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le langage

 

Décrire le phénomène du langage

è Fait humain constant : tous les hommes utilisent le langage, et tout le temps

Le corps effectue certains mouvements : phonation, gestes, mimiques, écriture

Avec/pour d’autres hommes : activité sociale

Activité également intériorisée : pensée

Valeur du silence

 

è Le langage est constitué de signes

Ce qui n’est pas un signe : Marcher ; Respirer.

Ce qui peut être signe ou pas : bailler, rire, cligner l’oeil…

Ce qui est toujours signe : parler, écrire, dessiner, danser, signer

è Comment un geste, un son, une trace écrite viennent-ils à prendre un sens ?

 

è Les mots écrits

Les paroles gelées, Rabelais, Pantagruel: parabole sur l’écriture, le livre, qui garde les paroles et les restitue, mais qu’il faut lire pour qu’elles reprennent vie.

- Conserver, médiatiser, transmettre, donner à penser.

- Curieux voyage dans le temps des mots (cf texte Pascal « les ruches des abeilles »).-è Il faut un « récepteur » (lecteur, auditeur) pour que les sons deviennent signes, paroles, sens

- Le sens procède d’une rétroaction: la phrase n’a de sens que lorsque le dernier mot a été dit. De même que la conscience est toujours » un retour sur », le langage ne prend sens que dans un « après coup » dont l’énonciateur lui-même ne s’exclut pas: on ne sait ce qu’on a dit que lorsqu’on a fini de l’énoncer.

Sketch Raymond Devos: http://www.youtube.com/watch?v=Td4pqnCCo0M&feature=kp

è L’activité langagière semble parfois trouver sa finalité en elle-même, nous parlons pour parler ; nous nous cachons, enfermons dans nos paroles (loghorrée) – par peur du silence ? Parce que des mots vraiment pensés nous révèlent, nous dévoilent, nous engagent ?

è Activité sociale

è Equivocité des mots

 

 

Ce que nous apprennent les mythes

Création du monde par le Verbe : « Dieu dit » ; pouvoir thaumaturgique (magique) de la parole « abracadabra »

Adam nomme les animaux : s’en fait le maître

è La parole « crée » le réel, fait exister les choses

Babylone : désunion par la diversité des langues

Question de la « langue originelle »

è Le langage unit les hommes (collaboration) ; les langues désunissent les hommes

 


 

Problèmes et enjeux :

Quel rapport le signe institue-t-il entre le sujet et le monde ? Entre le sujet et les autres ? Entre le sujet et sa propre pensée ?

 

Anthropologique :

Humain :

Etre parlant, milieu signifiant

Etre parlé

Conscience/inconscient, significations jamais closes, être jamais totalement maîtrisée

Diversité des langues, langues reflètent des modes de vie, des mondes perceptifs, façons particulières d’être au monde

Qu’est-ce que l’analyse du langage peut nous apprendre sur l’homme ?

 

Epistémologie :

Outil de connaissance, mise en forme de la pensée, pouvoir objectivant

mais semble à la fois nous permettre de connaître les choses, et nous en éloigner :

Médiatise, classe, organise, formate

Evoque, suggère, influence, doubles sens, imprécision

Comment concevoir les rapports de la pensée et du langage ?

 

Ethique :

Action sur les autres, dimension sociale : institue / ordonne, blesse/mensonge, manipulation, sophisme

Dialogue, philosophie

Y a-t-il de mauvais usages du langage ?

 

 

 

-          Une langue universelle, univoque, logique ?

-          Un examen des usages, jeux de langages, délimiter ce qui peut être dit

 

Sujets possibles :

Parler, est-ce penser ?

Les mots nous éloignent­ils ou nous rapprochent­ils des choses ?

Le langage est­il un simple instrument de la pensée ou sa substance même ?

Peut­on instituer une langue universelle ?

Suffit­il de communiquer pour dialoguer ?

Quelle est l’origine des langues ?

Parler est­ce le contraire d’agir ?

