet pensant.

 

 

 

 

D-     Le problème anthropologique : repenser la condition humaine

Malgré le caractère non scientifique de la théorie freudienne, on retient l’existence d’un inconscient psychique, dynamique, issu du conflit entre nos pulsions et les interdits générés par le monde social.

La théorie psychanalytique chamboule totalement l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Les notions de liberté et de responsabilité, de volonté et de vérité sont renversées. Faut-il accepter cette image nouvelle de l’homme et le changement de perspective qu’elle amène ?

 

a-      Le décentrement

Selon Freud, le développement des sciences a infligé trois blessures narcissiques successives à l’humanité : « Le narcissisme universel, l’amour-propre de l’humanité, a subi jusqu’à présent trois graves démentis de la part de la recherche scientifique. »

 

Freud parle aussi de «destruction de l’illusion narcissique ». Ces trois blessures narcissiques concernent des découvertes qui s’opposent à l’anthropocentrisme:

Copernic : la terre n’est pas au centre de l’Univers, voir révolution copernicienne,

Darwin : l’homme est le fruit de l’évolution, et donc il est un animal comme les autres, voir théorie de l’évolution,

Freud : l’homme n’est pas maître de ses pulsions.

Avec Freud le décentrement de l’homme par rapport à sa place privilégiée dans l’univers est à son comble. L’homme n’est plus grand-chose, ni vis-à-vis du monde physique, ni en regard du monde vivant, ni enfin – et c’est le pire – par rapport à lui-même.

 

b-     Vérité

Descartes faisait de la certitude du sujet pensant le fondement de toutes les vérités que nous pourrions énoncer. La découverte de l’inconscient rend ce fondement douteux.

L’homme s’illusionne en croyant être maître de ses désirs et de ses pensées. La conscience est comme le disait déjà Nietzsche « la partie la plus superficielle et la plus mauvaise de notre psychisme ».  La conscience n’est qu’un masque mensonger, qui nous rend méconnaissables non seulement pour les autres mais aussi pour nous-mêmes.

Les illusions sont du côté de la conscience, la vérité du côté de l’inconscient. C’est la conscience qui est fausse, mensongère, soumise aux influences sociales.

 

c-      La frontière entre le normal et le pathologique se trouve ébranlée.

L’homme normal n’est plus selon Freud qu’un individu qui a trouvé une position de compromis entre la réalité, les pulsions et les commandements sociaux,  le « fou » celui qui ne réussit pas à s’en accommoder.


 

 

d-     La psychanalyse est un humanisme

Erasme ne donnait-il pas la parole à la folie, pour mieux montrer aux hommes leur aveuglement?

« Il en va ainsi de la vie. Qu’est-ce autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage jusqu’à ce que le chorège le renvoie de la scène 6? »

Freud pourrait s’inscrire dans la lignée des penseurs qui ont dénoncé les illusions des hommes par amour de l’humanité.

La psychanalyse nous fait prendre conscience de la fragilité de notre rationalité pour mieux intégrer toutes les dimensions de l’humaine condition, et la difficulté d’être. Si nous sommes moins maîtres de nous que nous ne le pensions, notre mérite n’en est-il pas encore plus grand, d’être malgré tout capables d’aimer, de créer, d’être bienveillants et justes ? Comme le dit Freud, nos plus grandes qualités sont issues de nos plus mauvaises dispositions. Nos pulsions sont un terreau fertile, il nous revient de faire croître au-dessus de ces pulsions des œuvres qui les subliment.

 

E-     Le problème moral : responsabilité et liberté

 

Déjà en 1670, une Ordonnance criminelle considérait que « Le furieux ou l’insensé n’ayant aucune volonté ne doit pas être puni, l’étant assez de sa propre folie. »

 

Responsabilité : avoir à répondre de ses actes.

La thèse d’un déterminisme inconscient saperait-elle les fondements de la responsabilité ?

Rappel : La thèse freudienne ébranle fortement les fondements mêmes de la responsabilité : déterminismes inconscients.  La souveraineté de la conscience n’est qu’une illusion.

 

a-      Evoquer l’inconscient, c’est avoir peur de sa propre liberté

Sartre : croire à la réalité de l’inconscient, c’est rejeter ce qui pourtant est fondamental en l’homme : la liberté. Mais c’est également une attitude radicalement humaine, que l’on peut qualifier de fuite, d’angoisse, devant cette trop grande liberté.

Selon Sartre, l’hypothèse de l’inconscient n’est pas nécessaire, c’est une notion  non seulement contradictoire mais aussi immorale, car elle nie toute liberté et par là empêche toute responsabilité envers nos actes.

Selon Sartre, tout déterminisme est une excuse, et les excuses déterministes servent à se cacher notre liberté totale; dès lors, les hommes qui recourent à ce genre d’excuses sont des «lâches ».

 

b-      La mauvaise foi

 

« Si nous avons défini la situation de l’homme comme un choix libre, sans excuses et sans secours, tout homme qui se réfugie derrière l’excuse de ses passions, tout homme qui invente un déterminisme est un homme de mauvaise foi ».

