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Platon, Gorgias: vérité, langage, morale

GORGIAS

 

 

Présentation générale de l’œuvre

 

Dialogue, pourquoi ?

 

La recherche philosophique est par essence dialogue.  Le dialogue, c’ à la fois une méthode d’investigation et une éthique :

Méthode :

-          Discours que l’âme se tient à elle-même

-          Examiner sa propre pensée, savoir ce que l’on dit.

-          Examen méthodique suivant l’ordre nécessaire des raisons : on ne dira pas que la rhétorique est belle ou laide avant d’avoir défini ce qu’elle est, ou s’il faut échapper au châtiment avant d’avoir déterminé si le châtiment est juste ou injuste, et de savoir réellement ce qu’est le bien ou le bonheur.

Ethique :

Recherche non pas d’opinions mais de vérité : en soumettant ses affirmations à l’interlocuteur, on quitte son point de vue « subjectif » (l’opinion n’est en fait jamais personnelle, elle est toujours reçue), on vise l’universel par un travail de la raison, qui seule permet aux esprits de s’accorder

 

Objet, personnages et enjeu du dialogue

Personnages : Des orateurs, qui sont questionnés sur la rhétorique

Un orateur prononce des discours publics. Dans les assemblées ou les tribunaux.

Vise à exercer le pouvoir politique

Fait de culture dans la cité

Mais le rhéteur est-il fondé à conseiller les citoyens sur ce qu’il y a lieu de faire ? De quel droit, selon quelle compétence peut-il y prétendre ?  Quel est son savoir ?

S’il intervient dans les jugements, c’est qu’il doit savoir ce qu’est la justice.

S’il intervient dans les assemblées, il doit savoir ce qu’est au juste la politique.

S’il conseille sur ce qu’il est bon de faire, il doit savoir ce qui est bon.

Répondre à la question : comment vivre ?

Donc à travers la définition de la rhétorique, on s’interroge sur la vérité du discours public et la justice de la conduite. Question politique, au sens où la politique s’occupe à la fois de faire vivre ensemble les hommes, et qu’elle s’occupe de la santé de leur âme.

On lutte contre la tyrannie, pour la liberté, la justice, le bonheur.

 

Les personnages :

Gorgias, très célèbre rhéteur et maître de rhétorique, Sicile. Admiré et imité, soucieux de sa réputation.

Créateur d’un style fait d’assonances et d’allitérations de redondances, d’images et jeux de mots.

De la première génération, premiers sophistes analysant le langage, mûr, posé, modéré  et avisé, Socrate le traite avec déférence.

Polos : élève de Gorgias,  « jeune et vif », deuxième génération, voit clairement la rhétorique comme moyen de prendre le pouvoir.

Traces d’une moralité commune, n’osera pas désavouer cette moralité ouvertement ;

Entre-deux des valeurs, hypocrisie dans ses réponses, malgré sa foncière indifférence à la justice.

 

468 e- POLOS. : Comme si toi-même, Socrate, tu n’aimerais pas mieux avoir la liberté de faire dans une ville tout ce qui te plaît, que de ne pas l’avoir ; et comme si, lorsque tu vois quelqu’un qui fait mourir celui qu’il juge à propos, le dépouille de ses biens, le met dans les fers, tu ne lui portais pas envie ?

 

Calliclès : Audacieux, séduisant, de famille noble ; ambitieux, produit de l’éducation sophistique.

Incarne les conséquences de ce mouvement pour la cité

Incarne aussi le contraire de la philosophie, son autre.

Socrate ou Calliclès, il nous faudra choisir, positions inconciliables

Moment décisif de rupture, Platon vise la métaphysique et se sépare de Socrate.

 

Socrate : fils d’un sculpteur et d’une sage-femme, personnage historique dont l’existence est attestée par des auteurs comme Aristophane ou Xénophon.

Mis en scène par Platon.

Socratique : l’injonction « connais-toi toi-même », tournant de l’esprit vers son intériorité, dit Hegel

Débâcle des valeurs à Athènes, fin Véme siècle, plus d’adhésion aux valeurs communes, il faut chercher en soi-même ses valeurs, ses principes. Un fondement rationnel plutôt qu’égoïste, bien sûr.

Paradoxes moraux socratiques, mieux vaut subir l’injustice que la commettre, nul ne peut vouloir le mal.

Platon : la métaphysique, le salut de l’âme, les Idées, le rejet des apparences sensibles.