Qui parle quand je dis « je » ?

Faut-il opposer les paroles aux actes ?

Le langage est un système de signes permettant l’expression et la communication de la pensée. Il présuppose deux conditions :

è La pensée. Parler consiste à viser du sens à travers des signes. Or seule une conscience ou une pensée peut intentionner du sens et effectuer le rapport par lequel un signifiant renvoie à un signifié.

è La vie en société. Parler c’est parler à quelqu’un qui nous parle. Le langage manifeste l’être relationnel de l’homme. « Le langage est fils de société » écrit Alain.

 

 

 

 

Idée principale :

On veut en venir à l’idée d’une nécessité de la réflexion critique sur le fonctionnement du langage et une éthique sur ses usages. Clarification du langage : rôle de la philosophie

 

Signe, sens et pensée

 

La sémiologie est la science qui étudie les signes.

Elle classe les signes selon la nature de la relation unissant le signifiant au signifié ou bien selon la nature de la réponse qu’ils appellent.

Selon le premier critère on distinguera l’indice, le symbole, le signe linguistique. Selon le second le signal et le signe linguistique.

 

I-                   Comment un signe reçoit-il son sens ?

Conscience et représentation

Qu’est-ce qu’un signe ?

 

On peut appeler signe tout ce qui représente une chose et donc renvoie à elle.

Un signe est une réalité double. Il articule un signifiant à un signifié de telle sorte que l’un renvoie à l’autre. C’est dire qu’un signe se définit par la fonction de renvoyer hors de lui à quelque chose.

La médiatisation

L’opération par laquelle le sujet se met à distance de lui­même pour devenir conscience est le langage.

Le langage interpose le signe entre la conscience et son objet de telle sorte que celui­ci existe comme une signification.

La signification est donc l’opération par laquelle la conscience institue une relation entre un signe et son objet.

Grâce au signe la conscience dispose de la chose, en dehors de sa présence sensible et peut viser des significations débordant largement l’ordre du visible.

Car les signes ne désignent pas seulement les choses de ce monde, ils ouvrent sur l’invisible, monde des idées, des valeurs, des relations, n’ayant pas d’autre support matériel que les signes mais constituant l’horizon de notre humanité.

 

A-    Un « langage naturel » ?

 

a)      Indice/symbole/signe

 l’indice : un rapport de cause à effet

Ex : La fumée est le signe du feu. La fièvre le signe de la maladie.

Ici il y a une contiguïté de fait, vécue entre le signifiant et le signifié, un rapport de cause à effet. On appelle indices, les éléments du réel ayant valeur d’évocation d’autres éléments du réel. Il va de soi qu’une réalité n’est pas un indice en soi. Elle ne peut fonctionner comme tel que pour une conscience la constituant comme un signe.

-           Le symbole : une correspondance analogique

Ex : La source est le symbole de la pureté, le feu de l’enfer, le lion de l’orgueil ou le paon de la vanité.

On appelle symboles, « tout signe concret évoquant par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir » Lalande, Vocabulaire de la philosophie.

Il y a, en effet, quelque chose dans le crépitement des flammes de l’incendie qui fait penser à l’enfer, quelque chose dans le port du lion qui fait penser à l’orgueil. Tout se passe comme s’il y avait une correspondance analogique entre le signe et le sens, entre l’image concrète et la signification abstraite.

Originellement, le symbole est un objet coupé en deux dont les deux moitiés par leur coïncidence (sumballein : mettre ensemble) peuvent servir de signe de reconnaissance. Le symbole était en usage en Grèce dans le cadre des relations d’hospitalité. Si on avait transmis la moitié du symbole à ses enfants qui les avaient eux­mêmes transmis à des étrangers, on devait reconnaître dans l’inconnu se présentant chez vous, muni de cet objet, l’ami qu’il fallait accueillir.

