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Nietzsche, analyse du texte vérité et mensonge…

INTRODUCTION THEORETIQUE SUR LA VERITE ET LE MENSONGE AU SENS EXTRA-MORAL

NIETZSCHE (1873)

 

Nietzsche, analyse du texte vérité et mensonge...

 

INTRO

 

Deux problématiques dans ce texte :

 

1)      La vérité existe-t-elle ?

On croit souvent que la vérité c’est la réalité elle-même. C’est ainsi que Bossuet nous dit : « Le vrai est ce qui est. Le faux est ce qui n’est pas »  Logique, L1, chap XIV.

 

Ainsi la vérité, nous pensons l’avoir sous nos yeux. Elle serait de l’ordre de la plus simple objectivité, dans l’objet qui se présente à nous. Il suffirait d’ouvrir les yeux, de constater comment sont les choses réelles pour atteindre le vrai. La vérité serait une copie conforme à la réalité, une « image» qui concorde avec ce qu’elle représente.

 

MAIS : La vérité qualifie non pas une chose, mais une pensée, un jugement, on le sait depuis Aristote. Le vrai et le faux sont des valeurs attachées au jugement que l’on énonce.

 

Cela entraîne que l’on ne peut considérer l’objet indépendamment du sujet qui le perçoit. Kant dira qu’on ne peut atteindre la chose en soi (noumène), on ne peut appréhender que les phénomènes, les choses telles qu’elles nous apparaissent. Nous sommes tributaires des catégories a priori de notre entendement.

 

Nietzsche va plus loin : il nous apprend que la vérité n’est qu’une double métaphore : transcription d’un influx nerveux en représentation mentale, puis transcription de cette représentation en sons articulés. Donc deux obstacles s’interposent entre notre conscience et son objet : le premier, ce sont nos sens, dont on savait déjà depuis Platon (allégorie de la Caverne) qu’ils étaient trompeurs ; mais le deuxième obstacle, et cela c’est un apport de Nietzsche, c’est le langage, qui fixe dans des catégories arbitraires le réel mouvant et multiforme.

 

La vérité, si on la définit comme la connaissance de ce qu’est la chose en soi, est de fait impossible à énoncer. La science ne fait que donner la rigidité de la mort, du tombeau, à la réalité vivante. La connaissance « tue » le réel en le transformant en concepts figés.

 

 

2)      Désirons-nous la vérité ? Aimons-nous la vérité pour elle-même ?

 

La vérité serait, par excellence, ce que nous désirons savoir. La valeur de la vérité est attestée par le sentiment agréable que nous éprouvons lorsqu’une erreur est corrigée, qu’une incertitude est dépassée. Nous attachons à la vérité non seulement une valeur pratique (maîtrise du réel) mais une valeur morale (mépris pour le mensonge). Les métaphores qui accompagnent la vérité sont du registre de la lumière, de l’éclaircie, celles de l’erreur et du mensonge sont du registre de l’obscurité, de l’aveuglement, de la fourberie et de l’errance.

 

La science répondrait à notre désir de vérité par ses théories, règles constantes régissant le réel et le rendant intelligible. La morale nous imposerai(t la véracité comme une modalité du respect que nous devons à autrui.

 

Mais est–ce bien la vérité qui est l’objet de notre désir ? N’est-ce pas plutôt la puissance qu’elle nous confère? La vérité vaut-elle par elle-même, est-elle ce qui nous permet d’accéder au Bien ? N’est-ce pas plutôt au regard de son utilité matérielle et/ou sociale que nous cherchons la « vérité » ?

Du point de vue de la connaissance, l’erreur est néfaste, mais du point de vue de la vie, l’illusion n’a-t-elle pas une grande valeur ? Et la morale ne brouille-t-elle pas les cartes, en confondant le respect de l’ordre social avec le souci du vrai ?

 

Selon Nietzsche, il n’y a pas d’amour désintéressé de la vérité.

Nietzsche va philosopher « à coup de marteau », en démolisseur. Il remettra en cause toutes les valeurs établies par la morale, la religion, la science, la politique. Il ne se bornera pas à la critique de ces valeurs frelatées, il s’attachera à en montrer la généalogie.

 


 

 

Présentation de l’œuvre :

 

Le texte que nous étudions a pour titre « introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral ».

 

Expliquons de quoi il s’agit.

 

« THEORETIQUE » : La théorétique est une étude de la connaissance qui renonce tout à fait à la tâche impossible de ramener cette connaissance aux choses mêmes.

 

« la vérité et le mensonge au sens extra-moral ».

Nietzsche, philosophe du soupçon, déclare que : « vérité et mensonge ne sont que des conventions sociales ».

Notre pensée, notre connaissance du monde, nos concepts, sont-ils objectifs, neutres, indépendants des valeurs de la société dans laquelle nous vivons ?

è Nos concepts sont formés au sein de la communauté, ils sont totalement dépendants de la morale dans laquelle ils sont formés.

 

Qu’est-ce que la vérité au sens « moral » ?

è C’est la vérité admise par la communauté, celle qui lui permet de préserver la paix entre ses membres. Ce n’est qu’une convention sociale.

 

Pourquoi condamne-t-on le mensonge ? Est-ce pour des raisons morales ?

è La vie en société nécessite la paix. On a besoin pour cela de désignations communes que l’on nomme « vérités ». Le mensonge n’est qu’une tricherie par rapport aux conventions sociales. L’homme ne cherche que les vérités utiles à sa vie, et ne déteste la tromperie que parce qu’elle lui est nuisible.

 

A quoi peut donc correspondre le plan de la vérité extra-morale ?

 

è Avant d’établir quoi que ce soit qui serait LA vérité, il convient de DECONSTRUIRE nos concepts, d’en faire la GENEALOGIE. On se situe donc en-dehors de ce plan pour le considérer de l’extérieur.

 

è Le plan de la vérité extra-morale ne doit pas être une rectification des erreurs au niveau de la connaissance (ce serait reconduire la même illusion). Il s’agit de changer de façon de vivre.

 

 

Nietzsche analyse le rôle du langage, qui loin d’être un simple outil de connaissance, est un masque opaque entre nous et les choses, et un instrument qui ne sert que nos rêves, nos illusions, notre désir de puissance.

 

Le langage n’est qu’une convention utile à la vie en société, un contrat arbitraire, sur fond d’ignorance radicale.

Le langage fixe ce qui est « vérité », en fait conformité à l’utilité collective.

