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Vérité, deuxième partie: morale

Deuxième partie : Valeur de la vérité

 

Rappel : la morale a pour but de distinguer le bien du mal afin de guider nos actions. Mais il est difficile de dire ce qu’est le Bien. On dit souvent que l’échelle des valeurs dépend des personnes, des circonstances…

Pourtant certaines valeurs semblent non négociables et absolues, comme le respect d’autrui. On déterminera des valeurs relatives (il vaut mieux ceci que celà) ou des valeurs absolues (il faut impérativement et toujours)

 

I-                   PB : La vérité est-elle un bien absolu, inconditionnel, ou un bien relatif ?

 

Si c’est un bien relatif, il faut la subordonner à d’autres valeurs plus fortes: le bonheur, la vie, l’imaginaire, le plaisir. Alors il serait moral de mentir pour préserver quelqu’un, pour sauver sa vie, etc, on en aurait le droit…

Vaut-il mieux être lucide, quitte à souffrir face au réel qui nous déçoit ou qui nous effraie ? Faut-il préférer la vérité plutôt que vivre dans le mensonge ?

Que vaut la vérité en elle-même? La vérité vaut-elle par elle-même, indépendamment de son utilité ? Mais si la vérité ne vaut que par son utilité, alors ce n’est pas la vérité que l’on cherche mais l’utilité en vue du bonheur, de la vie, de la convenance sociale…

 

L’opinion est une vérité partielle et subjective, à laquelle on adhère par conviction ou pour des raisons pratiques (agir au quotidien).

 

Le mensonge est une dissimulation volontaire de la vérité, une tromperie, soit pour nuire, soit pour préserver, flatter, ou tout simplement pour émerveiller, inventer pour le plaisir (fiction).

 

L’illusion est une forme particulière de rapport à la vérité, puisqu’elle se distingue de l’erreur par le désir qui la soutient. Elle se distingue également de la mauvaise foi, dans le sens où cette dernière dissimule à nos propres yeux notre responsabilité, alors que l’illusion peut être « innocente » et ne viser qu’à une satisfaction imaginaire.

Pourtant, l’illusion nous aliène, ce que dénote bien l’étymologie du mot :

Illusion : illudere, « ce qui se joue de nous », ce dont on est le jouet.

 

 

A-    Illusion, vérité, bonheur

a)      Préférer l’imaginaire

Si nous nous accrochons à une illusion, c’est peut-être pour retrouver le plaisir qu’elle nous a procuré, et il en est peut-être ainsi de toute croyance : nous voulons y croire « quand même ».

Se tourner vers l’illusion quand le réel ne parvient ni à satisfaire notre désir, ni à l’éteindre.

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. »

ROUSSEAU, Julie ou la Nouvelle Héloïse

 

b)     Principe de plaisir/principe de réalité

 

« Ainsi, nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalente, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité, tout comme l’illusion elle-même renonce à être confirmée par le réel. » FREUD, l’avenir d’une illusion

 

Dans l’illusion, le principe de plaisir prend le pas sur le principe de réalité.

 

c)      Vérité et joie

Mais (…) voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Ainsi je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux.

Descartes, Lettre à Elisabeth

 

Du point de vue de la connaissance, l’illusion ne peut pas être préférée comme telle. Si l’on peut trouver une satisfaction dans le plaisir, seule la connaissance peut nous apporter la joie véritable.

 

B-    Vérité, mensonge et morale

Est-il permis de mentir afin de sauver la vie d’un ami ? Cette question classique de la philosophie morale reçoit un éclairage politique dans la controverse qui opposa Benjamin Constant (1767-1830), homme politique et écrivain français, et le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804).

Thèse de Kant : même envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

a)       Kant : Le mensonge est absolument contraire au devoir moral

En effet, pour Kant, la morale de l’impératif catégorique a pour conséquence l’obligation de dire la vérité en toutes circonstances. L’impératif catégorique commande d’agir selon une maxime qui soit universalisable sans contradiction. Or celui qui ment ne peut admettre le mensonge comme une règle universelle. Si tout le monde mentait, le mensonge se détruirait de lui-même puisque personne ne croirait personne.