Dans le symbole, le signe coïncide avec son sens sans toutefois se confondre avec lui. La moitié visible du symbole (le signe) ouvre sur la partie invisible (le sens) qu’il sert à figurer. Elle a une fonction de reconduction du sensible au sens et l’enracinement du sens dans l’objet qui le figure est tel qu’on peut dire qu’un objet symbolique est ce qu’il signifie. Cependant s’il est suffisant, il n’est jamais adéquat car un symbole n’épuise jamais toute la richesse du sens qu’il concrétise.

Le symbolisme a des racines psychologiques profondes et la poésie symboliste utilise les ressources de ces mystérieuses correspondances.

 

b)     Le cratylisme, ou l’hypothèse d’une langue « naturelle »

Le langage a-t-il un rapport analogique avec le monde ?  Dans cette hypothèse le signe serait l’image sonore de la réalité. La langue de la science serait celle qui donnerait une image vraie, une représentation exacte de ce qui est. Les différentes langues existantes seraient des langues dégradées, qui ne donneraient plus qu’une image déformée du réel.

C’est du moins l’hypothèse qui est débattue par les protagonistes du Cratyle, de Platon. On nomme cratylisme l’hypothèse d’une telle langue naturelle.

 

Cependant il y a très peu de signes répondant à la définition donnée.

La relation unissant le signifiant au signifié n’est pas naturelle, elle est culturelle.

 

Ce qu’illustre ce poème de Mallarmé, qui se déole que le mot jour » ait un son sombre, et le mot nuit un timbre clair.

* »À côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce peu ; quelle déception, devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, là clair. Le souhait qu’un terme de splendeur brille, ou qu’il s’éteigne, inverse ; en restant dans des alternatives lumineuses simples — Seulement, sachons n’existerait pas le vers : lui, philosophiquement ou historiquement rémunère le défaut des langues, complément supérieur. »

(Mallarmé, La revue blanche, 1 septembre 1895)

 

c)      Syntaxe et logique

 


 

B-    Une relation conventionnelle.

 

a)      Le signe est arbitraire

A la différence de l’indice et du symbole, le signe linguistique se caractérise donc par la distance entre lui et ce qu’il désigne.

Ex : Tous les signes linguistiques. L’image graphique ou sonore « tête » désignant le concept : tête.

Ici la relation entre le signifiant et le signifié a été instituée. Elle doit être apprise pour que le signe soit compris car il n’y a rien dans la suite de sons /tet / qui fasse penser à la signification. Le signe linguistique est arbitraire, ie « il n’a aucune attache naturelle dans la réalité ».

 

« Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le total résultant de l’association d’un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement: le signe linguistique est arbitraire.

Ainsi l’idée de «soeur» n’est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s ­ ö ­ r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quelle autre: à preuve les différences entre les langues et l’existence même de langues différentes: le signifié «boeuf» a pour signifiant b ­ö ­ f d’un côté de la frontière, et o ­ k ­ s (Ochs) de l’autre. [...]Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit pas donner l’idée que le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (on verra plus bas qu’il n’est pas au pouvoir de l’individu de rien changer à un signe une fois établi dans un groupe linguistique); nous voulons dire qu’il est immotivé, c’est­à­dire arbitraire par rapport au signifié avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité »

Ferdinand de Saussure. Cours de linguistique générale 1906­1911.

Image acoustique : empreinte psychique d’un son : mot, non pas prononcé ou phonétisé, mais tel qu’il existe dans notre tête quand nous pensons en silence (« sons muets »). C’est ce qui sert à signifier, à renvoyer à autre chose : on l’appelle un « signifiant ».

Concept : pas image mais idée générale : par exemple, le concept de triangle n’est pas la représentation particulière que je me fais d’un triangle. Alors que le triangle particulier a toujours une forme, une couleur, une taille, etc., le concept de triangle est l’idée qui regroupe les points communs de tous les triangles, ce qui fait que ce terme peut s’appliquer à tous les triangles. Bref : ce n’est autre qu’une définition.