 

Khairéphon

Ami de Socrate

 

Plan de l’œuvre :

 

-          un prologue

-          trois entretiens : Gorgias, Polos, Calliclès

-          un Mythe final.

 

Dialogue en face à face, Socrate exige de ses interlocuteurs qu’ils s’adressent à lui et non qu’ils « fassent des discours », et qu’ils assument leur propre parole.

Progression du dialogue : passage d’un interlocuteur à l’autre lorsque le premier se trouve confronté à une contradiction dans sa propre pensée.

 

 

 

 

I-                   Savoir et croire, persuader et convaincre

 

454b – 455a ;  GF p 141 à 143

 

Notions : vérité, savoir, croyance, rhétorique, langage

 

Socrate interroge Gorgias, célèbre professeur de rhétorique, et lui demande de définir l’objet de son art. Très imbu de lui-même et sûr de son pouvoir, Gorgias répond que l’art oratoire qu’il enseigne est tout puissant : il est « le pouvoir de persuader par ses discours les juges au tribunal, les sénateurs dans le Conseil, les citoyens dans l’assemblée du peuple et dans toute autre réunion qui soit une réunion de citoyens. Avec ce pouvoir tu feras ton esclave du médecin, ton esclave du pédotribe, et, quand au fameux financier, on reconnaîtra que ce n’est pas pour lui qu’il amasse de l’argent, mais pour autrui, pour toi qui sais parler et persuader les foules ».

Socrate l’interroge alors sur la nature de la persuasion que produit la rhétorique : est-elle de l’ordre du savoir ou de l’ordre de la croyance ?

 

 

SOCRATE

Alors continuons et examinons encore ceci. Y a-t-il quelque chose que tu appelles savoir ?

 

GORGIAS

Oui.

 

SOCRATE

Et quelque chose que tu appelles croire ?

 

GORGIAS

Certainement.

 

SOCRATE

Te semble-t-il que savoir et croire, la science et la croyance, soient choses identiques ou différentes ?

 

GORGIAS

Pour moi, Socrate, je les tiens pour différentes.

 

SOCRATE

Tu as raison, et je vais t’en donner la preuve. Si l’on te demandait : « Y a-t-il, Gorgias, une

croyance fausse et une vraie ? » tu dirais oui, je suppose.

 

GORGIAS

Oui.

 

SOCRATE

Mais y a-t-il de même une science fausse et une vraie ?

 

GORGIAS

Pas du tout.

 

SOCRATE

Il est donc évident que savoir et croire ne sont pas la même chose.

 

GORGIAS

C’est juste.

 

SOCRATE

Cependant ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent.

 

GORGIAS

C’est vrai.

 

SOCRATE

Alors veux-tu que nous admettions deux sortes de persuasion, l’une qui produit la croyance

sans la science, et l’autre qui produit la science ?

 

GORGIAS

Parfaitement.

 

SOCRATE

De ces deux persuasions, quelle est celle que la rhétorique opère dans les tribunaux et les autres assemblées relativement au juste et à l’injuste ? Est-ce celle d’où naît la croyance sans la science ou celle qui engendre la science ?

 

GORGIAS

Il est bien évident, Socrate, que c’est celle d’où naît la croyance.

 

SOCRATE

La rhétorique est donc, à ce qu’il paraît, l’ouvrière de la persuasion qui fait croire, non de celle qui fait savoir relativement au juste et à l’injuste ?

 

GORGIAS

Oui.

SOCRATE

A ce compte, l’orateur n’est pas propre à instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, il ne peut leur donner que la croyance. Le fait est qu’il ne pourrait instruire en si peu de temps une foule si nombreuse sur de si grands sujets.

 

GORGIAS

Assurément non.

 

 

Platon, Gorgias, 454b-455a, Traduction Chambry,

Garnier-Fammarion, Paris 1988, pp. 178-180

 

 

 

 

 

Commentaire

 

Socrate propose de faire une distinction entre croire et savoir.

 

Pourquoi cette distinction ? Croire et savoir produisent deux sortes de persuasion ; dans les deux cas, lorsque l’on croit et lorsque l’on sait, on est persuadé, mais ces deux persuasions ont-elles la même valeur ? Non.

 

Si croire et savoir sont des choses différentes, faire croire et faire savoir le sont aussi.

Mais comment fonder cette différence ? Les mots (désignations) sont différents, mais en quoi ce qu’ils désignent (définitions)  le sont-ils ?

Savoir ne se dit que de la vérité, croire peut se dire du vrai et du faux.

Il y a donc deux sortes de persuasion, celle qui croit et celle qui sait.

