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la liberté, deuxième partie

I-                   Le problème métaphysique

 

Si l’homme est vraiment libre, d’une liberté qui s’arracherait à la nécessité purement animale, sa volonté doit être à l’origine de toutes ses pensées et de toutes ses décisions, de tous ses actes.  Alors la volonté serait bien la cause première de ses choix.

Mais un soupçon peut surgir : si la volonté est elle-même déterminée, si sa nature même est donnée, définie, alors elle ne peut être considérée comme une cause première. En d’autres termes, la volonté ne serait-elle pas soumise à une cause interne qui la déterminerait sans que le sujet en ait conscience? La volonté est-elle cause d’elle-même ?

 

Résumons le problème :

Soit la volonté est l’expression de la liberté d’un sujet métaphysique (c’est-à-dire qui échappe aux lois de la physique, à l’enchaînements des causes et des effets )

Soit la volonté est elle-même entièrement déterminée par des enchaînements de causes dont elle ne sait rien, et qu’elle n’éprouve pas comme extérieurs et contraignants : d’où une illusion de liberté. Un peu comme un ordinateur qui ne saurait pas qu’il est programmé et qui croirait décider tout seul de s’allumer ou de s’éteindre etc.

 

 

A-    La liberté comme acquiescement au destin : le stoïcisme

 

Pour bien comprendre, on reprendra le questionnement à son début : la liberté est-elle une absence d’entraves, ou un état d’esprit, une manière d’être ? Si elle consiste à ne rencontrer aucun obstacle (entraves), alors elle est impossible dans les faits, et l’homme n’a pas d’autre choix que d’accepter l’ordre des choses ou de gémir vainement contre la fatalité. La liberté doit donc consister en une sagesse, une façon de s’accorder à l’ordre des choses qui supprime l’impression d’être entravé. Revoyons l’analyse des stoïciens.

 

a)      Le fatum ou destin

Selon le stoïcisme, nous n’échappons pas aux déterminations naturelles, qu’elles soient externes (la nature) ou internes (ma nature).  C’est ce que les anciens appelaient le destin ou la fatalité (fatum, en latin).

Le destin, selon le stoïcien Cicéron, c’est « l’ordre et la série des causes »

 

« J’appelle destin […] l’ordre et la série des causes, quand une cause liée à une autre produit d’elle-même un effet. (…) On comprend dès lors que le destin n’est pas ce qu’entend la superstition, mais ce que dit la science, à savoir la cause éternelle des choses, en vertu de laquelle les faits passés sont arrivés, les présents arrivent et les futurs doivent arriver. »

Cicéron, Traité de la divination

 

Nul ne peut changer le cours des choses. Nous nous sentons contraints chaque fois que les événements sont contraires à notre attente, et seul le rêve obéit toujours à ce que je désire. Or mon désir est trop souvent en désaccord avec la réalité, je me heurte sans arrêt au réel, le réel même apparaît alors comme une entrave. La seule façon de cesser de me sentir contraint, c’est de mouler ma volonté sur le fatum. Ce qui arrive devait arriver, c’est ainsi et pas autrement. L’idée du stoïcisme est que si je ne veux rien d’autre que ce qui arrive, alors je ne ressentirais nullement l’événement comme une entrave et donc je serai libre.

 

Etre libre ne peut dès lors consister que dans l’acquiescement au destin. Vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent. Seul dépend de nous l’état d’esprit avec lequel nous acceptons ce qui arrive, et qui ne dépend pas de nous. Le seul choix : accepter ou refuser – vainement – que les choses soient ce qu’elles sont. L’homme ne possède une liberté absolue qu’au niveau de ses représentations.

 

 

« Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est la croyance, la tendance, le désir, le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est la santé, la richesse, l’opinion des autres, les honneurs, bref tout ce qui ne vient pas de notre action.
Ce qui dépend de nous est, par sa nature même, soumis à notre libre volonté; nul ne peut nous empêcher de le faire ni nous entraver dans notre action. Ce qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave d’autrui ; une volonté étrangère peut nous en priver.

Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est, par nature, esclave d’autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d’un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l’âme inquiète, tu t’en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, que dépend d’autrui ce qui réellement dépend d’autrui, tu ne te sentiras jamais entravé dans ton action, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire ; nul ne pourra te léser, nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t’atteindre. »

Epictète, Manuel

 

 

FICHE : J. Russ, Les chemins de la pensée, Bordas pp. 97-98

 Le stoïcisme maintient la liberté de l’homme en tant qu’être rationnel. Si je ne puis rien modifier aux événements qui m’affectent, je suis cependant le maître de la manière dont je les accueille et dont j’y réagis. Le dieu m’a laissé la jouissance de l’essentiel : le bon usage de ma raison. Il ne tient qu’à moi et à ma pratique de la philosophie de perfectionner ma raison pour porter des jugements sains sur le monde qui m’entoure.

 Toutes choses ont lieu selon le destin. Le destin n’est pas une puissance irrationnelle, mais l’expression de l’ordre imprimé par la raison divine à l’univers. C’est donc moins un principe qui relève de la religion que de la science et de la philosophie, étant donné que le dieu stoïcien n’est autre que la raison.

Le destin est la chaîne causale des événements : bien loin d’exclure le principe de causalité, il le suppose dans son essence même. Cicéron l’écrit bien dans son traité De la divination :

« J’appelle destin […] l’ordre et la série des causes, quand une cause liée à une autre produit d’elle-même un effet. (…) On comprend dès lors que le destin n’est pas ce qu’entend la superstition, mais ce que dit la science, à savoir la cause éternelle des choses, en vertu de laquelle les faits passés sont arrivés, les présents arrivent et les futurs doivent arriver. »

Le stoïcisme maintient la liberté de l’homme en tant qu’être rationnel. Si je ne puis rien modifier aux événements qui m’affectent, je suis cependant le maître de la manière dont je les accueille et dont j’y réagis. Le dieu m’a laissé la jouissance de l’essentiel : le bon usage de ma raison. Il ne tient qu’à moi et à ma pratique de la philosophie de perfectionner ma raison pour porter des jugements sains sur le monde qui m’entoure.

Épictète célèbre la liberté absolue de l’homme qui, sur le trône comme dans les chaînes, dans les fers ou torturé, demeure maître de ses représentations. Les concepts fondamentaux de la doctrine d’Épictète sont les suivants:

- Le choix rationnel et réfléchi, désir délibéré des choses qui dépendent de nous

- la sérénité, ou ataraxie, tranquillité de l’âme que rien ne vient troubler, qui ne craint ni ne désire rien: le sage parvient à l’ataraxie en agissant conformément aux règles qui régissent la nature;

- la liberté, considérée comme maîtrise des représentations, pensées et opinions, et donc comme pouvoir absolu de l’homme en toute situation (la liberté est, en effet, la puissance d’agir par soi-même au niveau du jugement);

- la Raison (logos), principe d’ordre des choses (que l’on retrouve dans le monde et chez l’homme);

- la notion de Dieu, conçu comme Raison pénétrant et unifiant le monde. Epictète ajoute à cette conception propre au stoïcisme la notion d’un Dieu  » père des hommes « : cette parenté est établie par la Raison.

 

 

B-    La liberté comme illusion

Le soupçon concernant la notion de liberté va être porté à son comble par Spinoza : et si la liberté de la volonté elle-même n’était qu’une illusion ? En effet, si les entraves externes sont tout de suite ressenties et reconnues comme telles, c’est-à-dire comme obstacles à la volonté, les déterminations internes à la volonté elle-même ne lui apparaissent pas comme des entraves, et même ne lui apparaissent pas du tout.

a)      L’homme est inconscient des causes qui le déterminent

Spinoza va très finement remettre en question le lien classique entre conscience et liberté. Saint Thomas, Augustin, Descartes pour ne citer qu’eux, faisaient on s’en souvient de la conscience la condition de la liberté. Mais si la conscience est bien la condition de la liberté, rien ne prouve qu’elle suffise à l’établir. L’enjeu est de taille : c’est d’abord la responsabilité morale du sujet, mais c’est surtout la notion même de sujet qui est ici mise en question.