Ces idées générales ou concepts, qui sont ce que désignent les images acoustiques, supposent donc qu’on ait regroupé plusieurs choses sous un même mot, sous une même appellation, à partir de leurs points communs (« chaise » : tout ce qui sert à s’asseoir ; pas « cette » chaise là)

On l’appelle le « signifié »

 

Convention

Les signes linguistiques ne peuvent être compris qu’à l’intérieur d’un groupe social utilisant le même code.

è Le sens relève d’un accord tacite entre les hommes. On appelle convention cet accord des volontés.

Conséquences :

-          la liberté d’inventer sans cesse de nouveaux signifiants, de nouveaux signifiés, de nouvelles relations entre les deux.

-          La fragilité du lien entre le signe et son sens, la convention fluctuant avec les mœurs et ne s’enracinant dans aucune raison objective. Equivocité, fluctuations du sens, malentendus.

-          La diversité des langues

 

b)     La diversité des langues

Distinction : langage, langue, parole.

Le fondateur de la linguistique Ferdinand de Saussure distingue : le langage, la langue et la parole.

Le langage est la faculté, commune à tous les membres connus de l’espèce humaine, de communiquer à leurs semblables des contenus de pensée grâce à des signaux sonores.

Mais, si cette capacité est commune, universelle, elle se traduit en une multiplicité de langues, mortes ou vivantes.

-           La langue.

Une langue est un système de signes propre à une collectivité que chacun doit apprendre pour parler. L’aptitude linguistique qui est universelle s’exerce donc dans une langue particulière. Celle­ci se caractérise par son lexique et sa syntaxe. L’enfant n’apprend pas sa langue maternelle comme il apprendra plus tard sa table de multiplication ; il découvre plutôt les possibilités de sa faculté linguistique à travers une expérimentation incessante faite d’autocorrections et de mise en œuvre inconsciente des règles d’analyse et de construction en jeu dans tout énoncé.

Les usages de la langue supposent du jeu dans les contraintes et cette tension permet de comprendre les transformations observables des langues.

Les conventions linguistiques ne procèdent pas de décisions volontaires, individuelles et conscientes. Toutes les politiques visant à exercer un pouvoir sur l’évolution d’une langue font l’expérience de leur impuissance. Une langue est un procès sans sujet, c’est l’usage qui en décide.

 

« Rien ne nous paraît plus objectif et naturel, plus inhérent à la réalité physique universelle, que le découpage du spectre en ses couleurs violet, indigo, bleu, vert, etc. Nous sommes persuadés que toutes les langues ­ reflets de cette réalité dans un esprit humain que nous imaginons partout identique à lui­même ­ doivent découper le spectre de cette même façon par leurs dénominations des couleurs. L’étude des langues, même voisines de la nôtre comme le gallois, nous détromperait. Le sango, langue de l’Oubangui, ne connaît que trois couleurs fondamentales : vulu, blanc ; vuko qui désigne tout ce que couvrent pour nous le violet, l’indigo, le bleu, le noir, le gris et le marron foncé; et bengmbwa qui désigne le jaune, le marron clair, l’orangé et le rouge, le roux et le blond. Ce qui n’empêche pas la femme sango de distinguer les couleurs de toutes les étoffes qu’elle appelle vuko, aussi bien que les nôtres distinguent toutes les nuances du bleu ou du vert (jade, nattier, prusse, etc.). Ni de recourir, quand il faut préciser (comme nous disons rouge cerise ou brun tabac, cerise ou tabac) aux ressources des déterminants ou des métaphores.

Mounin. Clefs pour la linguistique.

 

-          La parole.

Elle est l’usage singulier que chacun fait de sa langue et il y a autant de façons de parler une langue qu’il y a de sujets parlants. Cet usage est à la fois déterminé par les contraintes de la langue et libre.

