morale

Le bonheur

Le bonheur

 

 

Que m’est-il permis d’espérer ? C’est là une des questions fondamentales de la philosophie selon Kant. L’homme se définit en effet par ce qu’il espère, ce qu’il attend de la vie. Et le bonheur semble bel et bien être l’objet des aspirations de tout être humain, et ce vers quoi tous nos efforts tendent.

 

La question du bonheur est alors une question MORALE. En effet, si le bonheur est l’objet de nos aspirations, nous orientons toutes nos actions en fonction de la conception que nous nous en faisons. Selon que notre action nous rapprochera ou non du bonheur, nous pourrions considérer que nous avons bien ou mal agi. Mais la question morale  et la question du bonheur ne coïncident peut-être pas entièrement.

 

En effet, le bonheur est ce que cherche tout homme, c’est selon Aristote le souverain bien.

Mais en quoi est-il effectivement ce but ultime auquel tout le reste se trouverait subordonné ? A quelles conditions peut-on subordonner la vérité, la liberté, le respect d’autrui à la recherche du bonheur ? A moins que le bonheur ne soit pas lui-même une valeur, une finalité mais qu’il soit le sentiment de joie qui accompagne tout accomplissement de la vie, toute création (on verra cela avec Aristote et Kant au niveau moral et avec Bergson au niveau de la création). Donc le bonheur ne « concurrence » pas la recherche des valeurs les plus hautes, il n’est pas une valeur, une finalité de la vie en lui-même, mais il accompagne celles-ci et leur confère leur plénitude.

 

 

è Le bonheur doit être distingué du plaisir (causalité extérieure), et caractérisé par la joie (causalité intérieure).

è Le bonheur doit être articulé avec la question morale (vertu) et avec la quête de la vérité (connaissance/illusion).

è Le bonheur doit être articulé avec le « vivre ensemble », car on ne saurait être heureux tout seul, donc la politique doit pouvoir être conçue comme un art de vivre heureux ensemble.

 

 


 

I-                   Le bonheur provient-il des circonstances extérieures (contingence) ?

 

On se demande si le bonheur est un coup de chance (gagner à la Roue de la Fortune), et si le plaisir (forcément contingent) peut être la clé du bonheur.

 

A-    Bonheur et contingence

 

Exercice : la chanson de Ray Ventura « qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? »

https://www.youtube.com/watch?v=DEFQ4PCvFBc

Cherchez les sens que l’on peut donner au mot « attendre », et pourquoi selon vous on ne doit pas « attendre » pour être heureux. Faire le lien avec la notion de contingence : attendre de, etc. En quoi cela peut-il selon vous être une aliénation ?

 

a)      Etymologiquement : bonheur vient de bonum augurum , bonne augure, bonne chance, bonne fortune.

Bonheur : Désigne selon le sens commun un état de satisfaction et de plénitude qui serait donné indépendamment de la volonté - comme s’il ne dépendait pas de nous d’être heureux. Serait donné par le cours des choses, par la chance. Le bonheur serait « ce qui tombe bien », comme on dit que « le hasard fait bien les choses ».

Comme une rencontre fortuite entre un sujet et l’objet de son désir…

On notera la contingence de ce bonheur (par hasard et non par mérite, volonté, décision, action…). On n’a aucune prise sur qlq chose de contingent, ça vient ça va (le tourbillon d’la vie, dit la chanson).

De fait cette définition (« bonne fortune ») est très insuffisante. Il ne suffirait pas d’attendre la chance pour être heureux, le bonheur serait l’objet d’une recherche,  conquis, résultat d’une décision plutôt que donné? Mais paradoxalement il ne se décrète pas!

 

b)     Pas de définition universelle du bonheur : le bonheur est un ressenti, pas un concept

Nous ne savons pas comment trouver le bonheur, car nous ne savons pas le définir. Le bonheur est indéfinissable.  Chacun a sa propre vision du bonheur. Le bonheur semble être strictement personnel, et nul ne peut décréter à notre place ce qui peut nous l’apporter. Chacun a des goûts et des préférences différents, chacun trouve midi à sa porte, chacun trouve son bonheur comme il le veut ou comme il le peut.

