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Aristote, ETHIQUE A NICOMAQUE.LIVRE VIII et IX sélection textes

LIVRE VIII

 

<de l’amitié>

 

 

CHAPITRE I

 

§ 1. La suite de tout ce qui précède, c’est une théorie de l’amitié, parce que l’amitié est une sorte de vertu, ou du moins, qu’elle est toujours escortée de la vertu. Elle est en outre un des besoins les plus nécessaires de la vie ; personne n’accepterait de vivre sans amis, eût-il d’ailleurs tous les autres biens. Plus on est riche et plus on possède de pouvoir et d’autorité, plus on éprouve, semble-t-il, le besoin d’avoir des amis autour de soi. A quoi bon en effet toute cette prospérité, si l’on ne peut y joindre la bienfaisance, qui s’exerce surtout et d’une si louable manière à l’égard de ceux qu’on aime ? Puis, comment entretenir, comment conserver tant de biens sans amis qui vous y aident ? Plus la fortune est considérable, plus elle est exposée. —

 

§ 2. Les amis, tout le monde en convient, sont le seul asile où nous puissions nous réfugier dans la misère et dans les revers de tous genres. Quand nous sommes jeunes, nous demandons à l’amitié de nous éviter des fautes par ses conseils ; quand nous sommes devenus vieux, nous lui demandons ses soins et son secours pour suppléer à notre activité, où la faiblesse de l’âge amène tant de défaillances ; enfin, quand nous sommes dans toute notre force, nous recourons à elle pour accomplir des actions d’éclat. « Deux braves compagnons, quand ils marchent ensemble »

 

sont bien autrement capables de penser et d’agir.

 

§ 3. J’ajoute, que par une loi de la nature, l’amour paraît être un sentiment inné dans le cœur de l’être qui engendre à l’égard de l’être qu’il a engendré ; et ce sentiment existe non seulement parmi les hommes ; il existe aussi dans les oiseaux et dans la plupart des animaux, qui s’aiment mutuellement, quand ils sont de même espèce. Mais il se manifeste principalement entre les hommes, et nous accordons nos louanges à ceux qu’on appelle philanthropes, ou amis des hommes. Quiconque a fait de grands voyages a pu voir combien l’homme est partout à l’homme un être sympathique et ami. —

 

§ 4. On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est l’amitié qui est le lien des États, et que les législateurs s’en occupent avec plus de sollicitude encore que de la justice. La concorde des citoyens n’est pas sans ressemblance avec l’amitié ; et c’est la concorde avant tout que les lois veulent établir, comme elles veulent avant tout bannir la discorde, qui est la plus fatale ennemie de la cité. Quand les hommes s’aiment entre eux, il n’est plus besoin de justice. Mais ils ont beau être justes, ils ont encore besoin de l’amitié ; et ce qu’il y a sans contredit de plus juste au monde, c’est la justice qui s’inspire de la bienveillance et de l’affection. —

 

§ 5. Non seulement l’amitié est nécessaire ; mais de plus elle est belle et honorable. Nous louons ceux qui aiment leurs amis, parce que l’affection qu’on rend à ses amis nous paraît un des plus nobles sentiments que notre cœur puisse ressentir. Il y a même bien des gens qui pensent qu’on peut confondre le titre d’homme vertueux avec le titre d’homme aimant.

 

§ 6. On a élevé bien des questions sur l’amitié. Les uns ont prétendu qu’elle consiste en une certaine ressemblance, et que les êtres qui se ressemblent sont amis, et de là sont venus ces proverbes :

« Le semblable cherche le semblable. Le geai cherche les geais » ;

 

et tant d’autres qui ont le même sens. Dans une opinion tout opposée, on soutient au contraire que les gens qui se ressemblent sont opposés entre eux, comme de vrais potiers,[1155 b] qui se détestent toujours mutuellement. Il y a même des théories qui veulent donner à l’amitié une origine plus haute et plus rapprochée des phénomènes naturels. Ainsi, Euripide nous dit que « la terre desséchée aime la pluie, et que le ciel éclatant aime, quant il est plein de pluie, à se précipiter sur la terre ». De son côté, Héraclite prétend que « le rebelle, l’opposé est seul utile, que la plus belle harmonie ne sort que des contrastes et des différences, et que tout dans l’univers est né de la discorde ».. Il en est d’autres, parmi lesquels on peut citer Empédocle, qui se placent à un point de vue tout contraire, et qui soutiennent, comme nous le disions tout à l’heure, que le semblable recherche le semblable.