 

c-      Comprendre ne signifie pas excuser.

L’inconscient n’est pas une excuse : je suis le sujet de mon inconscient, même si c’est de manière indirecte et complexe.

Freud pourrait dire que sa tâche ultime est justement de chercher à libérer l’homme des déterminismes qui le gouvernent à son insu en lui faisant connaître (par la psychanalyse) ce qui le détermine. La psychanalyse consiste en effet à se rendre conscient et à assumer notre inconscient, même si les contenus de notre inconscient ne sont pas « de notre faute ».

 

Je dois me rendre conscient de mon inconscient, fût-ce indirectement :

 

Vo ES war, soll ich verden.

 

L’inconscient n’est donc pas une excuse, je suis bel et bien le sujet de mon inconscient, je ne peux rejeter la responsabilité de ce qui est la partie la plus authentique, si ce n’est la plus présentable, de mon psychisme, je peux/dois au contraire l’assumer.

Bien que le sujet soit victime d’une certaine détermination extérieure, du fait de son passé et de ses conditions d’existence, il peut toujours se réaffirmer. Comme le dit Freud, l’homme doit retrouver son autonomie, en repérant et en prenant connaissance des éléments qui influencent sa conduite et son être. C’est précisément le but de la cure psychanalytique.

La psychanalyse est une méthode d’investigation psychologique visant à élucider la signification inconsciente des conduites, et dont le fondement se trouve dans la théorie de la vie psychique formulée par Freud.

C’est pourquoi l’inconscient ne peut servir d’excuse à l’homme, car il possède des moyens d’accéder à une certaine connaissance et donc une maîtrise de lui-même. Il est du devoir du sujet de connaître ce qui le gouverne.

« Là où était le ça, le je doit advenir. » (Wo Es war Soll Ich werdenFreud

 il n’existe donc ni autonomie ni action authentique de l’homme sans un réel travail sur soi.

 

 

 

CCL : L’inconscient introduit un bouleversement majeur dans l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes : il y a une vérité du sujet qui est inconsciente, et qui ne peut être atteinte que par la médiation d’autrui.

La conscience exclut-elle l’homme de l’animalité ?

Peut-on définir l’homme par la conscience,

Prendre conscience de soi, est-ce devenir étranger à soi ?

Toute prise de conscience est-elle libératrice ?                     Liberté

Suis-je responsable de ce dont je n’ai pas conscience ?        responsabilité

Peut-on avoir la conscience tranquille ?                                morale

Peut-on ne pas être soi-même ?                                             inconscient/unité du sujet

Qu’est-ce que prendre conscience ?

La question « qui suis-je » admet-elle une réponse exacte ? Connaissance de soi

 

 

 

 

 

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, né le 27 août 1770 à Stuttgart et mort le 14 novembre 1831 à Berlin, est unphilosophe allemand. Son œuvre, postérieure à celle de Kant, est l’une des plus représentatives de l’idéalisme allemand et a eu une influence décisive sur l’ensemble de la philosophie contemporaine.

«  Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façontandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence ; il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui -même et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette conscience de soi, l’homme l’acquiert de deux manières : Primo, théoriquement, parce qu’il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d’une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu’il tire de son propre fond que dans les données qu’il reçoit de l’extérieur. Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité ».

Hegel. Introduction à l’esthétique. [5] 1828.1829.

 

 


 

1)      Genèse I,26 : « Dieu dit : faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ».

 

2)      « Ce n’est par vrai discours, mais par une fierté folle et opiniâtreté, que nous nous préférons aux autres animaux et nous séquestrons de leur condition et société.»

 « à chaque chose, il n’est rien plus cher et plus estimable que son être», si bien que « le lion, l’aigle, le dauphin, ne prisent rien au dessus de leur espèce».

 «il y a plus de différence de tel homme à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête. »       Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, Essais

 

 

3)      ’’Dans le sommeil je suis tout; mais je n’en sais rien. La conscience suppose réflexion et division. La conscience n’est pas immédiate. Je pense, et puis je pense que je pense, par quoi je distingue Sujet et Objet, Moi et le monde. Moi et ma sensation. Moi et mon sentiment. Moi et mon idée. C’est bien le pouvoir de douter qui est la vie du moi. Par ce mouvement, tous les instants tombent au passé. Si l’on se retrouvait tout entier c’est alors qu’on ne se reconnaitrait pas. Le passé est insuffisant, dépassé. Je ne suis plus cet enfant, cet ignorant, ce naïf. A ce moment-là j’étais autre chose en espérance, en avenir. La conscience de soi est la conscience d’un devenir et d’une formation de soi irréversible, irréparable. Ce que je voulais je le suis devenu. Voilà le lien entre le passé et le présent, pour le mal comme pour le bien.

Ainsi le moi est un refus d’être moi, qui en même temps conserve les moments dépassés. Se souvenir, c’est sauver ses souvenirs, c’est se témoigner qu’on les a dépassés. C’est les juger. Le passé, ce sont des expériences que je ne ferai plus ».