 

« Chaque sujet parlant, même quand il modifie la langue s’éprouve astreint à de tels modes d’expression qu’il puisse se faire comprendre des autres (…) Il faut que la langue soit autour de chaque sujet parlant comme un instrument qui a son inertie propre, ses exigences, ses contraintes, sa logique interne, et néanmoins qu’elle reste ouverte à leurs initiatives (comme d’ailleurs aux apports bruts des invasions, des modes et des événements historiques) toujours capable de glissements de sens, des équivoques, des substitutions fonctionnelles qui donnent à cette logique comme une allure titubante » Merleau­Ponty Sens et non sens.

 

 

c)      Les éléments extra-linguistiques

 

-          Le sujet parlant. Il intervient avec ses mimiques, son ton, son intention signifiante, son statut social mais aussi le non dit, le sous entendu ou l’impensé qui affleure dans les interstices du discours. Une même phrase prononcée sur des tons différents, par des personnes différentes, avec des sous entendus différents prend des sens différents.

-          Autrui. Le sens encodé doit être déchiffré par celui qui le reçoit. Plus les niveaux de signification sont exigeants, plus ils requièrent un effort de la part du décodeur. Il lui faut se porter à la hauteur de l’intention signifiante du locuteur. A défaut il y a déperdition de sens voire trahison. D’où le risque de malentendus. La communication est toujours exposée au faux sens, au contresens. On déchiffre avec ce que l’on est et on ne comprend l’autre que dans ce qu’il partage de commun avec nous. Il faut une communauté d’expérience pour que le sens circule.

-          La référence. Enfin, pour comprendre un message, il faut pouvoir se rapporter à ce à quoi il renvoie. A défaut le message est proprement inintelligible.

 

La signification est donc une opération très complexe car elle est à la fois un rapport au monde et un rapport à autrui, à l’intérieur d’un univers de discours commun.

 

 

 


 

C-    La réponse au signe

 

Le sens du signe est donc donné non seulement par le lien institué entre le signe et son référent, mais aussi par la réponse qui lui est donné. On distinguera alors signal et signe, le signal étant ce qui donne lui à une réponse stéréotypée, le signe étant au contraire sujet à une véritable compréhension.

 

a)      Le signal : la réponse est une action.

Ex : La sonnerie est le signe de la fin du cours.

Le feu rouge est le signe de l’interdiction de passer.

On appelle signal ce genre de signe déclencheur d’action.

Comment décrire la réponse ?

La réponse est immédiate, stéréotypée. Elle est fondée sur une association répétée dans des conditions identiques. Si la situation change, la personne ou l’animal dressé à réagir à un signal ne répond plus. Car le signal ne s’adresse pas à l’intelligence, il suscite un comportement relevant d’un automatisme. L’ensemble immuable appelle une action immuable.

On sait que l’on peut conditionner les êtres à réagir à certains stimuli. Pavlov fait saliver un chien au seul tintement d’une clochette ayant été préalablement associé à la nourriture, stimulus naturel.

Lorsqu’on observe les communications animales, on s’aperçoit que les signes que les animaux utilisent sont toujours des déclencheurs d’action.

Les expériences de Von Frisch sur les abeilles nous montrent que le langage animal peut certes véhiculer des messages abstraits (distance, hauteur, direction) mais qu’il n’est pas adaptable à toutes les situations, contrairement au langage humain. Le langage humain est inventif, il permet en outre le dialogue entre plusieurs individus, ce que ne permet pas le langage animal.

Les danses que les abeilles exécutent après la découverte d’un butin, ne suscitent pas en réponse de nouvelles danses de la part de leurs compagnes. Elles déclenchent leur départ vers la source de nourriture indiquée par ces signes.

 

Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure, non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu’elle l’a dit; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car bien que Montaigne et Charron aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu’elle ait usé de quelque signe pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que des bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.

Descartes, Lettre au Marquis de Newcastle, 23 Nov 1646  (P 147)

La pie communique son envie de manger une cacahuète. Elle exprime cette envie (passion) au moyen d’un mot, « bonjour ». Le mot reste attaché à sa convoitise, il n’est pas disponible pour penser cette convoitise, pas plus qu’elle ne pense la signification « bonjour ». Le langage humain au contraire peut signifier la faim ou le salut, indépendamment du besoin immédiat.

b)      Le signe linguistique : la réponse est la compréhension d’une signification.