 

§ 7. Laissons de côté, parmi ces diverses questions, celles qui sont toutes physiques ; car elles sont étrangères au sujet que nous étudions ici. Mais examinons toutes celles qui se rapportent directement à l’homme, et qui tendent à rendre compte de son moral et de ses passions. Voici, par exemple, des questions que nous pourrons discuter : l’amitié peut-elle exister chez tous les hommes sans exception ? Ou bien, quand les hommes sont vicieux, ne sont-ils pas incapables de pratiquer l’amitié ? N’y a-t-il qu’une seule espèce d’amitié ? En peut-on distinguer plusieurs ? A notre avis, quand on soutient qu’il n’y en a qu’une seule, qui varie simplement du plus au moins, on ne s’appuie pas sur une preuve très solide, puisque même les choses qui sont d’un genre différent, sont susceptibles aussi de plus et de moins. Mais c’est là un sujet dont nous avons antérieurement traité.

 

 

CHAPITRE II

 

 

 

§ 1. Toutes les questions que nous venons de poser seront bien vite éclaircies pour nous, du moment que nous connaîtrons ce qu’est l’objet propre de l’amitié, l’objet digne d’être aimé. Évidemment tout ne peut pas être aimé ; on n’aime que l’objet aimable, c’est-à-dire, ou le bien, ou l’agréable, ou l’utile. Mais comme l’utile n’est guère que ce qui procure ou un bien ou un plaisir, il en résulte que le bon et l’agréable, en tant que buts derniers que l’on se propose en aimant, peuvent passer pour les deux seules choses auxquelles s’adresse l’amour. —

 

§ 2. Mais ici se présente une question : est-ce le bien absolu, le vrai bien qu’aiment les hommes ? Ou aiment-ils seulement ce qui est bien pour eux ? Ces deux choses en effet peuvent n’être pas toujours d’accord. Même question aussi pour l’agréable, pour le plaisir. De plus, chacun de nous semble aimer ce qui est bien pour lui ; et l’on pourrait dire d’une manière absolue, à ce qu’il semble, que le bien étant l’objet aimable, l’objet qui est aimé, chacun n’aime que ce qui est bon pour chacun. J’ajoute que l’homme n’aime pas même ce qui est réellement bon pour lui, mais ce qui lui paraît être bon. Ceci du reste ne ferait aucune différence sérieuse, et nous dirions volontiers que l’objet aimable est celui qui nous paraît être bon pour nous.

 

§ 3. Il y a donc trois causes qui font qu’on aime. Mais on n’appliquera jamais le nom d’amitié à l’amour ou au goût qu’on a parfois pour les choses inanimées, car il est trop clair qu’il ne peut y avoir en elles un retour d’affection, pas plus qu’on ne peut leur vouloir du bien. Quelle plaisanterie, par exemple, que de vouloir du bien à du vin qu’on boit ! Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on souhaite que le vin se conserve, afin qu’on puisse le boire quand on veut. Pour un ami au contraire, on dit qu’il faut lui vouloir du bien uniquement pour lui-même ; et l’on appelle bienveillants les cœurs qui veulent ainsi le bien d’un autre, quand même ils ne seraient pas payés de retour par celui qu’ils aiment. La bienveillance, quand elle est réciproque, doit être regardée comme de l’amitié. —

 

§ 4. Mais ne faut-il pas ajouter que, pour être vraiment de l’amitié, cette bienveillance ne doit pas rester ignorée de ceux qui en sont l’objet ? Ainsi, il arrive souvent qu’on est bienveillant pour des gens qu’on n’a jamais vus ; mais on suppose qu’ils sont honnêtes, ou qu’ils peuvent nous être utiles ; et alors le sentiment est à peu près le même que si déjà un de ces inconnus vous rendait l’affection que vous éprouvez pour lui. [1156 a] Voilà donc des gens qui certainement sont bienveillants les uns envers les autres. Mais comment pourrait-on donner le titre d’amis à des gens qui ne connaissent pas leurs dispositions réciproques ? Il faut donc, pour que ce soient de véritables amis, qu’ils aient les uns pour les autres des sentiments de bienveillance, qu’ils se veuillent du bien, et qu’ils n’ignorent pas le bien qu’ils se veulent mutuellement, à l’un des titres dont nous venons de parler.