Le langage est une forme de pouvoir plutôt que d’être une forme de savoir

Le langage est un outil de domination et non de connaissance.

 

Nietzsche pense que ce qui se cache en définitive derrière la volonté de vérité n’est rien d’autre que l’affirmation des croyances qui sont utiles à la vie. La vérité n’est alors rien d’autre que l’élection d’un certain nombre d’illusions utiles ou bénéfiques à l’espèce humaine.

« Les hommes n’aiment pas la vérité, mais les conséquences avantageuses de la vérité», affirme Nietzsche.

 

On comprend maintenant pourquoi le texte de Nietzsche est théorétique : la connaissance vraie est impossible.

 

 

 

L’art nous délivre du désir de vérité :

 

L’homme perçoit plutôt qu’il ne conçoit, le rapport de l’homme au monde est un rapport esthétique (aisthesis, sensation)

L’art sera alors vu par Nietzsche comme ce qui nous délivre de la « volonté de vérité », qui depuis Platon nous enjoint à aller chercher la vérité au-delà des apparences.

L’art nous enseigne au contraire qu’il n’y a de vérités que des apparences.

 

En grec, le mot vérité se dit aletheia, ce qui signifie dévoilement. La vérité peut être pensée non pas comme une description objective de la nature, mais comme un dévoilement, un surgissement de son être intime. La vérité est alors toujours révélation.

 

Selon Heidegger, grand lecteur de Nietzsche, la science est au contraire habitée par un désir d’emprise, de puissance, qui nous amène à soumettre le réel, la nature, ce que nous faisons quand nous l’objectivons. C’est notre volonté de maîtrise, notre désir d’emprise qui nous fait oublier l’être des choses. La science ne peut donc atteindre la vérité des choses, ni par la logique, ni par l’expérimentation.

 

L’art peut au contraire saisir cette présence de l’être et la dévoiler. Il s’agit de « laisser être » les choses, de s’y abandonner par la contemplation et le détachement. Ici il n’y a pas une attitude de recherche, mais de présence.

 

 

 

 

Et maintenant :

 

Les Incollables sur Nietzsche !

 

Y a-t-il une forme de « sagesse » pour Nietzsche ?

L’homme supérieur selon notre auteur serait celui qui aura renoncé à toute forme de vérité, qui aura accepté que la réalité ne soit qu’apparences, devenir, instabilité, chaos.

« Il faut porter en soi un chaos pour accoucher d’une étoile qui danse », dit-il dans Ainsi parlait Zarathoustra

 

Quelle est la valeur la plus haute selon Nietzsche ?

La vie est la valeur la plus haute selon Nietzsche. Mais qu’est-ce que la vie ? La vie est volonté de puissance, c’est une force impétueuse et inconsciente, force du tigre, qui génère la conscience et le langage. C’est « un fond impitoyable, avide, insatiable et meurtrier. »

Au fond, selon Nietzsche, l’homme est fondamentalement indifférent à la vérité.

 

Qu’est-ce que l’éternel retour chez Nietzsche ?

Wikipedia : L’Éternel retour est un concept de la pensée nietzschéenne. On pourrait le réduire grossièrement en quelques mots : « Mène ta vie en sorte que tu puisses souhaiter qu’elle se répète éternellement ».

En clair, vivre selon la règle de l’éternel retour c’est être tellement en accord avec ce que l’on fait que l’on n’a aucun regret d’aucune sorte, aucun remord, aucune culpabilité rétrospective. Pas parce que l’on a été « moral », mais parce que l’on se garde de la séparation de soi avec soi qu’implique justement la conscience morale et le jugement de soi par soi.

 

Qu’est-ce que le surhomme ?

La pensée occidentale est nihiliste, au sens où elle détruit toutes les valeurs auxquelles elle aurait pu s’attacher. Par une sorte de masochisme que Nietzsche nomme le ressentiment, la pensée chrétienne renonce même à son Dieu, et aux consolations qu’il pouvait lui apporter. L’athéisme et le nihilisme en sont les conséquences. Nietzsche veut dépasser ce nihilisme par l’affirmation de l’homme, non pas l’homme de l’humanisme, mais l’homme qui se dépasse lui-même. Nous sommes « trop humains », nous renonçons sans cesse à nous-mêmes. Le surhomme est affirmation « totale » de la vie, sans faux-semblants, sans fausse honte.  Le surhomme est celui qui a réussi à ne plus se renier constamment lui-même.

 

Qu’est-ce que la volonté de puissance ?

C’est le nom de la vie, en tant qu’elle tente toujours non seulement de perdurer, mais de dominer. La vie est une lutte pour affirmer notre être, mais aussi pour lui faire prendre plus d’ampleur et plus de force. Cette affirmation de soi est ce qui sous-tend la notion d’éternel retour et celle de surhomme : le surhomme « fait ce qu’il veut » mais surtout veut ce qu’il fait, à tel point qu’il peut vouloir « éternellement » être ce qu’il est et faire ce qu’il fait.

 

( !) La volonté de puissance est le titre d’un livre que Nietzsche n’a pas écrit : sa sœur Elisabeth a rassemblé est falsifié des fragments de son œuvre pour publier à titre posthume un ouvrage favorable aux idées du IIIème Reich. Nietzsche n’était pas du tout antisémite, et c’est un énorme contre-sens d’assimiler la notion de surhomme avec l’idéal hitlérien de la race arienne.

 

TEXTE 1-  Critique de l’anthropocentrisme

 

« Il y eut une fois…ses effets les plus particuliers… »

 

Résumé : Homme petit, dérisoire, se croit le centre du monde. L’intellect n’est qu’un moyen de sa survie, mais c’est aussi ce qui produit en lui l’illusion de sa propre importance. La connaissance que l’homme a de lui-même est donc la cause de son anthropocentrisme. La conscience n’est qu’un masque social issu du besoin.

 

Expliquer :

 

Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l’univers répandu en d’innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l’ » histoire universelle « . Une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l’astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir.

 

 

Commenter le statut conféré par la perspective selon laquelle l’auteur considère l’homme, l’effet de « zoom » adopté.

è Réduction des prétentions de l’homme, critique de l’humanisme posant l’homme au centre de l’univers ; cette réduction est à rapprocher de celle que fera Freud avec ses « trois démentis » à l’orgueil de l’homme.

 

En quoi l’idée selon laquelle l’invention de la connaissance a été la minute la plus mensongère de l’histoire de l’humanité est-elle un paradoxe ?