Alain, Manuscrits inédits, 1928

 

« La conscience est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée; car celui qui ne dit pas finalement: « Que dois-je penser?  » ne peut être dit penser. La conscience est toujours implicitement morale; et l’immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu’on pense, et à ajourner le jugement intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui ne posent aucune question d’eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n’exclut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels il manque la réflexion, c’est-à-dire le recul en soi-même qui permet de se connaître et de se juger ; et cela est proprement la conscience.

Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu’on l’interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ? Je ne le saurai que si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ? Je n’ai qu’à m’interroger ; mais j’aime mieux m’en rapporter à d’autres. »

ALAIN, Définitions dans Les Arts et les Dieux.

 

4)      Blaise Pascal, Pensées (1670)

347- L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée.

397 – La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

 

139- Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.

 

5)    «  Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, des choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas encore dire le Je, car il l’a cependant dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement, ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense »

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique. 1798.

 

 

5)      Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal – Pensées

 

Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal – Pensées

 

Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on ? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal – Pensées

 

6)     Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites car elles sont si métaphysiques et si peu communes qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que, pour les moeurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus; mais, pource qu’alors je désirais vaquer  seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer. Et pource qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir , autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit, n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

 

DESCARTES, Discours de la Méthode, IVe partie

 

Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est.

Discours de la Méthode, IVe partie, Garnier T. I, p. 603 – 604.

 

 

 

« Il est des philosophes qui imaginent que nous sommes à chaque instant intimement conscients de ce que nous appelons notre moi, que nous en sentons l’existence et la continuité d’existence, et que nous sommes certains, avec une évidence qui dépasse celle d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. [...]

Pour moi, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaleur ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne parviens jamais, à aucun moment, à me saisir moi-même sans une perception et je ne peux jamais rien observer d’autre que la perception. Quand mes perceptions sont absentes pour quelque temps, quand je dors profondément, par exemple, je suis, pendant tout ce temps, sans conscience de moi-même et on peut dire à juste titre que je n’existe pas. Et si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort, si je ne pouvais plus penser, ni éprouver, ni voir, aimer ou haïr après la destruction de mon corps, je serais entièrement anéanti et je ne conçois pas du tout ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi une parfaite non-entité ». David Hume, Traité de la nature humaine (1739),

 

 

 

7)   «  Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façontandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence ; il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui -même et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette conscience de soi, l’homme l’acquiert de deux manières : Primo, théoriquement, parce qu’il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d’une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu’il tire de son propre fond que dans les données qu’il reçoit de l’extérieur. Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité ».

Hegel. Introduction à l’esthétique. [5] 1828.1829.

 

 

 

8)      Montaigne  » Je n’ai vu monstre et miracle au monde plus exprès que moi-même : on s’apprivoise à toute étrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne, moins je m’entends en moi. « .

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, Essais

 

9)      Tu crois savoir tout ce qui se passe dans ton âme, dès que c’est suffisamment important, parce que ta conscience te l’apprendrait alors. Et quand tu restes sans nouvelles d’une chose qui est dans ton âme, tu admets, avec une parfaite assurance, que cela ne s’y trouve pas. Tu vas même jusqu’à tenir « psychique » pour identique à « conscient », c’est-à-dire connu de toi, et cela malgré les preuves les plus évidentes qu’il doit sans cesse se passer dans ta vie psychique bien plus de choses qu’il ne peut s’en révéler à ta conscience. Tu te comportes comme un monarque absolu qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en toi-même profondément et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade, et peut-être éviteras-tu de le devenir. C’est de cette manière que la psychanalyse voudrait instruire le moi. Mais les deux clartés qu’elle nous apporte : savoir, que la vie instinctive de la sexualité ne saurait être complètement domptée en nous et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, et ne deviennent accessibles et subordonnés au moi que par une perception incomplète et incertaine, équivalent à affirmer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. FREUD

 

Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade, que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie? Voici le rêve:

Je veux donner un dîner, mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats, mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner.

… Ce qui vient d’abord à l’esprit de la malade ne peut servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance, elle me dit qu’elle a rendu visite à une de ses amies; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l’amie est mince et maigre, et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé « Quand nous inviterez-vous à nouveau? On mange toujours si bien chez vous. » Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade, C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement : « Oui-da! Je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari. J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie ». Le rêve vous dit que vous ne pourrez pas donner de dîner, il accomplit ainsi votre vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie….

On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve.

D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé? – C’est, répond-elle, le plat de prédilection de mon amie …                                            Freud. L’interprétation des rêves. (1900)

1)       » J’ai honte de ce que je suis. La honte réalise donc une relation intime de moi avec moi: j’ai découvert par la honte un aspect de mon être. […]  Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, je le réalise sur le mode du pour-soi. Mais voici tout à coup que je lève la tête ; quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j’ai honte… Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même: j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et par l’apparition même d’autrui, je suis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui… La honte est par nature reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit. Jean-Paul Sartre, L’être et le néant (1943)

 

 

 

 

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