 

CHAPITRE III

 

 

 

§ 1. Les motifs d’affection sont de différentes espèces, je le répète ; et par conséquent, les amours et les amitiés qu’ils causent doivent différer également. Ainsi, il y a trois espèces d’amitié qui répondent en nombre égal aux trois motifs d’affection ; et pour chacune d’elles, il doit y avoir réciprocité d’un amour qui ne reste caché ni à l’un ni à l’autre de ceux qui l’éprouvent. Les gens qui s’aiment se veulent mutuellement du bien, dans les sens même du motif par lequel ils s’aiment. Par exemple, les gens qui s’aiment pour l’intérêt, pour l’utilité dont ils sont l’un à l’autre, s’aiment non pas précisément pour eux-mêmes mais seulement en tant qu’ils tirent quelque bien et quelque profit de leurs rapports mutuels. Il en est de même encore de ceux qui ne s’aiment que pour le plaisir. S’ils aiment les gens de mœurs aussi faciles, ce n’est pas à cause du caractère même de ces gens ; mais c’est uniquement à cause des plaisirs que ces personnes leur procurent. —

 

§ 2. Par conséquent, quand on aime par intérêt, et pour l’utilité, on ne recherche au fond que son bien personnel. Quand on aime par le motif du plaisir, on ne recherche réellement que ce plaisir même. Des deux sens, on n’aime pas celui qu’on aime pour ce qu’il est réellement ; on l’aime simplement en tant qu’il est utile et agréable. Ces amitiés-là ne sont donc que des amitiés indirectes et accidentelles ; car ce n’est pas parce que l’homme aimé est doué de telles qualités qu’on l’aime, quelles que soient d’ailleurs ces qualités ; on ne l’aime que pour le profit qu’il procure, ici, de quelque bien que l’on convoite, et là, du plaisir qu’on veut goûter.

 

§ 3. Les amitiés de ce genre se rompent très aisément, parce que ces amis ne demeurent pas longtemps semblables à eux-mêmes. Du moment que ces amis-là ne sont plus ni utiles ni agréables, on cesse bien vite de les aimer. L’utile, l’intérêt n’a rien de fixe ; et il varie d’un moment à l’autre de la façon la plus complète. Le motif qui les rendait amis venant à disparaître, l’amitié disparaît aussi rapidement, avec la seule cause qui l’avait formée.

 

§ 4. L’amitié ainsi entendue semble se rencontrer surtout dans les gens âgés ; la vieillesse ne recherche plus ce qui est agréable, elle recherche exclusivement ce qui est utile. C’est là aussi le défaut de ces hommes dans toute la force de l’âge, et de ces jeunes gens qui ne poursuivent déjà que leur intérêt personnel. Les amis de cette sorte ne sont pas du tout d’humeur à vivre habituellement ensemble. Loin de là, ils ne se sont même pas toujours agréables l’un à l’autre, et ils n’éprouvent aucun besoin de commerce hors des instants où ils doivent réciproquement satisfaire leur intérêt. Ils ne se plaisent que tout juste autant qu’ils ont l’espérance de tirer mutuellement l’un de l’autre quelque avantage. C’est dans cette classe de liaison qu’on peut ranger aussi l’hospitalité. —

 

§ 5. Le plaisir seul semble inspirer les amitiés des jeunes gens ; ils ne vivent que dans la passion, et ils poursuivent surtout le plaisir, et même le plaisir du moment. Avec le progrès des années, les plaisirs changent et deviennent tout autres.[1156 b] Aussi, les jeunes gens forment-ils très vite et cessent-ils non moins vite leurs liaisons. L’amitié tombe avec le plaisir qui l’avait fait naître ; et le changement de ce plaisir est bien rapide. Les jeunes gens sont portés à l’amour ; et l’amour le plus souvent ne se produit que sous l’empire de la passion et du plaisir. Voilà pourquoi ils aiment si vite, et cessent également si vite d’aimer, ils changent vingt fois de goûts dans un même jour. Mais ils n’en veulent pas moins passer tous les jours et vivre à jamais avec ce qu’ils aiment ; car c’est ainsi que se produit et se comprend l’amitié dans la jeunesse.