Il faudrait même dire que personne ne sait déterminer précisément ce qui pourrait le rendre heureux. Difficile alors de chercher ce que l’on ne peut définir.

 

Kant : on ne peut définir le bonheur : c’est une idée de l’imagination et non de la raison.

Selon Kant, nous ne pouvons définir le concept du bonheur car nous n’en avons qu’une connaissance empirique (on le vit, on ne le décrète pas, on ne peut en établir de lois).

Il n’y a donc pas de science du bonheur. De plus, cette connaissance est toujours incomplète, partielle, alors que nous portons en nous l’aspiration à une perfection, un bonheur comme totalité.

Ne serait-ce pas parce que nous confondons plaisir (contingent, partiel) et bien véritable ?

 

B-    Assouvir tous ses désirs pour être heureux ?

Examinons la thèse selon laquelle le plaisir rend heureux.

a)      Bonheur et démesure

Selon une opinion très répandue, le bonheur consisterait à assouvir tous ses désirs, et à être le plus fort, se sentir puissant.

Prouver sa puissance aux yeux d’autrui. Extériorité. Fuite en avant.

Naïveté de Calliclès (revoir cours sur le désir)

 

Esclavage: consommation, publicité…vendent du bonheur et du rêve. Bonheur « obligatoire », il ne faut ne pas avouer ses faiblesses, affirmation de soi, terrorisme de la satisfaction constante. Absurdité et non sens de ces images figées du bonheur comme « perfection » stéréotypée.

 

Références possibles au Meilleur des mondes, d’Huxley, ou au roman d’anticipation Un bonheur insoutenable, d’Ira Levin.

 

 

b)     Plaisir partiel et incomplétude

Le plaisir est toujours incomplet, partiel (Freud : « plaisir d’organe »), il ne satisfait qu’une partie de notre corps ou de notre affectivité. La preuve serait que l’on cherche toujours plus de plaisir, comme si le plaisir ne parvenait pas à intégrer l’ensemble de notre être (corps fragmenté dans le plaisir comme dans la souffrance).

 

c)      Plaisir éphémère et aliénant

« Bonheur » fragile, fugace, menacé par les heurts mal-heurs de l’existence. Ce que la chance nous apporte, le temps l’emporte. Bonheur instantané, instable, sans cesse fuyant, sans cesse à reconquérir. Tendance à vivre à cent à l’heure, vite, avidement, avant que le bonheur ne nous échappe. Frénésie, démesure, le jouisseur essaie de concentrer en vain dans l’instant (en niant la mort) un bonheur dont il sent qu’il lui échappe.

Si le bonheur est contentement, repos, stabilité, éternité, il apparaît impossible de le vivre  dans l’écoulement du temps.

 


 

C-    Bonheur imaginaire

 

D’une conception du bonheur comme satisfaction de tous nos désirs, ne peut résulter qu’un enfermement dans l’irréel, une fuite hors de la réalité. La réalité étant ce qui nous résiste (on oppose réel et imaginaire exactement comme on oppose désir et réalité).

Rousseau illustre bien cette idée :

Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige (1) disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance.

ROUSSEAU, la Nouvelle Héloïse

Revoir cours sur le désir

 

II-                Le bonheur impossible ?

« Que le monde est mauvais, c’est là une plainte aussi ancienne que l’histoire, et même que la poésie plus vieille encore »  Kant , La Religion dans les simples limites de la raison.
Comment pourrait-on jamais être paisible et joyeux, alors que la vie est faite de misères de tous ordres, alors qu’elle est fondamentalement et irrémédiablement tragique ? Peut-on être heureux alors que la vie semble punir les bons et récompenser les méchants ? Le bonheur semble récompenser Calliclès, la peine de mort revient à Socrate.