è Valorisation classique de la connaissance, liée à l’idée de vérité : Nietzsche considère au contraire que la soi-disant connaissance objective n’est que mensonge, l’homme s’imaginant avoir un pouvoir de connaître objectivement le monde, ce qui est une illusion, la plus grande selon Nietzsche.

 

- Une fable de ce genre, quelqu’un pourrait l’inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que constitue l’intellectuel humain au sein de la nature. Des éternités durant il n’a pas existé ; et lorsque c’en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus.

 

Commentez le fait que l’intellect soit un « fantôme ».

Pourquoi « fortuit » ?

è Inexistant, sans réalité, sans nécessité. Contraire de l’idée d’un point ultime et supérieur d’évolution des êtres vivants.

 

Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l’humaine vie. Il n’est qu’humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s’il renfermait le pivot du monde. Or, si nous pouvions comprendre la mouche, nous saurions qu’elle aussi nage à travers l’air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde.

 

« Il n’est qu’humain » : pourquoi ne …que ? Rapprocher cela du titre d’un autre ouvrage de Nietzsche : Humain, trop humain.

Commentez : « le centre volant du monde »

 

Il n’y a rien de si abject et de si minuscule dans la nature qu’une légère bouffée de cette force du connaître ne puisse aussitôt gonfler comme une outre ; et de même que tout portefaix[1] aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée.

 

L’attaque se précise : qui est explicitement visé ici et pourquoi ?

 

Il est remarquable que cet état de fait soit l’œuvre de l’intellect, lui qui ne sert justement aux êtres les plus malchanceux, les plus délicats et les plus éphémères qu’à se maintenir une minute dans l’existence, cette existence qu’ils auraient toutes les raisons de fuir aussi vite que le fils de Lessing sans le secours d’un pareil expédient. L’espèce d’orgueil lié au connaître et au sentir, et qui amasse d’aveuglantes nuées sur les yeux et les sens des hommes, les illusionne quant à la valeur de l’existence parce qu’il véhicule la plus flatteuse évaluation du connaître. Son effet général est l’illusion – mais ce caractère se retrouve aussi dans ses effets les plus particuliers…

 

La connaissance a-t-elle une valeur en soi ? Ou n’est-elle que le moyen qui permet à l’homme de survivre malgré sa faiblesse ?

Paradoxalement, quelle illusion provoque la connaissance ?

 

 

Travail sur les notions :

 

Valeur et fonction de la connaissance, selon la philosophie traditionnelle, puis selon Nietzsche.

 

Humanisme, humanité, humain


 

A VOUS DE REPONDRE AUX QUESTIONS !!!

TEXTE II – Il n’y a pas d’instinct de vérité

«  L’intellect, en tant que moyen…l’instinct de vérité » .

 

Résumé : L’illusion sur soi-même est une tendance naturelle et un besoin vital de l’homme. L’instinct de l’homme le pousse d’abord à l’illusion, à la dissimulation, au rêve et au mensonge.

 

L’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu, déploie ses principales forces dans le travestissement; car c’est le moyen par lequel se maintiennent les individus plus faibles, moins robustes, qui ne peuvent pas se permettre de lutter pour l’existence à coups de cornes ou avec la mâchoire aiguë des bêtes de proie. C’est chez l’homme que cet art du travestissement atteint son sommet: illusion, flagornerie, mensonge et tromperie, commérage, parade, éclat d’emprunt, masques, convention hypocrite, comédie donnée aux autres et à soi-même, bref le sempiternel voltigement autour de cette flamme unique: la vanité – tout cela impose si bien sa règle et sa loi que presque rien n’est plus inconcevable que la naissance parmi les hommes d’un pur et noble instinct de vérité.

 

L’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu : que signifie cette expression ? Contre quelle conception s’élève-t-elle ?

A quoi l’intellect sert-il à l’homme selon Nietzsche ?

Nietzsche justifie-t-il le passage entre l’idée de l’intellect comme moyen de défense et la vanité ?

Qu’est-ce qu’un instinct ? A quoi la notion « d’instinct de vérité » peut-elle correspondre ?

 

 Ils sont profondément immergés dans des illusions et des images de rêve, leur œil ne fait que glisser vaguement à la surface des choses et voit des « formes », leur sensation ne conduit nulle part à la vérité, mais se contente de recevoir des excitations et de pianoter pour ainsi dire à l’aveuglette sur le dos des choses. Ajoutez à cela que sa vie durant l’homme se prête la nuit au mensonge du rêve, sans que jamais sa sensibilité morale ait tenté de s’y opposer: il se trouve cependant des hommes, dit-on, qui à force de volonté ont supprimé chez eux le ronflement.

 

 

L’allusion ironique à la notion de volonté doit être comprise comme une charge contre la notion de libre-arbitre et de puissance de la volonté, notion chère à Descartes, justement ! Commentez l’ironie Nietzschéenne, qui la réduit à pouvoir arrêter de ronfler.

 

Hélas ! l’homme, au fond, que sait-il de lui-même ? Et serait-il même capable une bonne fois de se percevoir intégralement, comme exposé dans la lumière d’une vitrine ? La nature ne lui cache-t-elle pas l’immense majorité des choses, même sur son corps, afin de l’enfermer dans la fascination d’une conscience superbe et fantasmagorique, bien loin des replis de ses entrailles, du fleuve rapide de son sang, du frémissement compliqué de ses fibres ? Elle a jeté la clé : et malheur à la funeste curiosité qui voudrait jeter un œil par une fente hors de la chambre de la conscience et qui, dirigeant ses regards vers le bas, devinerait sur quel fond de cruauté, de convoitise, d’inassouvissement et de désir de meurtre l’homme repose, indifférent à sa propre ignorance, et se tenant en équilibre dans des rêves pour ainsi dire comme sur le dos d’un tigre. D’où diable viendrait donc, dans cette configuration, l’instinct de vérité ?

La conscience est-elle ce qui dévoile ou ce qui dissimule, ici ?

De quoi l’homme est-il ignorant ?

En quoi peut-on dire que Nietzsche est un précurseur des théories sur l’inconscient psychique?

 

TEXTE III – La vérité n’est qu’une convention sociale 

 

«  Dans la mesure où… toutes les réalités »

 

Résumé : Définition philosophique de la vérité : la vérité est la correspondance entre la pensée et son objet. Nietzsche déplace la définition, il met en question la convention qui établit ce lien : la pensée correspond d’abord à la convention sociale qui a institué un certain rapport entre la pensée et le réel.