 

Distinction qui amène à une hiérarchie, et donc à un jugement.

 

Fin du détour, et conséquence pour la question de la rhétorique :

Définition de la rhétorique : ouvrière de persuasion, celle qui fait croire et non celle qui fait savoir, relativement au juste et à l’injuste.

 

Mais : L’orateur ne peut pas instruire les tribunaux au sujet du juste et de l’injuste, il peut  juste les amener à croire, sans savoir si leur croyance est vraie ou fausse.

 

Par la suite, on verra que ce n’est pas seulement parce qu’il manque de temps, et que la foule est trop nombreuse, que le maître de rhétorique n’instruit pas, mais parce qu’il ne sait pas ce que sont le juste et l’injuste.

 

Clairvoyance et ténacité de Socrate.

Mais nous pouvons nous demander si cette science du juste et de l’injuste existe, autrement dit si la vertu (mise en pratique de cette science) peut se formuler et donc s’enseigner, question récurrente dans les dialogues de Platon.

 

Quoi qu’il en soit, on apprend en lisant le dialogue platonicien à se méfier de ceux qui prétendent posséder ce savoir.

 

 

Distinguer croire et savoir

 

Croire, c’est tenir pour vrai, et

ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent.

La croyance, subjectivement, peut se donner pour un savoir.

 

Mais si la croyance est vraie a-t-elle autant de valeur qu’un savoir ? Non, puisque ce qui différencie essentiellement la croyance du savoir, c’est qu’elle n’est pas fondée rationnellement. Elle n’est qu’une opinion, un savoir emprunté, qui ne sait pas se fonder. Elle ne peut être enseignée mais seulement inculquée. Elle ne peut prétendre à l’universalité.

 

Au contraire, le savoir est toujours vrai. Savoir, c’est savoir qu’on sait, et savoir pourquoi ce que l’on dit est vrai. On peut en donner la preuve, faire valoir les raisons qui amènent notre conviction.

Ces raisons sont valables non seulement pour moi mais pour tout être doté de raison, on comprend donc qu’elles sont universelles. Elles peuvent être partagées, et de fait elles s’imposent à tous les hommes, pour peu qu’ils veuillent bien s’interroger et se mettre à penser. Le savoir dégagé par l’instruction est un savoir non pas transmis, mais mis en commun.

 

 

Persuader ou convaincre

Dès lors, instruire, convaincre, est différent de persuader. On persuade en se basant sur la sensibilité, l’imagination, sonorités, images, on charme, on émeut, on fait pression sur l’auditeur : Polos en faisant appel à la foule de ceux qui pensent comme lui, le même et Calliclès feront peser des menaces à peine voilées sur Socrate.

La persuasion reste un sentiment, alors que le savoir est une conviction. La persuasion est subjective, le savoir est objectif, rationnel.

Enfin, le savoir est libre, la persuasion ne l’est pas, puisque l’on reste assujetti à l’orateur.

 

Vérité

Comment définirons-nous alors cette vérité qui est le signe du savoir véritable, et le but du questionnement philosophique ?

Nous n’aimons pas la contradiction, ni dans les raisonnements d’autrui ni dans les nôtres. La vérité au contraire engendre la certitude, elle exclut la contradiction, elle suscite l’accord.

Elle ne varie pas constamment (Socrate reprochera à Calliclès de changer constamment d’avis), elle est stable.

C’est pourquoi Socrate se répète constamment, car la vérité de ce qu’il dit ne peut être autre qu’elle-même.

Elle est fondée en raison, elle s’accompagne de logique.

De plus, elle accompagne l’exigence éthique de savoir ce qui est juste en vérité, et non pas seulement en apparence (le crédible, le vraisemblable)

Elle ne peut donc avoir de critères extérieurs à elle-même, seule sa certitude atteste qu’elle est vraie.

 

 

 

 


 

II-                Pouvoir du langage

456a- 456d ; GF : p 145-145

Socrate : – Je me demande depuis longtemps quelle est cette puissance de l’art oratoire. A voir ce qui se passe, elle me semble d’une grandeur presque divine.