 

A-    L’homme voué au malheur

a)      L’impossibilité de se tenir au temps présent (Pascal)

 

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

PASCAL   Pensées, Brunschvicg 172 / Lafuma 47

 Paradoxe du bonheur dans son rapport au temps et à la mort:

 

b)     Le mythe de la boîte de Pandore : espérer, est-ce la seule consolation des hommes alors que le malheur est à jamais leur seule condition?

 

 

Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Bien qu’il eût promis à Prométhée de refuser les cadeaux venant de Zeus, Épiméthée accepta Pandore. Pandore apporta dans ses bagages une boîte mystérieuse qu’il lui fut interdit d’ouvrir. Celle-ci contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie et la Passion, ainsi que l’Espérance. Une fois installée comme épouse, Pandore céda à la curiosité et ouvrit la boîte, libérant ainsi les maux qui y étaient contenus. Elle voulut refermer la boîte pour les retenir…trop tard ! Seule l’Espérance, plus lente à réagir, y resta enfermée.

 

 

 

c)      Etre conscient nous voue au malheur

Le Mythe d’Adam et Eve, ou le Paradis perdu. L’homme n’est-il pas essentiellement voué au malheur, par le fait même qu’il a conscience de lui-même et donc qu’il est en demeure de se juger ?

Cf cours sur la conscience et l’intranquillité morale

 

B-    Insatisfaction et ennui

Pire : si le bonheur pouvait se vivre au présent, alors ne risquerait-il pas de se réduire à l’ennui ?  Le «happy end », à la fin de l’histoire. « Tout est bien qui finit bien », il ne se passe plus rien, et on ferme le livre.

Schopenhauer : la souffrance serait la seule chose positivement sentie et vécue. On ne sait donc jamais quand on est heureux, car le bonheur ne se manifeste que comme une absence de souffrance.

Dès lors, le bonheur serait une notion illusoire, impossible à atteindre réellement. Il ne serait alors qu’un fantasme, une chimère vécue en rêve ou par procuration mais que la « dure réalité » exclurait.

 

<< Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur ; le souci, mais non l’absence de souci ; la crainte, mais non la sécurité. Nous ressentons le désir comme nous ressentons la faim et la soif ; mais le désir est-il rempli, aussitôt il advient de lui comme de ces morceaux goûtés par nous et qui cessent d’exister pour notre sensibilité, dès le moment où nous les avalons. Nous remarquons douloureusement l’absence des jouissances et des joies, et nous les regrettons aussitôt ; au contraire, la disparition de la douleur, quand même elle ne nous quitte qu’après longtemps, n’est pas immédiatement sentie, mais tout au plus y pense-t-on parce qu’on veut y penser, par le moyen de la réflexion. Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d’elles-mêmes ; le bien-être, au contraire, n’est que pure négation. Aussi n’apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c’est ce dont nous ne nous apercevons qu’au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l’aptitude à les goûter: le plaisir devenu habitude n’est plus éprouvé comme tel. Mais par là-même grandit la faculté de ressentir la souffrance ; car la disparition d’un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur. Le cours des heures est d’autant plus rapide qu’elles sont plus agréables, d’autant plus lent qu’elles sont plus pénibles ; car le chagrin, et non le plaisir, est l’élément positif, dont la présence se fait remarquer. De même, nous avons conscience du temps dans les moments d’ennui, non dans les instants agréables. Ces deux faits prouvent que la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous la sentons le moins ; d’où il suit qu’il vaudrait mieux pour nous ne pas la posséder. Une grande, une vive joie ne se peut absolument concevoir qu’à la suite d’un grand besoin passé ; car peut-il s’ajouter rien d’autre à un état de contentement durable qu’un peu d’agrément ou quelque satisfaction de vanité ?>>.