 

§ 6. L’amitié parfaite est celle des gens qui sont vertueux, et qui se ressemblent par leur vertu ; car ceux-là se veulent mutuellement du bien en tant qu’ils sont bons ; et j’ajoute qu’ils sont bons par eux-mêmes. Ceux qui ne veulent du bien à leurs amis que pour ces nobles motifs sont les amis par excellence. C’est par eux-mêmes, par leur propre nature, et non pas accidentellement, qu’ils sont dans cette heureuse disposition. De là vient que l’amitié de ces cœurs généreux subsiste aussi longtemps qu’ils restent bons et vertueux eux-mêmes or, la vertu est une chose solide et durable. Chacun des deux amis est bon absolument en soi, et il est bon également pour son ami ; car les bons sont à la fois et absolument bons et utiles en outre les uns aux autres. On peut ajouter de même qu’ils se sont mutuellement agréables, et cela se comprend sans peine. Si les bons sont agréables absolument, et s’ils sont agréables aussi les uns aux autres, c’est que les actes qui nous sont propres, ainsi que les actes qui ressemblent aux nôtres, nous causent toujours du plaisir, et que les actions des gens vertueux ou sont vertueuses aussi, ou du moins sont pareilles entre elles. —

 

§ 7. Une amitié de cet ordre est durable, comme on peut aisément le concevoir, puisqu’elle réunit toutes les conditions qui doivent se trouver entre les vrais amis. Ainsi, toute amitié se forme en vue de quelque avantage ou en vue du plaisir, soit absolument, soit du moins pour celui qui aime ; et de plus, elle ne se forme qu’à la condition d’une certaine ressemblance. Or, toutes ces circonstances se rencontrent essentiellement pour le cas que nous indiquons ici : dans cette amitié-là, il y a la ressemblance en même temps que le reste, c’est-à-dire que, de part et d’autre, on est absolument bon et de plus absolument agréable. Il n’est donc rien au monde de plus aimable ; et c’est dans les personnes de ce mérite que se trouve le plus souvent l’amitié et qu’elle y est la plus parfaite. —

 

§ 8. Il est tout simple d’ailleurs que des amitiés aussi nobles soient fort rares, parce qu’il y a bien peu de gens de ce caractère. Pour former ces liens, il faut de plus du temps et de l’habitude. Le proverbe a raison, et l’on ne peut guère se connaître mutuellement, « avant d’avoir mangé ensemble les boisseaux de sel » dont il parle. On ne peut non plus s’accepter, on ne peut être amis, avant de s’être montrés dignes d’affection l’un à l’autre, et avant qu’une confiance réciproque ne se soit établie. —

 

§ 9. Quand on se fait mutuellement de si rapides amitiés, on veut bien sans doute être amis : mais on ne l’est pas, et on ne le devient véritablement qu’à la condition d’être dignes d’amitié et de le bien savoir de part et d’autre. La volonté d’être amis peut être rapide ; mais l’amitié ne l’est point. Quant à elle, elle n’est complète que par le concours du temps et de toutes les autres circonstances que nous avons indiquées ; et c’est aussi grâce à tous ces rapports qu’elle devient égale et semblable des deux parts, condition qui doit encore se rencontrer entre de vrais amis.

 

CHAPITRE IV

 

 

[1157 a]

§ 1. L’amitié qui se forme par le plaisir a quelque chose qui ressemble à l’amitié parfaite ; car les bons se plaisent aussi les uns aux autres. On peut dire même que celle qui se forme par une vue d’intérêt et d’utilité, n’est pas sans rapport avec l’amitié par vertu, puisque les bons se sont mutuellement utiles. Ce qui peut surtout faire durer les amitiés fondées sur le plaisir et l’intérêt, c’est quand une égalité complète s’établit de l’un à l’autre des amis, par exemple, pour le plaisir. Mais la liaison ne s’affermit pas seulement par ce motif ; elle peut s’affermir encore parce que les deux personnes puisent cette égalité qui les rapproche à la même source, comme cela se passe entre gens qui sont tous deux de bonne société, et non comme entre l’amant et celui qu’il aime. Car ceux qui s’aiment à ce dernier titre n’ont pas tous les deux les mêmes plaisirs ; l’un se plaisant à aimer, l’autre, à recevoir les soins de son amant. Quand l’âge de la beauté vient à passer, parfois l’amitié passe ; celui-ci n’a plus de plaisir à voir son ancien ami ; celui-là n’en a plus à recevoir ses soins. Beaucoup cependant restent liés encore, quand les habitudes se conviennent, s’ils ont contracté dans ce long commerce une affection mutuelle pour leurs caractères. —

 

§ 2. Quant à ceux qui ne cherchent pas un échange de plaisirs dans leurs liaisons amoureuses, mais qui n’y voient que l’intérêt, ils sont à la fois moins amis et le restent moins longtemps. Les gens qui ne sont amis que par pur intérêt, cessent de l’être avec l’intérêt même qui les avait rapprochés ; ils n’étaient pas véritablement amis l’un de l’autre ; ils ne l’étaient que du profit qu’ils pouvaient faire.