Gorgias : – Si tu savais tout, Socrate, tu verrais que l’art oratoire englobe, pour ainsi dire, en lui-même et tient sous sa domination toutes les puissances. Je vais t’en donner une preuve flagrante. Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer et le feu, et là où les exhortations des médecins restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art oratoire. Qu’un orateur et un médecin aillent dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré, si cela lui plaît. Il en sera de même de tout artisan ; c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel l’homme qui connaît l’art oratoire ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est l’art oratoire et ce qu’il peut

Commentaire :

On note d’abord la forme de l’intervention de Socrate : questionnement (je me demande…) et ironie. Questionnement car éthique philosophique et méthode (voir intro) Ironie car il est en face d’un homme qui ne se rend pas compte de ce qu’il est, qui ne se connaît pas lui-même, qui s’illusionne sur sa puissance. L’ironie le prend au mot.

La thèse de Gorgias est simpliste : l’art oratoire est le plus puissant des arts

Gorgias se rend coupable de démesure (hybris).  Si la rhétorique se contentait d’être ce qu’elle est, un art du discours, elle serait inattaquable. Mais elle prétend apporter le bien suprême, le pouvoir (p. 135), et à ce titre être le meilleur des arts, supérieur au savoir des spécialistes ! C’est par là qu’elle va prêter le flanc à l’ironie socratique.

Gorgias confond plusieurs formes de savoir, et plusieurs formes de bien. Il confond la connaissance du langage avec la connaissance des objets dont on parle quand on emploie le langage. Il confond également la puissance de la persuasion et la compétence politique véritable Il confond en résumé la vertu avec l’art d’avoir l’air vertueux.

 

 


 

III-             Vérité, dialogue, violence

 

457a-458b

 

Un tournant dans le dialogue : peut-il continuer ou non ? Pourquoi cette question ? Et à ce moment-là ?

 

Socrate décrit les dialogues qui tournent mal, mais en creux il pose les règles des dialogues véritables. Le texte que nous étudions s’oppose diamétralement au discours précédent de Gorgias sur la rhétorique, 456 b.

Dialoguer, c’est s’instruire réciproquement, c’est viser la vérité.

Ceux qui se fâchent sont centrés sur eux-mêmes, sur leurs passions (envie, crainte, ambition), leurs intérêts. Ils sont la proie de leur imagination. Ce qui est en œuvre, c’est la rivalité, et non la raison.

Pour dialoguer, faut-il être d’accord, avoir les mêmes opinions ? Le désaccord rend-il le dialogue impossible ? Au contraire, Le désaccord n’interdit pas mais suscite le dialogue. Ce n’est donc pas un obstacle à la pensée, mais une occasion de penser plus loin.

Il ne s’agit pas pour Socrate de vaincre un adversaire. Les propos de Socrate, comme il le précise, ne visent pas la personne de Gorgias, mais son discours. Ce n’est pas Socrate qui n’est pas d’accord avec Gorgias, mais c’est Gorgias qui n’est pas d’accord avec Gorgias !

Son discours est contradictoire, ses idées ne concordent pas : il s’agit alors pour Socrate d’amener Gorgias à tomber d’accord avec lui-même. On voit que le dialogue libère de la contradiction et de l’erreur.

La réfutation n’est donc pas une arme pour faire chuter autrui, mais une invitation à chercher encore, à pousser plus loin l’investigation. Dès lors, la réfutation ne vise pas l’interlocuteur, mais c’est une force logique qui fait progresser la réflexion.

Ainsi, apercevoir une difficulté est un plaisir, car c’est elle qui offre une occasion de penser.

Qu’est-ce que ce plaisir socratique ? Il s’agit du plaisir que l’on prend dans le voisinage du Bien, ce qui est vraiment bon, avantageux et utile.

Ainsi, la réfutation, ce qui est douloureux pour celui qui prend la discussion pour un combat, est plaisant pour celui qui sait qu’il ne sait pas et qui recherche la vérité.

La fin visée n’est pas l’humiliation de l’autre et la vanité, mais d’acquérir une âme plus juste.

Le vainqueur est la vérité. Si le langage peut être une arme, ce n’est jamais le cas dans le dialogue.

Il faut donc que les deux interlocuteurs soient d’accord au moins sur le but et la méthode de la discussion avant de poursuivre. La réfutation pour chercher la vérité, ou le combat par le langage pour vaincre l’autre.

Le dialogue est une exigence logique et éthique.