J’en conviens, les affaires humaines iraient beaucoup mieux s’il était également au pouvoir de l’homme de se taire ou de parler. Mais l’expérience montre assez et au-delà que les hommes n’ont rien moins en leur pouvoir que leur langue, et qu’ils ne peuvent rien moins que de régler leurs désirs ; d’où vient que la plupart croient que nous n’agissons librement qu’à l’égard des choses que nous désirons modérément, parce que le désir de ces choses peut être facilement contrarié par le souvenir d’une autre chose dont nous nous souvenons souvent ; mais que nous ne sommes pas du tout libres à l’égard des choses que nous désirons vivement et qui ne peut être apaisé par le souvenir d’une autre chose. Mais, en vérité, s’ils ne savaient par expérience que nous accomplissons plus d’un acte dont nous nous repentons ensuite, et que souvent par exemple quand nous sommes partagés entre des sentiments contraires nous voyons le meilleur et suivons le pire, rien ne les empêcherait de croire que nous agissons toujours librement. C’est ainsi qu’un petit enfant croit désirer librement le lait, un jeune garçon en colère vouloir se venger, et un peureux s’enfuir.

Un homme ivre aussi croit dire d’après un libre décret de l’esprit ce que, revenu à son état normal, il voudrait avoir tu ; de même le délirant, la bavarde, l’enfant et beaucoup de gens de même farine croient parler selon un libre décret de l’esprit, alors que pourtant ils ne peuvent contenir leur envie de parler.

L’expérience elle-même n’enseigne donc pas moins clairement que la raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés ; elle montre en outre que les décrets de l’esprit ne sont rien en dehors des appétits mêmes, et sont par conséquent variables selon l’état variable du corps.

Baruch SPINOZA, Éthique. 

 

La thèse ici se tient dans le phrase suivante : « ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés ».

Spinoza donne deux exemples restés célèbres : l’enfant croit désirer librement le lait, l’ivrogne croit parler librement. Implicitement il étend sa critique à tous les hommes : si « la bavarde, l’enfant » croient parler librement, l’homme conscient peut-il quant à lui être certain de maîtriser ce qu’il fait et ce qu’il dit ?

Pire, s’il n’est pas libre, il n’éprouve pas son manque de liberté comme tel et ne le connaît pas : en ignorant ce qui le détermine, il s’enferme dans l’illusion de la liberté : n’apercevant pas ce qui cause ses volitions, il « croit vouloir librement ».

Spinoza récuse la distinction classique désir/volonté : « les décrets de l’esprit (volonté) ne sont rien en dehors des appétits mêmes (désirs). La volonté s’enracine dans le corps et ses « états variables ».

Donc pour Spinoza, volonté= désir conscient ; mais le fait d’accompagner son désir de la conscience ne nous en rend pas maître : « je vois le meilleur et je fais le pire ». On comprend que ces thèses aient intéressé Freud Deux siècles plus tard !

 

b)     Spinoza affirme l’omniprésence de la causalité.

 

On comprend maintenant que selon Spinoza la liberté ne puisse absolument pas être comprise comme une violation du principe universel de causalité. Toute chose a une cause, pourquoi donc la volonté de l’homme échapperait-elle à cette règle ? Comme il l’énonce dans l’Ethique, « l’homme n’est pas un empire dans un empire ». Autrement dit, l’empire dans lequel nous existons est celui de l’ordre de la nature, où règne la causalité ; et l’homme est soumis à cet empire sans qu’il soit fait pour lui d’exception.

 

c)      Agir/pâtir

 

S’il révoque la distinction désir/volonté, Spinoza en instaure une autre : être libre consiste à agir, être contraint consiste à subir ou pâtir (passions). Il faut comprendre que l’âme est selon lui définie par son essence, éternelle et parfaite. L’âme agit lorsqu’elle a des « idées adéquates », c’est-à-dire des idées qui expriment « l’essence de cette âme ». Au contraire lorsqu’elle se méconnaît elle se laisse passivement commander par des causes extérieures à elles.

 

La libération consiste alors dans le fait d’agir adéquatement par rapport à son essence: on retrouve le stoïcisme dans cet accord de l’âme avec elle-même et avec l’ordre des choses.

 

Rappel:

Comme la raison ne demande rien qui soit contre la nature, elle demande donc que chacun s’aime lui-même, cherche l’utile propre, ce qui est réellement utile pour lui, appète tout ce qui conduit réellement l’homme à une perfection plus grande et, absolument parlant, que chacun s’efforce de persévérer dans son être, autant qu’il est en lui. Et cela est vrai aussi nécessairement que le tout est plus grand que la partie.