 

§ 3. Ainsi donc, le plaisir et l’intérêt peuvent faire que des méchants soient amis les uns des autres ; ils peuvent faire aussi que des gens honnêtes soient amis de gens vicieux, et que des hommes qui ne sont ni l’un ni l’autre, deviennent les amis des uns ou des autres indifféremment. Ce qui n’est pas moins évident, c’est que les bons sont les seuls qui deviennent amis pour leurs amis eux-mêmes ; car les méchants ne s’aiment pas entre eux, à moins qu’ils n’y trouvent quelque profit.

 

§ 4. Il y a plus ; l’amitié seule des bons est inaccessible à la calomnie, parce qu’on ne peut aisément en croire les assertions de personne contre un homme qu’on a pendant longtemps éprouvé. Ces cœurs-là se fient pleinement l’un à l’autre ; ils n’ont jamais songé à se faire le moindre tort, et ils ont toutes les autres qualités profondément estimables qui se trouvent dans la véritable amitié tandis que rien n’empêche que les amitiés d’une autre espèce ne reçoivent ces fâcheuses atteintes.

 

§ 5. Puisque dans le langage ordinaire, on appelle amis ceux mêmes qui ne le sont que par intérêt, comme les États, dont les alliances militaires ne sont jamais faites qu’en vue de l’utilité des contractants ; puisqu’on appelle encore amis ceux qui ne s’aiment que pour le plaisir, comme s’aiment les enfants, peut-être faut-il que nous aussi nous appelions du nom d’amis ceux qui ne s’aiment que par ces motifs. Mais alors nous aurons le soin de distinguer plusieurs espèces d’amitié. La première et la véritable amitié sera pour nous celle des gens vertueux et bons, qui s’aiment en tant qu’ils sont bons et vertueux. Les autres amitiés ne sont des amitiés que par leur ressemblance avec celle-là. Les gens qui sont amis par ces motifs inférieurs, le deviennent toujours sous l’influence de quelque chose de bon aussi et de quelque chose de semblable entre eux qui les rapproche ; car le plaisir est un bien aux yeux de ceux qui aiment à le rechercher. —

 

§ 6. Mais si ces amitiés par intérêt et par plaisir ne lient pas très étroitement les cœurs, il est rare également qu’elles se rencontrent ensemble dans les mêmes individus, parce qu’en effet, les choses de hasard et d’accident ne se réunissent jamais entre elles que très imparfaitement.

 

[1157 b]

§ 7. L’amitié étant donc divisée dans les espèces que nous avons indiquées, il reste que les méchants deviennent amis par intérêt ou par plaisir, parce qu’ils n’ont entre eux que ces points de ressemblance. Les bons au contraire deviennent amis pour eux-mêmes, c’est-à-dire en tant qu’ils sont bons. Ceux-là seuls sont donc amis absolument parlant ; les autres ne le sont que par accident, et parce qu’ils ressemblent à certains égards aux véritables amis.

 

 

LIVRE IX

 

CHAPITRE IV

 

 

 

§ 1. Les sentiments d’affection qu’on a pour ses amis et qui constituent les caractères de l’amitié [1166 a] semblent tirer leur origine de ceux qu’on a pour soi-même. Ainsi, l’on regarde comme ami celui qui vous veut et qui vous fait du bien, apparent ou réel, uniquement pour vous-même ; ou encore celui qui ne désire la vie et le bonheur de son ami qu’en vue de ce même ami. C’est là tout à fait l’affection désintéressée que les mères ressentent pour leurs enfants, et qu’éprouvent des amis qui se réconcilient après quelque brouille. On dit aussi quelquefois que l’ami est celui qui vit avec vous, qui a les mêmes goûts, qui se réjouit de vos joies, et qui s’afflige de vos chagrins, sympathie qui est encore surtout remarquable dans les mères. Voilà quelques-uns des caractères par lesquels on définit l’amitié véritable —

 

§ 2. Or, ce sont là précisément tous les sentiments que l’honnête homme éprouve pour lui-même, et qu’éprouvent aussi les autres hommes en tant qu’ils se croient honnêtes ; car il semble, ainsi que je l’ai déjà dit, que la vertu et l’homme vertueux peuvent être pris pour mesure de tout le reste. Un tel homme est toujours d’accord avec lui-même, et il ne désire dans toutes les parties de son âme que les mêmes choses. Il ne voit, et il ne fait pour lui que le bien ou ce qui lui paraît l’être. Et c’est le propre de l’honnête homme de faire le bien exclusivement ; il le fait pour lui-même ; car il le fait pour la raison qui est en lui, et qui constitue l’essence même de l’homme en chacun de nous. Sans doute il veut vivre et se conserver lui-même ; mais avant tout il veut faire vivre et sauver le principe par lequel il pense ; car pour l’honnête homme la vie est un véritable bien. —