Au contraire, les signes linguistiques appellent la compréhension et non seulement l’action. Ils requièrent un acte d’intelligence pour être déchiffrés et mettent en jeu la fonction symbolique c’est­à­dire la capacité de se distinguer de la réalité pour la signifier par l’intermédiaire d’un signe. La fonction symbolique est une fonction spécifiquement humaine car elle suppose une aptitude à l’abstraction, une capacité de penser en dehors et à distance du vécu et du concret et de viser la signification comme une fin en soi.

Le signe linguistique exige donc une représentation mentale pour être compris.

A l’inverse du signal il n’adhère pas à une situation particulière. En témoignent la diversité des langues, l’équivocité des mots, la polysémie d’un phénomène.

 

« Si (…) les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes – qui ne peuvent pas être en nombre infini – soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. « N’importe quoi peut désigner n’importe quoi », tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile »

BERGSON,  L’évolution créatrice, p 159.

 

NB : On peut bien dire que l’animal comprend le signal mais la signification est toujours subordonnée à un résultat pratique. Elle se dilue aussitôt dans l’acte car pour l’animal, la signification n’est jamais un but en soi. « L’homme prononce un mot pour faire connaître un de ses états et parce qu’il en fait un symbole de cet état ; l’animal émet un son pour obtenir quelque effet qui s’en est jadis suivi et parce qu’il a constaté la liaison de cet effet à l’émission de ce son ». Pradines

 

Parler, c’est accéder au registre du symbolique.

 

 

 


 

II-                Langage et pensée

 

Cette phrase de Boileau est devenue proverbiale :

 

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Nicolas Boileau, l’art poétique

 

Si la pensée est claire, l’expression le sera aussi. Et si l’expression est confuse, c’est que la pensée est vague, peu structurée, peu logique. On constate ici l’apparente antériorité de la pensée sur l’expression, autrement dit la dépendance de l’expression par rapport à la pensée.

 

On croit en effet communément que la pensée est antérieure au langage, que langage et pensée sont deux choses bien distinctes, et que le langage ­ n’est qu’un instrument destiné après coup à communiquer une pensée intérieure existante par elle-même.

Pour Descartes, le langage sert à exprimer nos pensées. La pensée précèderait donc le langage, le langage ne donnerait qu’un « habillage » à la pensée.

 

 

On pourrait alors penser sans mots ?

On peut cependant se demander si la pensée n’est pas identique aux mots qui la disent, plutôt que d’exister d’abord et s’exprimer ensuite. La pensée n’est-elle pas dès son émergence constituée par des mots ? Nous pouvons ne pas exprimer aux autres ce que nous pensons, mais en notre for intérieur les pensées que nous nous adressons à nous-mêmes ne sont-elles pas aussi mises en mots ?

 

 

PB : Pour parler faut-il d’abord penser ? Ou bien ne saurions-nous pas penser sans des mots pour mettre en forme cette pensée ? On se posera alors la question de l’antériorité des mots sur la pensée, ou l’inverse.

 

 


 

A-    La pensée dépend du langage.

 

a)      On parle avant de savoir ce que l’on dit

 

« Ne demandez donc point comment un homme forme ses premières idées ; il les reçoit avec les signes ; et le premier éveil de sa pensée est certainement, sans aucun doute, pour comprendre un signe. (…) Sans aucun doute tout homme a connu des signes avant de connaître des choses. Disons même plus ; disons qu’il a usé des signes avant de les comprendre. L’enfant pleure et crie sans vouloir d’abord signifier ; mais il est compris aussitôt par sa mère. Et quand il dit maman, ce qui n’est que le premier bruit des lèvres, et le plus facile, il ne comprend ce qu’il dit que par les effets, c’est à dire par les actions et les signes que sa mère lui renvoie aussitôt. « L’enfant, disait Aristote le Sagace, appelle d’abord tous les hommes papa. » C’est en essayant les signes qu’il arrive aux idées ; et il est compris bien avant de comprendre ; c’est dire qu’il parle avant de penser »

Alain, Les Idées et les Ages. 1927.