SCHOPENHAUER, Le Monde comme volonté et comme représentation

 

C-    Se confronter à la dimension tragique de l’existence

a)      Accepter le destin

Les stoïciens nous invitent à faire la différence entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Le malheur de notre condition, la certitude de notre mort ne touchent pas l’essentiel, qui réside dans notre conscience et notre liberté. 

b)      Bonheur et vérité

Faut-il se « voiler la face » pour être heureux ? La « dure réalité » nous blesse. Le bonheur consisterait-il dans l’art de ne pas voir la misère, la maladie, en un mot ce qui tisse inexorablement notre condition? Au contraire selon Descartes, il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. La vérité est une valeur qui surpasse donc celle du bonheur. Seul l’ignorant peut être pour ainsi dire bêtement heureux, le savant lui connaît la satisfaction que procurent la lucidité et la véracité.

 

Madame,

Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir s’il est mieux d’être content et gai, en imaginant les biens qu’on possède être plus grands et plus estimables qu’ils ne sont, et ignorant ou ne s’arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d’avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu’on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu’on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j’approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin ou s’étourdissent avec du [tabac]. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l’exercice de la vertu, ou (ce qui est le même), en la possession de tous les biens, dont l’acquisition dépend de notre libre-arbitre, et la satisfaction d’esprit qui suit de cette acquisition. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Aussi n’est-ce pas toujours lorsqu’on a le plus de gaieté, qu’on a l’esprit plus satisfait ; au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n’y a que les médiocres et passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux.

René Descartes - Lettre à Elisabeth du 6 octobre 1645

Exercice : retrouvez les arguments par lesquels Descartes distingue les « grandes joies » des joies médiocres.

 

 

c)      Affronter l’absence de sens de la vie : le rire de Démocrite

Si nous sommes malheureux, c’est que la vie n’a aucun sens. Alors pourquoi ne pas en rire ?

Démocrite riant, huile sur toile d’Hendrick ter Brugghen, 1628

« Quelle est la cause de cette joie ? Mes discours ont-ils quelque chose qui vous choque ? »

Après quelques moments de silence, le Philosophe commença un discours merveilleux sur les bizarreries et les disparités du genre humain. Il fit voir que rien n’est plus comique ni plus risible que toute la vie; qu’elle s’emploie à chercher des biens imaginaires, à former des projets qui demanderaient plusieurs vies ajoutées l’une à l’autre; qu’elle échappe au moment même où l’on ose le plus compter sur ses forces, où l’on s’appuie davantage sur la durée, qu’elle n’est enfin qu’une illusion perpétuelle qui séduit d’autant plus vite, qui séduit d’autant plus aisément, qu’on porte avec soi-même le principe de la séduction.

« Je voudrais, continua Démocrite, que l’Univers entier se dévoilât tout d’un coup à nos yeux. Qu’y verrions-nous, que des hommes faibles, légers, inquiets, passionnés pour des bagatelles, pour des grains de sable ; que des inclinations basses et ridicules, qu’on masque du nom de vertu; que de petits intérêts, des démêlés de famille, des négociations pleines de tromperie, dont on se félicite en secret et qu’on n’oserait produire au grand jour; que des liaisons formées par hasard, des ressemblances de goût qui passent pour une suite de réflexions; que des choses que notre faiblesse, notre extrême ignorance nous portent à regarder comme belles, héroïques, éclatantes, quoiqu’au fond elle ne soient dignes que de mépris ! Et après cela, nous cesserions de rire des hommes, de nous moquer de leur prétendue sagesse et de tout ce qu’ils vantent si fort. »

« Ce discours que j’ai abrégé exprès, remplit Hippocrate de surprise et d’admiration. II s’aperçut que, pour être véritablement Philosophe, il fallait se convaincre en détail qu’il n’y a presque dans le monde, que des fous et des enfants. Des fous plus dignes de pitié que de colère : des enfants qu’on doit plaindre et contre lesquels il n’est jamais permis de s’aigrir, ni de se fâcher »

Deslandes- Histoire critique de la philosophie , 1756.