 

 

La vie en société nécessite la paix. On a besoin pour cela de désignations communes que l’on nomme « vérités ». Le mensonge n’est qu’une tricherie par rapport aux conventions sociales. L’homme ne cherche que les vérités utiles à sa vie, et ne déteste la tromperie que parce qu’elle lui est nuisible.

Dans la mesure où l’individu veut se maintenir face à d’autres individus, il n’utilise l’intellect, dans un état de choses naturel, qu’à des fins de travestissement : or, étant donné que l’homme, à la fois par nécessité et par ennui, veut vivre dans une société et dans un troupeau, il a besoin d’un accord de paix et cherche du moins à faire disparaître de son univers le plus grossier bellum omnium contra omnes.

 

Quelle est la fonction de l’intellect ?

Pourquoi l’homme veut-il vivre en société ? En « troupeau » ?

Pourquoi le travestissement est-il nécessaire à la paix?

 

Cet accord de paix ressemble à un premier pas dans l’acquisition de notre énigmatique instinct de vérité. Maintenant en effet se trouve fixé cela qui désormais sera de droit « la vérité », c’est-à-dire qu’on invente une désignation constamment valable et obligatoire des choses, et la législation du langage donne aussi les premières lois de la vérité: car le contraste entre vérité et mensonge se produit ici pour la première fois.

 

La vérité est-elle bien la conformité de la pensée à son objet ? Le langage reflète-t-il  le réel, en donne-t-il une image fidèle, ressemblant au modèle comme un portrait qui copierait point par point la réalité?

 

Le menteur utilise les désignations valables, les mots, pour faire apparaître l’irréel comme réel ; il dit par exemple : « je suis riche » alors que « pauvre » serait pour son état la désignation correcte. Il maltraite les conventions établies par des substitutions arbitraires et même des inversions de noms. S’il fait cela par intérêt et en plus d’une façon nuisible, la société lui retirera sa confiance et du même coup l’exclura.

 

Comment le menteur s’y prend-il pour faire paraître l’irréel comme réel ? Le mensonge consiste–t-il simplement à dire faux, ou plus subtilement joue-t-il sur les conventions langagières ?

 

Ici les hommes ne craignent pas tant le fait d’être trompés que le fait qu’on leur nuise par cette tromperie : à ce niveau-là aussi, ils ne haïssent pas au fond l’illusion, mais les conséquences pénibles et néfastes de certains genres d’illusions. Une restriction analogue vaut pour l’homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie ; face à la connaissance pure et sans conséquence il est indifférent, et à l’égard des vérités préjudiciables et destructrices il est même hostilement disposé.

 

La société veut-elle la vérité par souci de la vérité ? Est-ce la connaissance qui est le but recherché ?

 

Et en outre : qu’en est-il de ces conventions du langage ? Sont-elles peut-être des témoignages de la connaissance, du sens de la vérité ? Les désignations et les choses coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?

 

 

 

Travail sur les notions :

Conventions, langage

Mensonge

Société, paix

 

 

Sujets :

 

L’homme recherche-t-il la vérité par amour pour la vérité ?

Le langage est-il un obstacle dans la quête de la vérité ?

La vérité n’est-elle qu’une convention sociale ?

Faut-il préférer l’illusion à la vérité ?

 

 


TEXTE IV – Les mots sont des catégories arbitraires

 

« C’est seulement grâce à … l’essence des choses. »

 

Résumé : Le langage ne produit qu’une vérité « vide », tautologique. Subjectivité et arbitraire de nos désignations. Critique des préjugés grammaticaux. Le langage est métaphorique et non pas logique. Les mots ne désignent pas l’essence des choses.

 

 

C’est seulement grâce à sa capacité d’oubli que l’homme peut parvenir à croire qu’il possède une « vérité » au degré que nous venons d’indiquer.

 

Commenter ici le rôle positif de l’oubli, rappel de la critique de Nietzsche de la mémoire mortifère.

 

S’il ne peut pas se contenter de la vérité dans la forme de la tautologie, c’est-à-dire se contenter de cosses vides, il échangera éternellement des illusions contre des vérités.

 

Rappeler ce qu’est une tautologie, qui ne nous apprend en fait rien que nous ne sachions déjà.  Soit on se contente de vérités logiques, formelles, donc « vides », soit on doit se contenter de ce que nos sens nous donnent à percevoir, et cela n’est qu’illusions.

 

Qu’est-ce qu’un mot ? La représentation sonore d’une excitation nerveuse. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause extérieure à nous, c’est déjà le résultat d’une application fausse et injustifiée du principe de raison. Comment aurions-nous le droit, si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage, et le point de vue de la certitude dans les désignations, comment aurions-nous donc le droit de dire : la pierre est dure – comme si « dure » nous était encore connu autrement et pas seulement comme une excitation toute subjective !

 

Commenter l’idée de la subjectivité des sensations, thèse somme toute assez classique : nos sens nous trompent, etc. mais ici, il n’y a pas de vérité au-delà des données des sens, nous ne pouvons aller au-delà de cette illusion. La cause de notre sensation, sa raison, nous la supposons, nous ne savons même pas s’il y a une raison, même fausse, à nos sensations!

 

Nous classons les choses selon les genres, nous désignons l’arbre comme masculin, la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! Combien nous nous sommes éloignés à tire-d’aile du canon de la certitude ! Nous parlons d’un « serpent » : la désignation n’atteint rien que le mouvement de torsion et pourrait donc convenir aussi au ver. Quelles délimitations arbitraires ! Quelles préférences partiales tantôt de telle propriété d’une chose, tantôt de telle autre ! Comparées entre elles, les différentes langues montrent qu’on ne parvient jamais par les mots à la vérité, ni à une expression adéquate : sans cela, il n’y aurait pas de si nombreuses langues.

 

Commenter ici l’arbitraire des signes ; On peut se référer à F. de Saussure. Les langues utilisent des phonèmes différents, nul phonème n’est plus justifié qu’un autre.

 

La « chose en soi » (ce serait justement la pure vérité sans conséquences), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu’elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s’aide pour leur expression des métaphores les plus hardies. Transposer d’abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d’une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle. On peut s’imaginer un homme qui soit totalement sourd et qui n’ait jamais eu une sensation sonore ni musicale : de même qu’il s’étonne des figures acoustiques de Chiadni[2] dans le sable, trouve leur cause dans le tremblement des cordes et jurera ensuite là-dessus qu’il doit maintenant savoir ce que les hommes appellent le « son », ainsi en est-il pour nous tous du langage. Nous croyons savoir quelque chose des choses elles-mêmes quand nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs, et nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent pas du tout aux entités originelles.