 

§ 3. Ainsi, chacun de nous se veut du bien à lui-même. Mais si l’on devenait autre et qu’on changeât de nature, on ne désirerait plus alors à cette personne nouvelle tous les biens qu’on souhaitait à l’autre. Car si Dieu lui-même possède actuellement le bien, c’est en restant ce qu’il est par son essence ; et c’est le principe intelligent qui, dans l’homme, est le fond même de l’individu, ou qui du moins paraît l’être plus que tout autre principe en nous. —

 

§ 4. Quand donc l’homme est doué vraiment de vertu, il veut continuer de vivre avec lui-même ; car il y trouve un réel plaisir. Les souvenirs de ses actions passées sont pleins de douceur, et ses espérances pour ses actions futures sont également honnêtes. Or, ce ne sont là que des sentiments agréables. Sa pensée se déploie dans la recherche des causes et il se plaît à sympathiser surtout avec lui-même, avec ses propres joies, avec ses propres douleurs ; car pour lui le plaisir et la peine s’attachent toujours aux mêmes objets et ne varient pas sans cesse d’un objet à un autre. Son cœur n’a jamais à se repentir, si l’on peut ainsi parler. Comme l’homme de bien est toujours envers lui-même dans ces dispositions et qu’on est à l’égard d’un ami comme on est envers soi personnellement, l’ami étant un autre nous-mêmes, il s’en suit que l’amitié semble se rapprocher beaucoup de ce que nous venons de dire, et qu’on doit appeler amis ceux qui sont dans ces relations réciproques.

 

§ 5. Quant à la question de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas réellement amour de soi envers soi-même, pour le moment nous la laisserons de côté. Nous nous bornerons à dire qu’il y a certainement amitié toutes les fois que se rencontrent deux ou plusieurs des conditions que nous avons indiquées ; et que, quand l’amitié est extrême, elle ressemble beaucoup à l’affection qu’on éprouve pour soi-même.

[1166 b]

§ 6. Ces conditions, du reste, peuvent se montrer chez le vulgaire des hommes, et même parmi les méchants. Mais n’est-ce pas qu’alors ils ne réunissent encore ces conditions qu’autant qu’ils se plaisent à eux-mêmes, et qu’ils se croient honnêtes ? Car jamais ces affections ne se produisent et ne paraissent même se produire chez les gens absolument pervers et criminels. —

 

§ 7. On peut même dire qu’elles se rencontrent à peine chez les malhonnêtes gens. Ils sont toujours en querelle avec eux-mêmes ; ils convoitent une chose, et ils en veulent une autre, absolument comme les libertins qui ne se dominent pas. Au lieu des choses qui leur semblent à eux-mêmes être bonnes, ils s’en vont préférer des choses qui leur sont agréables, mais qui leur sont funestes. —

 

§ 8. D’autres, au contraire s’abstiennent de faire ce qui leur semble le meilleur dans leur propre intérêt, soit par lâcheté, soit par paresse. Il en est d’autres encore qui, après avoir commis une foule de méfaits, en viennent à se détester eux-mêmes à cause de leur propre corruption ; ils fuient la vie avec horreur, et finissent par le suicide —

 

§ 9. Les méchants peuvent bien rechercher des gens avec qui ils passent leurs journées ; mais avant tout, ils se fuient eux-mêmes. Quand ils sont seuls, leur mémoire ne leur fournit que des souvenirs douloureux ; et pour l’avenir, ils rêvent des projets non moins blâmables, tandis qu’au contraire, dans la compagnie d’autrui, ils oublient ces odieuses idées. N’ayant donc en eux rien d’aimable, ils n’éprouvent pour eux-mêmes aucun sentiment d’amour. De tels êtres ne peuvent sympathiser ni avec leurs propres plaisirs ni avec leurs propres peines. Leur âme est constamment en discorde, et tandis que, par perversité telle partie s’afflige des privations qu’elle est forcée d’endurer, telle autre se réjouit de les subir. L’un de ces sentiments tirant l’être d’un côté, et l’autre le tirant de l’autre, il en est, on peut dire, mis en pièces. —

 