 

 

 

 

III-             Le bonheur comme vertu

 

 

Nous ne voulons pas être tristes

C’est trop facile

C’est trop bête

C’est trop commode

On en a trop souvent l’occasion

C’est pas malin

Tout le monde est triste

Nous ne voulons plus être tristes

Blaise Cendrars, Sud Americaines VII, in Au cœur du Monde

 

 

Nous voulons être heureux, par nous-mêmes et non par chance. Aussi c’est de nous-mêmes que doit émaner le bonheur, c’est un choix, une décision, un art de vivre et en cela le bonheur est une vertu.

Le  bonheur semble plutôt correspondre à un état, donc à quelque chose de durable, de stable et de sûr. On n’imagine pas un bonheur qui serait livré à la possibilité de sa destruction. Le bonheur serait alors non pas chance extérieure mais harmonie intérieure. Il ne semble en effet y avoir de bonheur possible que dans la mesure où il ne dépend pas uniquement de facteurs extérieurs, mais bel et bien de notre état d’esprit.

Si c’est un état durable de satisfaction, s’il porte avec lui les idées de plénitude, de stabilité, n’est-ce pas parce qu’il dépend non pas du cours changeant des événements, mais d’une démarche volontaire et réfléchie ?

 

 

A-    Accueillir chaque jour

 

Le plaisir est le souverain bien, selon Epicure. Mais doit être pensé dans la durée, et donc soumis à l’examen de la raison. Pas de plaisir fugace qui puisse être un bonheur. Le bonheur se vit au jour le jour mais se pense dans la durée, selon une économie des désirs.

Le plaisir : ce qui nous est utile, ce qui plaît, ce qui nous est agréable. Sur le plan physique ou moral et intellectuel. « Toute chose a deux anses », dit Epicure

Cependant le plaisir peut être dissocié de l’utile et du bien : les drogues, la méchanceté gratuite, etc…Il faut donc hiérarchiser les désirs.

Le bonheur serait lié, non pas à ce qui nous arrive, mais à la façon dont nous l’accueillons. Carpe diem, cueille le jour. Le bonheur du jour sera donné par la modération.

Le bonheur consiste donc selon Epicure dans l’absence de troubles physiques ou psychiques, ce que les Grecs nomment ataraxie.

 

Pour atteindre le bonheur, Epicure propose un remède, une philosophie thérapeutique qui tient en quatre préceptes. On l’appelle le « quadruple remède », tétrapharmacon, en grec.

 

1)         Les dieux ne sont pas à craindre

2)         La mort n’est pas à redouter

3)         Le plaisir est facile à obtenir

4)         La souffrance est facile à supporter

 

Partant de son atomisme, Epicure « soigne » nos craintes, nos angoisses en rejetant toutes les superstitions et en prônant la modération et la patience.

 

Cependant, les sensations peuvent-elles nous donner du plaisir en l’absence d’un sens auquel elles renverraient ? Peut-on durablement goûter aux plaisirs de la vie en l’absence d’une perspective qui les oriente et leur donne sens ? La contingence du plaisir peut-elle être surmontée sans qu’une compréhension élargie les assigne à une finalité plus haute ? Le bonheur serait alors ce qui dépasse le morcellement des plaisirs contingents et confirme  l’unité de l’être.

 

B-    Le bonheur comme souverain bien

 

a)      Ethique à Nicomaque

Aristote nous apprend à distinguer les moyens et les fins. Si les moyens d’atteindre le bonheur sont multiples, et si les conditions qui permettent le bonheur ne peuvent être négligées (on ne peut être heureux si on souffre trop, si on n’a ni logement ni amis ni patrie, etc…), ce sont seulement des conditions du bonheur, auxquelles celui-ci ne se réduit pas.