 

Les mots ne ressemblent en rien aux sensations, et les sensations ne ressemblent en rien aux choses mêmes. Le mot fleur ne ressemble pas à une fleur ; notre idée d’une fleur ne ressemble pas à la fleur « réelle », celle qu’un dieu seul pourrait appréhender non pas avec ses yeux limités mais avec un esprit omniscient –mais ce dieu n’existe pas chez Nietzsche.

 

Comme le son en tant que figure de sable, l’X énigmatique de la chose en soi est prise, une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé. Ce n’est en tout cas pas logiquement que procède la naissance du langage et tout le matériel à l’intérieur duquel et avec lequel l’homme de la vérité, le savant, le philosophe, travaille et construit par la suite, s’il ne provient pas de Coucou-les-nuages, ne provient pas non plus en tout cas de l’essence des choses.

Le langage est médiateur entre moi et le monde. Mais cette médiation est trompeuse et sans valeur.


TEXTE V – Le langage dissimule le réel sous des concepts

 

«  Pensons encore en particulier… aussi improbable que son contraire. »

 

Résumé : Critique de l’idéalisme. Le concept ramène les singularités à l’identité, le multiple à l’unité. Mais nous croyons à la réalité de nos idées, alors que nous ne savons rien de l’essence des choses.

L’usage transforme peu à peu nos métaphores en « vérités fermes et contraignantes ».

 

La formation des concepts

Pensons encore en particulier à la formation des concepts. Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu’à des cas différents. Tout concept naît de l’identification du non-identique.

Exemple de la feuille

Aussi certainement qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s’il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait « la feuille », une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient tissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu’aucun exemplaire n’aurait été réussi correctement et sûrement comme la copie fidèle de la forme originelle.

 

 

Résumer le processus de la formation des concepts. Ce processus est-il « scientifique », objectif et fiable ? N’est-il pas nécessairement arbitraire ?

 

Exemple de l’honnêteté

Nous appelons un homme « honnête » pourquoi a-t-il agi aujourd’hui si honnêtement ? demandons-nous. Nous avons coutume de répondre : à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! Cela signifie à nouveau la feuille est la cause des feuilles. Nous ne savons absolument rien quant à une qualité essentielle qui s’appellerait « l’honnêteté », mais nous connaissons bien des actions nombreuses, individualisées, et par conséquent différentes, que nous posons comme identiques grâce à l’abandon du différent et désignons maintenant comme des actions honnêtes : en dernier lieu nous formulons à partir d’elles une  qualitas occulta[3]  avec le nom : « l’honnêteté ».

 

Si nous croyons à l’existence de « l’honnêteté », est-ce parce que nous avons l’expérience de son existence, ou simplement parce que le mot nous fait croire à l’existence de la chose ?

 

Le concept nous fait oublier le réel

L’omission de l’individuel et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la forme, là où au contraire la nature ne connaît ni formes ni concepts, donc, pas non plus de genres, mais seulement un X, pour nous inaccessible et indéfinissable. Car notre antithèse de l’individu et du genre est aussi anthropomorphique et ne provient pas de l’essence des choses, même si nous ne nous hasardons pas non plus à dire qu’elle ne lui correspond pas : ce qui serait une affirmation dogmatique et, en tant que telle, aussi improbable que son contraire.

 

Un genre, c’est un concept, une « boîte » dans laquelle nous rangeons des choses qui présentent une ressemblance, par exemple le concept « animal » rassemble tous les animaux. L’opposition de l’individu (ce chien-ci) et du genre (chien) vient de notre propre pensée (anthropomorphisme : nous projetons la forme même de notre pensée sur le réel) et non de la nature.

 

 

Définition de la vérité

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont les illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal.

 

 

Ce que nous appelons « vérité » n’est que le résultat de l’habitude, nous nous sommes persuadés de la vérité d’affirmations très hasardeuses (un peu comme la fameuse « méthode Coué » nous persuade que tout va bien en nous conseillant de répéter que tout va bien…)

 

TEXTE VI – L’origine métaphorique de nos concepts

 

« Qu’est-ce donc que la vérité ? … et les prend pour les choses mêmes ».

 

Résumé : L’homme se construit un monde d’idées artificielles dont il a oublié qu’il les a fabriquées, et qu’il prend pour la vérité.

Nos concepts ne sont que le résidu de métaphores intuitives premières. La vérité n’est que « la métamorphose du monde en les hommes », notre notion de la vérité est purement anthropomorphique.

 

Nous ne savons toujours pas encore d’où vient l’instinct de vérité : car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de l’obligation qu’impose la société pour exister : être véridique, cela signifie employer les métaphores usuelles ; donc, en termes de morale, nous avons entendu parler de l’obligation de mentir selon une convention ferme, de mentir grégairement dans un style contraignant pour tous. L’homme oublie assurément qu’il en est ainsi en ce qui le concerne ; il ment donc inconsciemment de la manière désignée et selon des coutumes centenaires – et, précisément grâce à cette inconscience et à cet oubli, il parvient au sentiment de la vérité. Sur ce sentiment d’être obligé de désigner une chose comme « rouge », une autre comme « froide », une troisième comme « muette », s’éveille une tendance morale à la vérité ; par le contraste du menteur en qui personne n’a confiance, que tous excluent, l’homme se démontre à lui-même ce que la vérité a d’honorable, de confiant et d’utile. Il pose maintenant son action en tant qu’être « raisonnable » sous la domination des abstractions ; il ne souffre plus d’être emporté par les impressions subites, par les intuitions ; il généralise toutes ces impressions en des concepts décolorés et plus froids afin de leur rattacher la conduite de sa vie et de son action.

 

Mentons-nous délibérément et consciemment ?

Sur quoi se base notre sentiment de dire la vérité ? Au regard de la société, qu’est-ce qui distingue le menteur de celui qui « dit la vérité » ?

 

Tout ce qui distingue l’homme de l’animal dépend de cette capacité de faire se volatiliser les métaphores intuitives en un schéma, donc de dissoudre une image dans un concept. Dans le domaine de ces schèmes est possible quelque chose qui jamais ne pourrait réussir au milieu des premières impressions intuitives : construire un ordre pyramidal selon des castes et des degrés, créer un monde nouveau de lois, de privilèges, de subordinations, de délimitations, monde qui s’oppose désormais à l’autre monde, celui des premières impressions, comme étant ce qu’il y a de plus ferme, de plus général, de plus connu, de plus humain, et, de ce fait, comme ce qui est régulateur et impératif.