 

b)     Benjamin Constant : Tout le monde n’a pas droit à la vérité

A l’opposé, Constant objecte que ce principe de dire la vérité, « s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible ». Il convient certes d’avoir des principes, mais il faut distinguer les principes généraux et la nécessaire adaptation à une situation précise. Ainsi certaines personnes ne méritent pas qu’on leur fasse l’honneur de leur dire la vérité.

 « Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. »

B. Constant, La France en 1797

 

La vérité n’est pas toujours un devoir car elle peut être instrumentalisée et elle-même mise au service d’une fin malhonnête.

On pense à ceux qui disent « leurs quatre vérités » à autrui, sous prétexte de sincérité.

C-    La vérité au-delà de la morale ?

 

a)      L’amour de la vérité

 

Voir l’analyse du Gorgias de Platon

 

 

b)     La vérité n’est-elle qu’une convention sociale utile ?

 « vérité et mensonge ne sont que des conventions sociales », Nietzsche

 

è Nos concepts sont formés au sein de la communauté, ils sont totalement dépendants de la morale dans laquelle ils sont formés.

Qu’est-ce que la vérité au sens « moral » ?

è C’est la vérité admise par la communauté, celle qui lui permet de préserver la paix entre ses membres. Ce n’est qu’une convention sociale.

 

Pourquoi condamne-t-on le mensonge ? Est-ce pour des raisons morales ?

è La vie en société nécessite la paix. On a besoin pour cela de désignations communes que l’on nomme « vérités ».

è Le mensonge n’est qu’une tricherie par rapport aux conventions sociales. L’homme ne cherche que les vérités utiles à sa vie, et ne déteste la tromperie que parce qu’elle lui est nuisible.

 

Nietzsche pense que ce qui se cache en définitive derrière la volonté de vérité n’est rien d’autre que l’affirmation des croyances qui sont utiles à la vie.

La vérité n’est alors rien d’autre que l’élection d’un certain nombre d’illusions utiles ou bénéfiques à l’espèce humaine.

« Les hommes n’aiment pas la vérité, mais les conséquences avantageuses de la vérité», Nietzsche.

Nos soi-disant connaissances ne seraient que des illusions collectives

 

c)      Qui ment se dément

On pourra répondre à Nietzsche que la vérité est une notion indispensable à qui veut se constituer comme sujet.

Ainsi le menteur se détruit-il lui-même en tant que sujet rationnel et responsable.

La conscience pensante est ce qui donne une unité à nos pensées, et qui rend possible l’engagement d’une personne par rapport à ce qu’elle pense et à ce qu’elle dit. La vérité est le présupposé de toute énonciation, elle est aussi le présupposé de l’identité de celui qui énonce sa pensée.

Toute énonciation présuppose un engagement de celui qui parle dans la vérité de ce qu’il dit. Celui qui ment se dément, se nie en tant que sujet pensant et parlant. Il nie que ce qu’il dit puisse être sa parole, il s’anéantit donc lui-même en tant que sujet capable d’assumer sa pensée.

 

 

 

D-    L’art comme révélation de l’apparence

 

Selon Heidegger, grand lecteur de Nietzsche, la science est habitée par un désir d’emprise, de puissance, qui nous amène à soumettre le réel, la nature, ce que nous faisons quand nous l’objectivons. C’est notre volonté de maîtrise, notre désir d’emprise qui nous fait oublier l’être des choses. La science ne peut donc atteindre la vérité des choses, ni par la logique, ni par l’expérimentation.

 

L’artiste au contraire perçoit plutôt qu’il ne conçoit, le rapport de l’homme au monde est alors un rapport esthétique (aisthesis, en grec, signifie sensation)

L’art nous enseigne que seule l’apparence est vraie.

L’art peut au contraire saisir la présence de l’être et la dévoiler. Il s’agit de « laisser être » les choses, de s’y abandonner par la contemplation et le détachement.