 

L’expérience montre qu’il y a une antériorité de l’exercice du langage sur l’expérience de la pensée. Le mot permet de former l’idée. L’idée ne préexiste pas au mot.

 

b)     Il faut parler pour savoir ce que l’on pense

Il nous arrive de chercher les mots avant de parler, de ne pas toujours trouver le mot adéquat. Cela signifie-t-il que la pensée existe hors des mots ?

Non : on ne cherche ses mots qu’à l’aide d’autres mots et l’on ne sait ce que l’on voulait dire que lorsqu’on l’a dit.

 

« C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite nous les marquons d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage, et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle­ci au mot. On croit ordinairement il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement; car, en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »

Hegel. Encyclopédie, III, Philosophie de l’esprit. § 462.

 

 

 

Hegel dénonce ici la double illusion :

-          Illusion d’une pensée pure  

Selon Hegel, il n’y a pas de pensée extérieure au langage. La pensée pure est un mythe. La pensée non articulée, non verbalisée est une pensée vague, confuse, indéterminée.

 

-          Illusion de l’existence d’un ineffable supérieur à tout ce qu’il est possible de dire.

L’ineffable, ce serait ce qui est au-dessus de toute possibilité d’expression, tellement exceptionnel et unique que nos mots ne peuvent lui assigner aucune catégorie, aucun genre.

En fait, pour Hegel, ce qui ne peut pas se dire est en réalité, ce qui n’est pas clairement pensé, ce qui reste confus.

 

L’intention signifiante procède par approximations successives d’une formulation intérieure imprécise à une formulation plus précise. Elle va de l’obscur au clair par la médiation des mots.

è C’est donc dans les mots que la pensée prend corps, consistance, réalité.

 

c)      La langue que l’on parle met en forme notre réalité

 

On croit volontiers qu’une langue est un instrument neutre par rapport à la réalité qu’elle décrit. On s’imagine qu’il y a un réel en soi, donné de toute éternité avec ses découpages, ses propriétés objectives que les langues ne feraient que répertorier.

Au fond on croit naïvement que les langues sont des nomenclatures universelles.

Cependant, la pensée est-elle indépendante du lexique dans lequel elle prend forme ?

La linguistique répond que non, bien au contraire, la structure de notre langage dépend de la structure de notre syntaxe et de des catégories de notre lexique.

 

Ainsi le linguiste Mounin déclare que

 

« les langues ne découpent pas cette réalité non linguistique de manière identique, que les langues ne sont pas un seul et même calque invariable d’une réalité invariable »

 

Chaque langue distingue à sa manière dans le réel des genres, des classes, des catégories etc,  et c’est à travers ceux-ci que l’on perçoit le réel.

Par conséquent, il n’est guère possible de percevoir ou de penser le réel en soi, indépendamment de tout codage.

Remarque : Même la science se dit dans une langue donnée (autrefois le latin, aujourd’hui l’anglais). Par ailleurs, l’écriture mathématique ou logique des énoncés se formule de son côté en codage programmatique, calcul sur des énoncés ne véhiculant plus de sens.

 

 

 

« Rien ne nous paraît plus objectif et naturel, plus inhérent à la réalité physique universelle, que le découpage du spectre en ses couleurs violet, indigo, bleu, vert, etc. Nous sommes persuadés que toutes les langues ­ reflets de cette réalité dans un esprit humain que nous imaginons partout identique à lui­même ­ doivent découper le spectre de cette même façon par leurs dénominations des couleurs. L’étude des langues, même voisines de la nôtre comme le gallois, nous détromperait. Le sango, langue de l’Oubangui, ne connaît que trois couleurs fondamentales : vulu, blanc ; vuko qui désigne tout ce que couvrent pour nous le violet, l’indigo, le bleu, le noir, le gris et le marron foncé; et bengmbwa qui désigne le jaune, le marron clair, l’orangé et le rouge, le roux et le blond. Ce qui n’empêche pas la femme sango de distinguer les couleurs de toutes les étoffes qu’elle appelle vuko, aussi bien que les nôtres distinguent toutes les nuances du bleu ou du vert (jade, nattier, prusse, etc.). Ni de recourir, quand il faut préciser (comme nous disons rouge cerise ou brun tabac, cerise ou tabac) aux ressources des déterminants ou des métaphores. Mounin. Clefs pour la linguistique.