 

Nietzsche emploie ici des termes empruntés au monde politique ou juridique : « lois, castes, privilèges, etc ». Ces termes sont pourtant appliqués à la connaissance scientifique, à l’abstraction : on ordonne le monde de l’expérience sensible comme on gouverne un Etat.

 

Tandis que chaque métaphore de l’intuition est individuelle et sans sa pareille et, de ce fait, sait toujours fuir toute dénomination, le grand édifice des concepts montre la rigide régularité d’un columbarium romain et exhale dans la logique cette sévérité et cette froideur qui est le propre des mathématiques. Qui sera imprégné de cette froideur croira difficilement que le concept, en os et octogonal comme un dé et, comme celui-ci amovible, n’est autre que le résidu d’une métaphore, et que l’illusion de la transposition artistique d’une excitation nerveuse en images, si elle n’est pas la mère, est pourtant la grand-mère de tout concept. Dans ce jeu de dés des concepts, on appelle « vérité » le fait d’utiliser chaque dé selon sa désignation, le fait de compter avec précision ses points, le fait de former des nominations correctes et de ne jamais pécher contre l’ordre des castes et des classes.

 

La science n’est que métaphore rigidifiée. En somme, les premiers mathématiciens étaient créateurs, artistes, mais c’est l’usage social qui a fait de leurs intuitions créatrices des choses mortes, rigides, figés, des vérités.

 

Comme les Romains et les Etrusques divisaient le ciel par de rigides lignes mathématiques et, dans un espace délimité ainsi qu’en un « templum », conjuraient un dieu, de même chaque peuple a au-dessus de lui un tel ciel de concepts mathématiquement répartis et, sous l’exigence de la vérité, il entend désormais que tout dieu conceptuel ne soit cherché nulle part ailleurs que dans sa sphère. Il faut ici admirer l’homme pour ce qu’il est un puissant génie de l’architecture qui réussit à ériger, sur des fondements mouvants et en quelque sorte sur l’eau courante, un dôme conceptuel infiniment compliqué: – en vérité, pour trouver un point d’appui sur de tels fondements, il faut que ce soit une construction comme faite de fils d’araignée, assez fine pour être transportée avec le flot, assez solide pour ne pas être dispersée au souffle du moindre vent. Pour son génie de l’architecture, l’homme s’élève loin au-dessus de l’abeille : celle-ci bâtit avec la cire qu’elle recueille dans la nature, lui avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il doit ne fabriquer qu’à partir de lui-même. Il faut ici beaucoup l’admirer – mais non pour son instinct de vérité, ni pour la pure connaissance des choses.

 

En somme, l’homme réussit à construire tout son système de connaissances sur du vent, sur de l’improbable !

 

 Si quelqu’un cache une chose derrière un buisson, la recherche à cet endroit précis et la trouve, il n’y a guère à louer dans cette recherche et cette découverte : il en va de même pourtant de la recherche et de la découverte de la « vérité » dans l’enceinte de la raison. Quand je donne la définition du mammifère et que je déclare, après avoir examiné un chameau, « voici un mammifère », une vérité a certes été mise au jour, mais elle est néanmoins de valeur limitée, je veux dire qu’elle est entièrement anthropomorphique et qu’elle ne contient pas un seul point qui soit « vrai en soi », réel et valable universellement, abstraction faite de l’homme. Celui qui cherche de telles vérités, ne cherche au fond que la métamorphose du monde en les hommes, il aspire à une compréhension du monde en tant que chose humaine et obtient, dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation.

 

On retrouve ici le thème de l’anthropomorphisme : les connaissances de l’homme ne sont que le reflet de lui-même, il ne trouve que ce qu’il a lui-même d’abord projeté dans les choses.

 

Semblable à l’astrologue qui observait les étoiles au service des hommes et en connexité avec leur bonheur et leur malheur, un tel chercheur considère le monde entier comme lié aux hommes, comme l’écho infiniment brisé d’un son originel, celui de l’homme, comme la copie multipliée d’une image originelle, celle de l’homme. Sa méthode consiste à prendre l’homme comme mesure de toutes choses ; mais de ce fait il part de l’erreur de croire qu’il aurait ces choses immédiatement devant lui, en tant que purs objets. Il oublie donc les métaphores originales de l’intuition en tant que métaphores et les prend pour les choses mêmes.

L’allusion à Protagoras ne doit pas nous laisser penser que Nietzsche serait simplement dans la ligne du scepticisme. En fait, il nous montre que les « scientifiques » sont eux-mêmes des sceptiques qui s’ignorent. Ils se placent inconsciemment comme mesure de toute chose, mais ils ne veulent pas le savoir, ils veulent l’oublier pour croire à l’objectivité de ce qu’ils nomment vérité.


TEXTE VII- Le rapport esthétique au monde

 

«  Ce n’est que par l’oubli… de cette métaphore ».

 

Résumé : La perception humaine n’est pas une juste représentation des choses, mais un rapport esthétique aux choses. Il n’y a entre sujet et objet qu’un rapport esthétique. La « vérité en soi » n’est que le durcissement en concepts de nos métaphores, qui se fixent à force d’être répétées.

 

 

 

Ce n’est que par l’oubli de ce monde primitif de métaphores, ce n’est que par le durcissement et le raidissement de ce qui était à l’origine une masse d’images surgissant, en un flot ardent, de la capacité originelle de l’imagination humaine, ce n’est que par la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table, est une vérité en soi, bref ce n’est que par le fait que l’homme s’oublie en tant que sujet, et ce en tant que sujet de la création artistique, qu’il vit avec quelque repos, quelque sécurité et quelque conséquence : s’il pouvait sortir un seul instant des murs du cachot de cette croyance, c’en serait aussitôt fait de sa « conscience de soi».

Il lui en coûte déjà assez de reconnaître que l’insecte et l’oiseau perçoivent un tout autre monde que celui de l’homme et que la question de savoir laquelle des deux perceptions du monde est la plus juste est une question tout à fait absurde, puisque pour y répondre on devrait déjà mesurer avec la mesure de la perception juste, c’est-à-dire avec une mesure non existante.