 

Nous avons ici une nouvelle conception de la vérité comme dévoilement de l’être, mais s’il ne s’agit plus d’une vérité scientifique, il s’agit encore et toujours d’une vérité comme fondement du sens de l’expression humaine.

 

TEXTES

C’est une maladie naturelle à l’homme de croire qu’il possède la vérité directement ; et de là vient qu’il est toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible ; au lieu qu’en effet il ne connaît naturellement que le mensonge, et qu’il ne doit prendre pour véritables que les choses dont le contraire lui paraît faux. Et c’est pourquoi, toutes les fois qu’une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement et ne pas la nier à cette marque, mais en examiner le contraire ; et si on le trouve manifestement faux, on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible qu’elle est.

Pascal, Opuscule sur l’esprit de géométrie

 

 

 

Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance.

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse

 

 

 

 

Madame,

Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir, s’il est mieux d’être gai ou content, en imaginant les biens qu’on possède être plus grands et plus estimables qu’ils ne sont, et ignorant ou ne s’arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d’avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu’on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu’on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j’approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du tabac. Mais (…) voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Ainsi je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux.

Descartes, Lettre à Elisabeth

 

 

 

 

Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, une illusion n’est pas non plus nécessairement une erreur. L’opinion d’Aristote, d’après laquelle la vermine serait engendrée par l’ordure – opinion qui est encore celle du peuple ignorant -, était une erreur ; de même l’opinion qu’avait une génération antérieure de médecins d’après laquelle le tabès[1] aurait été la conséquence d’excès sexuels. Il serait impropre d’appeler ces erreurs des illusions, alors que c’était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes. La part de désir que comportait cette erreur est manifeste. On peut qualifier d’illusion l’assertion de certains nationalistes, assertion d’après laquelle les races indogermaniques seraient les seules races humaines susceptibles de culture, ou bien encore la croyance d’après laquelle l’enfant serait un être dénué de sexualité, croyance détruite pour la première fois par la psychanalyse. Ce qui caractérise l’illusion, c’est d’être dérivée de désirs humains ; elle se rapproche par là de l’idée délirante en psychiatrie, mais se sépare aussi de celle-ci même si l’on ne tient pas compte de la structure compliquée de l’idée délirante. L’idée délirante est essentiellement – nous soulignons ce caractère – en contradiction avec la réalité ; l’illusion n’est pas nécessairement fausse, c’est-à-dire irréalisable ou en contradiction avec la réalité. Une jeune fille de condition modeste peut par exemple se créer l’illusion qu’un prince va venir la chercher pour l’épouser. Or ceci est possible ; quelques cas de ce genre se sont réellement présentés (…). Ainsi, nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalente, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité, tout comme l’illusion elle-même renonce à être confirmée par le réel.

 Freud, L’Avenir d’une illusion, 1927

 

 

Dire faux n’est mentir que par l’intention de tromper, et l’intention même de tromper loin d’être toujours jointe avec celle de nuire a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux à qui l’on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et difficile qu’on puisse avoir cette certitude; aussi est-il difficile et rare qu’un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie; c’est la pire espèce de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir; ce n’est pas mensonge, c’est fiction.

J.J. Rousseau – « Rêveries du promeneur solitaire« , quatrième promenade

 

Contre la tyrannie du vrai. – Quand même nous serions assez insensés pour considérer comme vraies toutes nos opinions, nous ne désirerions cependant pas qu’elles existassent seules -: je ne sais pas pourquoi il faudrait désirer la toute-puissance et la tyrannie de la vérité : il me suffit de savoir que la vérité possède une grande puissance. Mais il faut qu’elle puisse lutter, et qu’elle ait une opposition, et que l’on puisse de temps en temps se reposer d’elle dans le non-vrai, – autrement elle deviendrait pour nous ennuyeuse, sans goût et sans force et elle nous rendrait également ainsi.

Nietzsche, Aurore

 

« Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. »

B. Constant, La France en 1797,

Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi, ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.
L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

Pascal, Pensées.

 

 

 


 

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