Spinoza, Ethique (IV, Prop. 18, scolie)

 

On se souvient que pour Spinoza, « nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est cette chose qui est bonne parce que nous la désirons. »

 

C-    Le déterminisme et la science

 

Ce que les stoïciens appelaient le destin, Spinoza et la science moderne le nomment « déterminisme ». NB : La doctrine de Spinoza, très complexe, ne peut cependant pas se réduire à une philosophie matérialiste de type scientifique.

 

a)      Le déterminisme scientifique moderne

Le déterminisme est la thèse selon laquelle rien n’arrive sans cause, chaque événement peut s’expliquer selon une série causale qui l’a engendré, tout est déterminé par des lois naturelles.

Les lois physiques sont les descriptions des déterminismes naturels, autrement dit les lois de fonctionnement de l’univers matériel (ex : pv=nrt). Un scientifique qui observe un phénomène va mesurer les variables qui entrent en jeu dans sa production, de telle manière qu’il puisse en rendre compte par une équation, un rapport, qui exprimera le lien entre deux faits : si …., alors … se produit de manière certaine.

Corrélativement, un phénomène ne peut absolument pas se produire sans être causé par un phénomène antérieur. Un arbre ne se met pas à pousser de travers de lui-même : il y a du vent à cet endroit. On ne concède évidemment aucune spontanéité à l’ordre des choses matérielles, on n’a jamais vu un stylo se mettre à bouger tout seul, ni une plante venir à éclore sans une graine, de la lumière, etc.

Le monde animal est lui-même ramené à des explications causales : les belles couleurs du papillon ont une fonction reproductrice : il ne choisit pas selon ses goûts ou selon la mode d’être jaune, blanc ou bleu. Il ne choisit pas la période reproductrice ni la sorte de fleurs qu’il va butiner, etc.

Lorsque la science s’intéresse à l’homme, elle le considère également comme déterminé par des causes matérielles ; ADN, milieu social. (Revoir le cours sur matière et esprit)

 

La psychologie, la sociologie etc, les sciences humaines décrivent les actes des hommes selon cette méthode : déterminer les causes qui ramènent les faits humains à des constantes, que l’on écrit sous formes de statistiques.

 

 

b)     Jean-Pierre Changeux : l’homme neuronal

 Revoir cours sur matière et esprit

« Les possibilités combinatoires liées au nombre et à la diversité des connexions du cerveau de l’homme paraissent en effet suffisantes pour rendre compte des capacités humaines. Le clivage entre activités mentales et neuronales ne se justifie pas. Désormais, à quoi bon parler d’esprit ? »

 

Il est bien évident que c’est l’esprit qui fait des choix, et donc le cerveau, constitué de molécules, les « décisions » sont des phénomènes physico-chimiques, une « circuiterie » que l’on peut décrire et connaître très exactement. Changeux insiste pourtant sur la notion d’épigénèse : la culture met en forme les connexions nerveuses de manière extrêmement complexe tout au long de la vie, ce qui rend difficile une explication causale de type « linéaire » : la « programmation » du cerveau humain superpose de multiples couches d’informations entremêlées.

 

«Le volume du cerveau de l’homme s’accroît 4,3 fois après la naissance (contre 1,6 fois chez le chimpanzé). Si la morphogénèse de l’architecture cérébrale s’effectue en plusieurs mois, la synaptogenèse se prolonge pendant des années (jusqu’à la puberté). Pendant cette période, les traces de l’environnement socioculturel et de l’éducation s’inscrivent dans le système nerveux en développement.» (258-259)

 

Changeux explique donc la notion de liberté par la complexité causale qui prévaut dans les sociétés humaines : leur imprédictibilité ne renvoie nullement à une strate métaphysique échappant à toute causalité, mais à la multiplicité presque infinie des enchaînements de causes qui affectent avec une infinie variété la genèse de notre cerveau si malléable.

Si le neurobiologiste apporte sans nul doute des thèses très intéressantes dans son domaine, ses thèses restent cependant peu satisfaisantes au niveau philosophique.

Nous examinerons pour finir les thèses de Kant et de Sartre, qui nous offriront peut-être une solution philosophiquement plus solide. (voir 3ème partie)

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