 

 

Mais il me semble surtout que la perception juste – cela signifierait : l’expression adéquate d’un objet dans le sujet – est une absurdité contradictoire ; car, entre deux sphères absolument différentes, comme le sujet et l’objet, il n’y a pas de causalité, pas d’exactitude, pas d’expression, mais tout au plus un rapport esthétique, je veux dire une transposition insinuante, une traduction balbutiante dans une langue tout à fait étrangère ; ce pour quoi il faudrait en tous cas une sphère et une force intermédiaires composant librement et imaginant librement. Le mot « phénomène » détient de nombreuses séductions, c’est pourquoi je l’évite le plus possible ; car il n’est pas vrai que l’essence des choses apparaisse dans le monde empirique.

 

 

Un peintre auquel il manque les mains et qui voudrait exprimer par le chant l’image qu’il a devant les yeux, révèlera toujours davantage par cet échange des sphères que le monde empirique ne révèle de l’essence des choses. Même la relation entre l’excitation nerveuse et l’image produite n’est en soi rien de nécessaire ; mais quand la même image est reproduite un million de fois, qu’elle est héritée par de nombreuses générations d’hommes et qu’enfin elle apparaît dans le genre humain chaque fois à la même occasion, elle acquiert finalement pour l’homme la même signification que si elle était l’unique image nécessaire et que si cette relation entre l’excitation nerveuse originelle et l’image produite était une étroite relation de causalité ; de même un rêve éternellement répété serait ressenti et jugé absolument comme la réalité. Mais le durcissement et le raidissement d’une métaphore ne garantit absolument rien en ce qui concerne la nécessité et l’autorisation exclusive de cette métaphore.

 

 

 

TEXTE VIII – La science n’est qu’une illusion cohérente

 

« Tout homme à qui… sur le terrain des métaphores ».

 

Résumé : Nous ne pouvons connaître que ce que nous percevons, et nous sommes incapables d’accéder à une véritable connaissance des lois naturelles. Nous ne concevons la nature que sous les formes de cette perception : espace et temps, qui ne sont pas dans les choses mais seulement dans notre propre pensée. Les lois naturelles sont des qualités que nous apportons nous-mêmes aux choses.

 

C’est le langage, nous l’avons vu, qui travaille originellement à l’édification des concepts, et, plus tardivement, la science. De même que l’abeille construit les alvéoles et simultanément les emplit de miel, de même la science travaille-t-elle incessamment à ce grand colombarium des concepts, au sépulcre des intuitions sensibles, construit des étages supplémentaires et toujours plus élevés, étaie, nettoie, rénove les anciennes alvéoles et s’ingénie surtout à remplir ce colombage monstrueusement surélevé et à y caser l’ensemble du monde empirique, autrement dit le monde anthropomorphique. Déjà l’homme d’action, ne serait-ce que lui, attache sa vie à la raison et à ses concepts afin de ne pas être emporté à la dérive et de ne pas se perdre lui-même ; a fortiori le chercheur construit-il sa cabane tout contre la tour de la science afin de pouvoir y collaborer, et de trouver refuge sous le rempart déjà existant. Et ce refuge est un besoin: car des puissances terribles le menacent sans relâche, brandissant face à la « vérité » scientifique des « vérités » d’un genre tout autre sur les panneaux les plus disparates.

Cet instinct qui pousse l’homme à forger des métaphores est fondamental en lui et on ne peut l’ignorer un seul instant sans ignorer l’homme lui-même. Mais à vrai dire il n’est ni contraint ni entravé par le nouveau monde rigide et figé comme un château fort qui se construit pour lui dans l’atmosphère évanescente des concepts. Il cherche un nouveau domaine pour son activité, le lit d’un autre fleuve, et il les trouve dans le mythe et dans l’art en général. Sans cesse il confond les rubriques et les alvéoles des concepts en introduisant de nouvelles transpositions, métaphores, métonymies, sans cesse il manifeste le désir de donner au monde présent de l’homme éveillé une forme aussi charmante et éternellement nouvelle, aussi colorée, décousue, irrégulière et inconséquente que le monde du rêve. Au fond, l’homme éveillé n’est certain de veiller que grâce à la toile d’araignée fixe et régulière des concepts, et s’il lui arrive de croire qu’il rêve, c’est que l’art a déchiré cette toile. Pascal a raison d’affirmer que si le même rêve nous visitait chaque nuit, nous en serions occupés exactement comme des choses que nous voyons chaque jour – « Si un artisan était sûr de rêver chaque nuit douze heures durant qu’il est roi, je crois, dit Pascal, qu’il serait aussi heureux qu’un roi rêvant chaque nuit pendant douze heures qu’il est artisan.» Le jour de veille d’un peuple excité par le mythe, celui des anciens Grecs par exemple, qui admet l’action incessante du prodige, ce jour ressemble davantage au rêve qu’au jour du penseur désenchanté par la science. Quand tout arbre peut se mettre à parler comme une nymphe, quand un dieu ayant revêtu l’apparence d’un taureau peut enlever des vierges, quand soudain on aperçoit la déesse Athéna elle-même parcourant les marchés d’Athènes dans son bel attelage, en compagnie de Pisistrate – et cela, un Athénien sincère le croyait -, alors à chaque instant tout est possible, comme dans le rêve, et la nature entière tourbillonne autour de l’homme comme si elle n’était que la mascarade des dieux, qui s’amuseraient simplement à l’illusionner de toutes les façons.

 

 

 

TEXTE IX – La vérité au sens extra-moral : vérité d’ordre esthétique

 

« C’est le langage…à la puissante intuition présente ».

 

Résumé : Parallèlement au monde rigide des concepts, l’homme vit dans un monde de rêves, d’illusions grâce au mythe et à l’art. Les grecs présocratiques, ceux des mythes et des dieux, sont les représentants de cette vie dionysiaque, vouée à l’art et à l’ivresse.  N’étant plus asservi à la nécessité, l’homme libre joue avec les concepts comme un enfant avec des jouets. Règne de l’intuition. Usage libre et poétique du langage.