 

IV-             Nature et droit

482 c – 484 b ; GF p 213 – 214

Notions : nature, droit, justice, liberté, culture

Calliclès :

(…) Veux-tu savoir ce que sont le beau et le juste selon la nature. ? Hé bien je vais te le dire franchement ! Voici, si l’on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient-elles, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu’elles peuvent désirer. Seulement tout le monde n’est pas capable, j’imagine, de vivre comme cela. C’est pourquoi la masse des gens blâme les hommes qui vivent ainsi, gênée qu’elle est de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire. La masse déclare donc bien haut que le dérèglement – j’en ai déjà parlé – est une vilaine chose. C’est ainsi qu’elle réduit à l’état d’esclaves les hommes dotés d’une plus forte nature que celle des hommes de la masse ; et ces derniers, qui sont eux-mêmes incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient, font la louange de la tempérance et de la justice à cause du manque de courage de leur âme. Car, bien sûr, pour tous les hommes qui, dès le départ, se trouvent dans la situation d’exercer le pouvoir, (…) qu’est-ce qui serait plus vilain et plus mauvais que la tempérance et la justice ? Ce sont des hommes qui peuvent jouir de leurs biens, sans que personne y fasse obstacle, et ils se mettraient eux-mêmes un maître sur le dos, en supportant les lois, les formules et les blâmes de la masse des hommes ! Comment pourraient-ils éviter, grâce à ce beau dont tu dis qu’il est fait de justice et de tempérance, d’en être réduits au malheur, s’ils ne peuvent pas, lors d’un partage, donner à leurs amis une plus grosse part qu’à leurs ennemis, et cela, dans leur propre cités, où eux-mêmes exercent le pouvoir ! Ecoute, Socrate, tu prétends que tu poursuis la vérité, eh bien, voici la vérité : si la facilité de la vie, le dérèglement, la liberté de faire ce qu’on veut, demeurent dans l’impunité, ils font la vertu et le bonheur ! Tout le reste, ce ne sont que des manières, des conventions, faites par les hommes, à l’encontre de la nature. Rien que des paroles en l’air, qui ne valent rien !

PLATON, Gorgias, 491 e – 492 e

 

Polos a fini par admettre du bout des lèvres qu’il est pire de commettre l’injustice que de la subir, et que la punition est un bienfait pour notre âme, et ce qu’il faut rechercher si l’on a commis une faute.

Dernier coup de Socrate contre la rhétorique : Elle n’est d’aucune utilité, si elle évite au coupable un juste châtiment. Au contraire, elle est nocive, elle rend malheureux.

THESE DE CALLICLES

Il distingue deux perspectives différentes, selon la nature et selon la loi. On parle des mêmes choses, mais pas sous le même rapport.

Polos se réfère à la nature quand il dit qu’il est plus mauvais de subir l’injustice.

Socrate se réfère à la loi en disant qu’il est plus laid de commettre l’injustice.

Socrate entretiendrait la confusion en passant de l’injustice comme plus laid à l’injustice comme plus mauvais.

Chacun peut selon le sophiste Calliclès avoir raison selon son point de vue, question de perspective.

Mais sous les perspectives, il y a des jugements de valeur, et toutes les perspectives n’amènent pas aux mêmes conséquences :

L’ordre de la nature n’est pas institué par l’homme. Il est constant, universel. Les hommes devraient lui obéir, le respecter.

L’ordre de la loi est institué par les hommes. Il relève de la culture, il varie dons selon les lieux, selon le groupe social. Il peut donc être modifié, contesté, on peut lui désobéir.

Si donc l’enjeu du dialogue est de savoir comment vivre, et comment être heureux, c’est en se rapportant à l’ordre de la nature ou à l’ordre de la loi qu’il faudra répondre. Parallèle avec le fait de vivre selon le corps ou vivre selon l’âme.

Comment doit-on vivre ? Pour répondre, Calliclès divise l’humanité en deux : les forts (le grand nombre) et les faibles (l’exception).

Selon la nature, les faibles doivent vivre comme des faibles, et les forts comme des forts.

Si les faibles veulent vivre comme les forts, être égaux aux forts, alors c’est contre nature, contre l’ordre des choses.

Selon la nature, subir l’injustice c’est souffrir, être l’esclave de plus fort que soi.

Mais selon Calliclès, l’ordre de la loi institué par les hommes renverse l’ordre naturel, car il a été institué par le plus grand nombre, par les faibles. Le nombre, c’est la force des faibles. La loi est au service de l’intérêt du grand nombre, elle protège les faibles de la tyrannie des forts.

Les lois sont donc anti-naturelles.

Au contraire, une Cité naturelle est possible, si l’on ne réduit pas les forts dès leur plus jeune âge à se soumettre au grand nombre et à croire aux lois instituées. Mais on leur inculque dès le plus jeune âge à renoncer à faire usage de leur force. On leur apprend à renoncer à leurs désirs, ambition, possession, on leur apprend que l’égalité est juste. Au contraire, les faibles sont jaloux, envieux, ils vont s’imaginer qu’ils valent autant que les forts. Incapables de se hisser au même niveau qu’eux, ils les rabaissent à leur propre niveau, la Cité est soumise à un nivellement par le bas.