De plus, il démontre qu’il ne faut pas confondre le plaisir et le bien, par exemple il est agréable d’être flatté par autrui mais un véritable ami est un bien supérieur à la fréquentation des flatteurs, qui ne nous permettent ni de nous connaître ni de nous corriger. Ainsi, l’amitié est nécessaire au bonheur, alors que les faux honneurs peuvent nous en éloigner. Le bonheur s’accompagne bien de plaisir, mais le plaisir n’est pas le but.

 

b)      KANT : se rendre digne d’être heureux dépend de nous

 

Pour connaître un bonheur véritable, il nous faut donc agir conformément à ce que la raison prescrit, c’est-à-dire faire notre devoir. Mais précisément, le devoir nous ordonne d’agir par pur respect pour le commandement moral, sans aucune considération pour nos intérêts ou nos inclinations sensibles. Comme le dit Kant, il faut « humilier » en nous la sensibilité. Ainsi , l’homme vertueux, parce qu’il fait passer son devoir moral avant la satisfaction de ses désirs, semble compromettre son bonheur lui-même. Mais penser ainsi, c’est ne pas comprendre que l’obtention du bonheur ne dépend pas de nous : ce qui en dépend en revanche, c’est de nous en rendre dignes en agissant moralement.

Il ne dépend pas de nous d’être heureux : non seulement les circonstances sont indépendantes de notre volonté, mais surtout, en ce monde, cette synthèse de la vertu et du plaisir qui constitue le souverain bien ne va pas de soi. Ce qui dépend de nous en revanche, c’est de faire de notre espérance en un bonheur futur quelque chose de rationnel : rends-toi digne de ce que tu espères, fais ton devoir moral, et tu auras alors des raisons d’espérer. Il ne s’agit ni d’attendre passivement que le bonheur me tombe dessus, ni de croire naïvement pouvoir le produire par le seul effort de ma volonté : il faut faire en sorte que l’espérance qui est la nôtre ne soit pas absurde. Car comme l’affirmait Héraclite, « sans l’espérance tu ne rencontreras jamais l’inespéré, qui est lointain et inaccessible ».
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/revision-du-bac/annales-bac/philosophie-terminale/depend-il-de-nous-d-etre-heureux_t-irde98.html#vaFIEE8SmEFJFUlY.99

 

C-      Création et joie

 

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi. […] Mais celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine. »

(Henri Bergson, L’Energie spirituelle, éd. Alcan, p. 24-25)

 

Exercice : retrouvez la critique implicite de Bergson aux philosophies du plaisir

Précisez la distinction de Bergson entre plaisir et joie, qui recoupe la distinction entre conservation de la vie  et création.

 

 


 

IV-             Bonheur et politique

 

 

A-    L’égoïsme vertueux selon Aristote, son lien avec la politique

Revoir Ethique à Nicomaque

La vertu de chaque citoyen est la condition du bonheur de tous. Mais il revient à la réflexion politique d’organiser les modalités concrètes de cette vie commune.

Le bonheur est le but de la politique selon Aristote

 

B-    Le rôle politique de l’utopie

 

Au cours de l’histoire, de grands rêves politiques ont vu le jour. On appelle utopie cette forme de projet dessinant les conditions d’une meilleure vie commune possible.

 

Rôle et valeur de l’utopie ?

a)      Thomas Moore

Utopia (le titre complet en latin est De optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia, ou par extense,Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus de optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia) est un ouvrage de Thomas More paru en 1516. Il s’agit d’un livre fondateur de la pensée utopiste, le mot utopieétant lui-même dérivé de son titre. L’ouvrage a connu un succès particulier en France au xviie siècle et auxviiie siècle.

Le titre est construit d’après une racine grecque signifiant « lieu qui n’est nulle part », οὐ τοπος (ou topos) en grec1.

Bien que Thomas More ne fût pas économiste, mais juristehistorienthéologien et homme politiqueUtopia, qui n’était pas un traité d’économie, mais plutôt une satire de la société de son temps, fut repris au xixe siècle, sans doute par un effet de biais, pour construire des théories économiques.