 

Mais l’homme lui-même a une tendance invincible à se laisser tromper, et il est comme ensorcelé par le bonheur lorsque le rhapsode lui raconte des légendes épiques comme si elles étaient vraies, ou que le comédien joue le roi plus royalement que la réalité ne le montre. L’intellect, ce maître du travestissement, est libre et déchargé de son esclavage ordinaire aussi longtemps qu’il peut tromper sans nuire, et il célèbre alors ses saturnales. Jamais il n’est plus exubérant, plus riche, plus fier, plus agile et plus audacieux : tout au plaisir de créer, il jette les métaphores pêle-mêle et dérange les bornes des abstractions, de façon par exemple à désigner le courant comme un chemin mobile qui porte l’homme là où il va. Il a maintenant rejeter de soi la marque de la servitude: ordinairement sombre, affairé et soucieux de montrer le chemin et les outils à un pauvre individu avide d’existence et qui prélève, comme un serviteur pour son maître, une part de la proie et du butin, il est maintenant devenu maître lui-même, et peut se permettre d’effacer sur son visage la grimace de l’indigence. Tout ce qu’il fait désormais porte le sceau du travestissement, tandis que son action antérieure, par comparaison, portait celui de la distorsion. Il copie la vie humaine, la prend cependant pour une bonne chose et paraît se trouver fort bien avec elle. Cette charpente et ce chantier monstrueux des concepts à quoi l’homme nécessiteux s’agrippe sa vie durant pour se sauver ne sont plus pour l’intellect libéré qu’un échafaudage et un jouet au service de ses œuvres les plus audacieuses : et quand il le casse, le jette en morceaux et puis le reconstruit ironiquement en accouplant les parties les plus étrangères et en disjoignant les plus proches, il révèle ainsi qu’il se passe très bien des expédients auxquels on a recours dans la nécessité et qu’il n’est plus guidé par des concepts, mais par des intuitions. A partir de ces intuitions, aucun chemin régulier ne mène au pays fantomatique des schémas, des abstractions : le mot n’est pas fait pour elles, l’homme devient muet lorsqu’il les voit ou bien il se lance dans une série de métaphores proscrites et d’agencements conceptuels inouïs pour répondre par une attitude créatrice, fût-ce dans la destruction et la dérision des vieilles barrières conceptuelles, à la puissante intuition présente.

 

 

TEXTE X – L’homme des concepts et l’homme intuitif

 

«  Il y a des époques… s’éloigne à pas lents. »

 

Résumé : Le mode de vie artistique montre la domination de l’art, véritable accès au bonheur. La connaissance au sens extra-moral est un « jeu avec le sérieux ».

 

 

Il y a des époques où l’homme raisonnable et l’homme intuitif vont de pair, le premier plein d’angoisse devant l’intuition, et l’autre méprisant l’abstraction; celui-ci déraisonnable autant que le premier est réfractaire à l’art. Tous deux désirent donner la vie : celui-ci en sachant parer par astuce, prévoyance et régularité aux principales urgences ; celui-là, le « jubilant héros », en ignorant ces urgences et en n’admettant comme réelle que la vie travestie en apparence et en beauté. Là où l’homme intuitif, mettons comme dans la Grèce ancienne, a manié ses armes plus vigoureusement et plus victorieusement que son adversaire, une civilisation peut favorablement s’organiser et la domination de l’art sur la vie se fonder: ce travestissement, ce déni de l’indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques et surtout cette immédiateté de l’illusion accompagnent toutes les manifestations extérieures d’une telle vie. Ni la maison, ni la démarche, ni le vêtement, ni la cruche d’argile ne trahissent que la nécessité les inventa: apparemment ils devaient servir à exprimer un bonheur sublime et un ciel olympien sans nuages, une certaine façon de jouer avec le sérieux. Tandis que l’homme guidé par les concepts et les abstractions ne fait que se défendre contre le malheur sans pouvoir leur arracher le moindre bonheur, tandis qu’il aspire à être libéré le plus possible des souffrances, l’homme intuitif, lui, bien d’aplomb au milieu d’une civilisation, récolte déjà, venant de ses intuitions, en plus de l’immunité au mal, un afflux permanent de lumière, de gaieté, de rédemption. Certes, il souffre plus violemment, quand il souffre: il souffre même plus souvent, parce qu’il ne sait pas tirer les leçons de l’expérience et retombe toujours dans la même ornière. Dans la douleur il est alors aussi déraisonnable que dans le bonheur, il crie fort et rien ne le console. Quelle différence avec le stoïcien instruit par l’expérience qui, dans la même infortune, se maîtrise au moyen de concepts ! Lui qui d’habitude ne cherche que la droiture, la vérité et la liberté face aux illusions et à se protéger contre l’agression du charme, il pond maintenant dans le malheur le chef-d’œuvre du travestissement, comme l’autre posait le sien dans le bonheur ; il n’affiche pas un visage mobile et capricieux, mais une espèce de masque au dessin digne et symétrique, il ne crie pas et ne change même pas de voix: quand un orage sérieux éclate au-dessus de sa tête et l’inonde, il se pelotonne dans son manteau et s’éloigne à pas lents.

 

 

N’oublions pas la conclusion !!!

 

1)      On redit ce que nous a appris Nietzsche (voir intro, etc)

2)      On peut émettre une réserve :

Le « perspectivisme » de Nietzsche conduit à ce que le sujet pensant lui-même soit « éclaté » en mille facettes. La vérité disparaissant comme idéal ou horizon, c’est la référence du sujet à lui-même qui disparaît, c’est l’ego pensant qui se dissout.

Mais la vérité n’est-elle pas une notion indispensable à qui veut se constituer comme sujet ?

La conscience pensante est ce qui donne une unité à nos pensées, et qui rend possible l’engagement d’une personne par rapport à ce qu’elle pense et à ce qu’elle dit. La vérité est le présupposé de toute énonciation, elle est aussi le présupposé de l’identité de celui qui énonce sa pensée.

Toute énonciation présuppose un engagement de celui qui parle dans la vérité de ce qu’il dit. Celui qui ment se dément, se nie en tant que sujet pensant et parlant. Il nie que ce qu’il dit puisse être sa parole, il s’anéantit donc lui-même en tant que sujet capable d’assumer sa pensée.

« Le mensonge est un suicide moral », affirme Kant.

Qui ment ne se contente pas de dissoudre le lien social, il se détruit lui-même comme sujet : celui qui ment est toujours prêt à s’exclamer « c’est pas moi »… et donc toujours prêt à dénoncer autrui de sorte que le mensonge n’est jamais éloigné de la délation et de la calomnie.  Ainsi le menteur se détruit-il lui-même en tant que sujet rationnel.

 

 


[1] Portefaix : porteur, esclave

[2] Physicien allemand . Pour étudier les sons, il analysa les formes créées par vibrations sur une plaque recouverte de sable.

[3] Qualité cachée, par exemple la « vertu dormitive » de l’opium.

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