L’ordre de la Cité telle que Socrate l’a en vue est au contraire républicain, égalitaire. Il est démocratique au sens moderne d’une égalité de tous les citoyens.

La Cité conforme à la nature est bien au contraire selon Calliclès la Cité tyrannique. L’intérêt des forts est conforme à celui de la nature.

Seul un tyran, au-dessus des lois, peut ramener la Cité à suivre l’ordre naturel, et soumettre les faibles au fort comme c’est « naturel » qu’ils le soient ; La force étant un principe naturel, c’est par la violence que cet ordre naturel doit être retrouvé.

Il légitime donc la domination des forts par référence à la nature : puisque les forts valent mieux que les faibles, il est naturel qu’ils les dominent.

On notera que Calliclès coupe l’humanité en deux groupes, forcément antagonistes, il y a deux humanités, les forts et les faibles. Il se situe dans le groupe des forts, et ordonne à  Socrate de le rejoindre.

Les vies humaines ne sont pas de même valeur, l’inégalité naturelle légitime alors l’inégalité sociale. L’inégalité naturelle doit devenir une norme de justice.

Calliclès soutient son propos en se référant aux faits, qui « parlent d’eux-mêmes » : l’injustice se constate aussi bien chez les animaux (on prend exemple sur eux !) que chez les hommes. Les hommes en fait ne sont pas égaux, les hommes en fait sont injustes. Le fait, c’est la vérité, la vérité est dans le camp de Calliclès !

Pour finir, Calliclès achève de renverser les rôles : c’est lui et non plus Socrate qui accuse le langage, fautif car il est vecteur de l’éducation qui amène les enfants à croire en la justice des hommes et à oublier la nature. Et c’est lui qui tente de convertir Socrate à la rhétorique, à abandonner la philosophie. C’est lui qui tentera ironiquement de rééduquer Socrate. C’est lui enfin qui renvoie à Socrate la question de l’utilité : à quoi sert la philosophie ?

Dans la suite de son discours, il réduira la philosophie à n’être qu’un amusement de jeunes gens, indigne d’un homme accompli.

-          Que pourrions-nous répondre à Calliclès ?

Nous pourrions nous demander si le fait peut fonder le droit. Question que posera Rousseau, qui l’amènera à écrire le Contrat social. Le fait n’est pas le droit, et si c’est vrai que les hommes sont souvent injustes, ce n’est pas vrai qu’ils doivent l’être.

On pourra contester cette division de l’humanité en deux groupes forcément antagonistes dans leurs intérêts, et distincts dans leur essence, comme deux humanités différentes.

Demander à Calliclès si l’homme n’est pas naturellement un être de culture, et si l’humanité de l’homme ne consiste pas justement à s’éloigner de cet état de nature, pour autant qu’il existe.

Enfin on pourra se demander si le concept de nature employé par Calliclès est bien défini. Qu’est-ce que cette nature dont l’homme se serait éloigné ? N’est-ce pas paradoxal de poser une nature et ensuite de désigner (selon quels critères) des comportements qui ne seraient pas issus de cette nature ? N’est-ce pas paradoxal de se référer à des animaux différents des hommes par nature, pour servir de norme à nos actions ? Où commence et où finit cette nature dont parle Calliclès ? N’est-elle pas uniquement un concept fabriqué pour légitimer l’emploi de la violence et l’inégalité qu’il veut lui-même instituer ? Au fond, ce que Calliclès nomme « naturel », c’est ce qui arrange Calliclès.

-           Comment Socrate va-t-il lui répondre ? Socrate prendra Calliclès au mot : Calliclès prétend que les lois sont la création de la foule, or il devra admettre que la foule est plus forte qu’un homme seul – donc la foule est « meilleure » selon la logique de Calliclès lui-même, et elle doit naturellement gouverner… Le sophiste devra par la suite admettre une distinction entre « être le plus fort » et « être le meilleur », d’où Socrate partira pour lui faire admettre que la vertu est du côté de la justice et non pas de la force…

C’est pour convaincre Calliclès de la valeur supérieure d’une vie de tempérance et du danger que l’on court en laissant toute licence à ses désirs que Socrate évoquera le mythe du tonneau des Danaïdes.

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