 

 

b)     L’utopie comme idéologie totalitaire

 

Peut-on programmer le bonheur collectif ? Tracer de manière rationnelle les plans d’une ville, n’est-ce pas déshumaniser cette ville ? Planifier le développement d’une nation (stalinisme par ex.), n’est-ce pas vouer cette nation à ne plus se développer selon sa propre logique ? L’échec de ces utopies peut nous inciter à la prudence. Si les utopies ont un rôle, c’est seulement au niveau d’une critique des systèmes politiques existants.

 

c)    Rabelais : Fais ce que voudras

L’abbaye de Thélème est la première utopie de la littérature française, décrite par Rabelais du chapitre LII au chapitre LVIII (ou L à LVI dans l’édition de 1535) de Gargantua (première publication en 1534 ou 1535, édition définitive en 1542). À la fin de la guerre picrocholine, Gargantua remercie son ami, le frère Jean des Entommeures, de l’avoir aidé dans sa lutte contrePicrochole, en lui offrant de lui bâtir une abbaye. Le frère Jean refuse d’abord, « car comment pourrais-je, dit-il, gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais ? ». Puis il accepte, mais la règle du lieu sera l’inverse de ce que connaissent les abbayes de l’époque, dont les moines sont soumis à l’obéissance à une discipline et à une hiérarchie. La devise de l’abbaye est : « Fais ce que voudras ». Le nom « Thélème » est d’ailleurs dérivé du grec θέλημα (« thélêma »), qui, dans leNouveau Testament, désigne la volonté divine, laquelle se manifeste en l’homme sans que la raison de celui-ci n’intervienne. Dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna Thélémie (la volonté) est l’une des deux nymphes qui accompagnent Poliphile dans sa quête1.

 

 

L’abbaye de Thélème évoque par son architecture un château de la Renaissance, tel Chambord, plutôt qu’un monastère médiéval. Rabelais décrit une vie collective fondée sur la volonté générale. Les résidents, femmes et hommes, y font ce qui leur semble vertueux (« Fais ce que voudras » ne signifie pas qu’ils font ce qu’ils veulent, mais ce que la volonté divine leur suggère) ; les exemples d’activité sont plutôt agréables : boire, lire, chanter, jouer de la musique. Personne ne contrarie personne, il n’y a pas d’abbé, ni de hiérarchie, les conflits sont inexistants ; cependant l’abbaye de Thélème accueille ceux « qui annoncent le saint Évangile » (Gargantua, chapitre 54). Rabelais présente ainsi son idéal évangélique2. La description de l’abbaye de Thélème serait ainsi une réécriture de celle de la Jérusalem céleste qui apparait dans l’Apocalypse de Jean.

En humaniste de son temps, Rabelais postule qu’une société sans contrainte et sans conflits est possible dès lors qu’on laisse s’exprimer la nature foncièrement bonne de l’humain. Les résidents de Thélème ont par nature le sens de l’honneur et de la responsabilité : « parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu’ils appellent honneur qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice »(Gargantua, chapitre 57).

Pour arriver à ce résultat, Rabelais souligne l’importance de l’éducation : les résidents de Thélème sont nourris de connaissances dans des domaines étendus, lisent, écrivent, parlent cinq ou six langues, savent jouer de différents instruments de musiques, etc. Cependant cette éducation n’est rien sans la θέλημα, la volonté divine.

Quant à Frère Jean, il refuse de gouverner cette abbaye, car « comment, disait-il, pourrais-je gouverner autrui, alors que je ne saurais me gouverner moi-même ? » (Gargantua, chapitre 52) En effet l’idéal est de se gouverner soi-même, ce qui semble l’objectif des Thélémites.

 

 

 

CL :

La réflexion sur le bonheur est une réflexion sur les possibles, qui ouvre des voies nouvelles et nous rappelle que le présent n’est pas immuable, et que les choses peuvent évoluer vers un monde meilleur, pour peu que chacun décide d’abord de bien « se gouverner soi-même ».

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