§ 10. Mais comme il n’est pas possible d’avoir tout à la fois et du plaisir et de la peine, on ne tarde guère à s’affliger de s’être réjoui et l’on voudrait n’avoir pas goûté ces plaisirs ; car les méchants sont toujours pleins de regrets de tout ce qu’ils font. Ainsi donc le méchant ne paraît jamais, je le répète, en disposition de s’aimer lui-même, parce qu’en effet il n’a rien non plus d’aimable en lui. Mais si cet état de l’âme est profondément triste et misérable, il faut fuir le vice de toutes ses forces, et s’appliquer avec ardeur à se rendre vertueux ; car c’est seulement ainsi qu’on sera porté à s’aimer soi-même, et qu’on deviendra l’ami des autres.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

 

§ 1. On a élevé la question de savoir s’il convient de s’aimer soi-même de préférence à tout le reste, ou s’il ne vaut pas mieux aimer autrui ; car on blâme d’ordinaire ceux qui s’aiment excessivement eux-mêmes, et on les appelle des égoïstes, comme pour leur faire honte de cet excès. De fait, le méchant ne semble jamais agir qu’en vue de lui seul ; et plus il se déprave, plus ce vice augmente en lui. Aussi lui reproche-t-on de ne jamais faire quoi que ce soit en dehors de ce qui le touche personnellement. L’homme honnête au contraire n’agit que pour le bien ; et plus il est bon, plus il agit pour le bien exclusivement, et en vue de son ami, oublieux de son propre intérêt.

[1168 b]

§ 2. Mais on répond : les faits contredisent toutes ces théories sur l’égoïsme, et ce n’est pas difficile à comprendre. Ainsi, l’on accorde qu’on doit surtout aimer celui qui est votre meilleur ami, et que le meilleur ami est celui qui veut le plus sincèrement le bien de son ami pour cet ami même, quand d’ailleurs personne au monde ne devrait le savoir. Or, ce sont là très particulièrement les conditions qu’on remplit vis-à-vis de soi-même, ainsi qu’on remplit aussi sous ce rapport toutes les autres conditions par lesquelles on définit habituellement le véritable ami. Car nous avons établi que tous les sentiments d’amitié partent d’abord de l’individu également pour se répandre de là sur les autres. Les proverbes mêmes sont tous ici d’accord avec nous. Je puis en citer de tels que ceux-ci : « Une seule âme ; _ entre amis tout est commun ; — l’amitié, c’est l’égalité ; — le genou est plus près que la jambe. » Mais toutes ces expressions expriment surtout les rapports de l’individu à lui-même. Ainsi donc, l’individu est son propre ami plus étroitement que qui que ce soit ; et c’est lui-même surtout qu’il devrait aimer. De ces deux solutions diverses on demande non sans raison quelle est celle que l’on doit suivre, quand des deux parts il peut y avoir confiance égale.

 

§ 3. Peut-être suffit-il de diviser ces assertions, et de faire voir la part de vérité, et l’espèce de vérité que chacune d’elles renferme. Si nous expliquons ce qu’on entend par égoïsme dans les deux sens où on prend tour à tour ce mot nous verrons tout de suite très clair dans cette question.

 

§ 4. D’un côté, en voulant faire de ce terme un terme de reproche et d’injure, on appelle égoïstes ceux qui s’attribuent à eux-mêmes la meilleure part dans les richesses, dans les honneurs, dans les plaisirs corporels ; car le vulgaire a pour tout cela les plus vives convoitises ; et comme on se jette avec empressement sur ces biens qu’on croit les plus précieux de tous ils sont extrêmement disputés. Or, les gens qui se les disputent si ardemment, ne songent qu’à satisfaire leurs appétits, leurs passions, et en général la partie déraisonnable de leur âme. C’est bien ainsi que se conduit le vulgaire des hommes, et la dénomination d’égoïstes vient des mœurs du vulgaire, qui sont déplorables. C’est avec pleine raison que dans ce sens on blâme l’égoïsme.

 

§ 5. On ne peut nier que la plupart du temps on n’applique ce nom d’égoïstes aux gens qui se gorgent de toutes ces basses jouissances, et ne songent qu’à eux seuls. Mais si un homme ne cherchait jamais qu’à suivre la justice plus exactement que qui que ce soit, à pratiquer la sagesse ou telle autre vertu en un degré supérieur, en un mot qu’il ne prétendît jamais revendiquer pour lui que de bien faire, il serait bien impossible de l’appeler égoïste et de le blâmer. —

 

§ 6. Cependant, celui-là semblerait encore plus égoïste que les autres, puisqu’il s’adjuge les choses les plus belles et les meilleures, et qu’il ne jouit que de la partie la plus relevée de son être, en obéissant docilement à tous ses ordres. Or, de même que la partie la plus importante dans la cité paraît en politique être l’État même, ou qu’elle paraît, dans tout autre ordre de choses, constituer le système entier de même aussi pour l’homme ; et celui-là surtout devrait passer pour égoïste qui aime en lui ce principe dominant, et ne cherche qu’à le satisfaire. Si l’on appelle tempérant l’homme qui se maîtrise, et intempérant celui qui ne se maîtrise pas, selon que la raison domine ou ne domine pas en eux, c’est que la raison apparemment est toujours identifiée avec l’individu lui-même. Et voilà aussi pourquoi les actes qui semblent les plus personnels et les plus volontaires,[1169 a] sont ceux qu’on accomplit sous la conduite de sa raison. Il est parfaitement clair que c’est ce principe souverain qui constitue essentiellement l’individu, et que l’homme honnête l’aime de préférence à tout. Il faudrait donc dire à ce compte qu’il est le plus égoïste des hommes. Mais c’est en un tout autre sens que celui qui rendrait ce nom injurieux. Ce noble égoïsme l’emporte sur l’égoïsme vulgaire, autant que vivre selon la raison l’emporte sur vivre suivant la passion ; autant que désirer le bien l’emporte sur désirer ce qui paraît utile.

 

§ 7. Ainsi donc, tout le monde accueille et loue ceux qui ne cherchent à s’élever au-dessus de leurs semblables que par la pratique du bien. Si tous les hommes en étaient à lutter uniquement de vertu et s’efforçaient de toujours faire ce qu’il y a de plus beau, la communauté tout entière verrait dans son ensemble tous ses besoins satisfaits ; et chaque individu en particulier posséderait le plus grand des biens, puisque la vertu est le plus précieux de tous. On arriverait donc à cette double conséquence : d’une part, que l’homme de bien doit être égoïste ; car en faisant bien, il aura tout à la fois un grand profit personnel, et il obligera en même temps les autres ; et d’autre part, que le méchant n’est pas égoïste ; car il ne fera que nuire à lui-même et au prochain, en suivant ses mauvaises passions. —

 

§ 8. Par suite, il y a pour le méchant discorde profonde entre ce qu’il doit faire et ce qu’il fait, tandis que l’homme vertueux ne fait que ce qu’il faut faire ; car toute intelligence choisit toujours ce qu’il y a de mieux pour elle-même ; et l’homme de bien n’obéit qu’à l’intelligence et à la raison.

 

§ 9. Il n’en est pas moins parfaitement vrai que l’homme vertueux fera beaucoup de choses pour ses amis et pour sa patrie dût-il mourir en les servant. Il négligera les richesses, les honneurs en un mot tous ces biens que la foule se dispute, né se réservant pour son partage que l’honneur de bien faire. Il aime mieux de beaucoup une vive jouissance, ne durât-elle que quelques instants, plutôt qu’une froide jouissance qui durerait pendant un temps plus long. Il aime mieux vivre avec gloire une seule année que de vivre de nombreuses années obscurément ; il préfère une seule action belle et grande à une multitude d’actions vulgaires. C’est là sans doute ce qui pousse ces hommes généreux à faire, quand il le faut, le sacrifice de leur vie. Ils se réservent pour eux la belle et noble part ; et ils livrent volontiers leur fortune, si leur ruine peut enrichir des amis. L’ami a la richesse ; et soi, l’on a l’honneur, gardant ainsi pour soi-même un bien cent fois plus grand. —

 

§ 10. A plus forte raison, en sera-t-il de même pour les distinctions et le pouvoir. L’homme de bien abandonnera tout cela à son ami ; car, à ses yeux, ce désintéressement est ce qui est beau et digne de louanges. De fait, on ne se trompe pas en regardant comme vertueux celui qui choisit l’honneur et le bien de préférence à tout le reste. L’homme de bien peut même aller encore jusqu’à laisser à son ami la gloire d’agir ; et il y a tel cas où il peut être plus beau de faire faire une chose à son ami que de la faire soi-même.

 

§ Il. Ainsi donc, dans toutes les louables actions, l’homme vertueux paraît toujours se faire la part la plus large du bien ;[1169 b] et c’est ainsi je le répète, qu’il faut savoir être égoïste. Mais il ne faut pas l’être comme on l’est généralement.

 

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