 

Chaque langue véhicule donc un « monde perceptif » particulier. Une langue est l’expression d’un peuple avec ses croyances, ses coutumes, son rapport singulier au monde; si bien qu’apprendre à parler revient à apprendre à percevoir et à penser le monde d’une certaine manière.

 

L’éclatement de l’humanité en groupes linguistiques distincts rappelle le mythe de Babel.

Les langues ne sont donc pas interchangeables. La pluralité des langues implique une pluralité de visions du monde.

 

« Chaque langue reflète et véhicule une vision du monde » (Mounin).

De plus, la langue que l’on parle génère des présupposés métaphysiques :

-          Croyance en l’existence d’un sujet pensant, un « JE » substantiel.

-          Croyance en l’existence des Idées au sens platonicien.

-          La prédication (sujet-prédicat), est vue par Nietzsche comme le lieu de naissance de la métaphysique.

 

Conclusion :

è On pense comme on parle, notre pensée a la même structure que notre syntaxe et que notre lexique.

è Notre langue est la forme de notre pensée.

 

Cependant, s’il n’y a pas de contenu sans forme, y a-t-il une forme sans contenu ? Autrement dit, le langage peut-il exister indépendamment de la pensée qu’il a pour fin de mettre en forme ?

(par analogie, pour mieux comprendre : de l’eau sans verre se répandrait, un verre sans eau ne servirait à rien…)


 

B-     Le langage sans la pensée ne signifie plus rien

 

Dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, Rousseau formule le paradoxe suivant :

 

« Si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu plus besoin encore de savoir penser pour trouver l’art de la parole »

 

On constate en effet que si le langage est bien la condition d’une pensée clairement articulée, le discours peut aussi se vider de toute pensée et se transformer en verbiage vain.

 

a)      Parler pour ne rien dire

-          Bavardage : Les mots véhiculent des significations collectives, reflets des préjugés d’un peuple.

-          Verbalisme : Défaut de quelqu’un qui masque sous un flot de paroles une indigence d’idées.

-          Psittacisme : Fait de répéter quelque chose comme un perroquet en s’exprimant sans comprendre le sens de ce qu’on dit; récitation mécanique de mots, de phrases, de notions dont le sens n’a pas été compris ou a été mal assimilé (d’apr. AUR.-WEIL 1981)

-          Banalités : mots usuels qui sont vidés de leur signification.

 

Nous parlons parfois pour masquer le « rien ». Le bavardage creux fait figure de divertissement, au sens pascalien du terme.

Au contraire, penser ce que l’on dit, c’est :

-          donner aux énoncés un contenu  qui se réfère au monde, à la réalité ;

-          accompagner l’énonciation d’une intention signifiante,

-          adresser ce que l’on dit à quelqu’un qui veut l’entendre.

-          Parler à propos et non pas étourdiment ou machinalement

-          tenir compte de l’opportunité de dire, dans la mesure où la parole est acte.

 

b)     Quand les mots pensent à notre place

On dit parfois avec une certaine mauvaise foi que nos paroles « dépassent notre pensée », nos paroles, nos silences,  « nous trahissent ».

S’il est possible de vouloir ne rien dire, il est impossible de ne rien dire du tout à partir du moment où l’on prend la parole, et même lorsque l’on se tait.

Toute parole laisse échapper du sens, plus de sens ou un sens différent de ce que l’on pensait :

-          parce que la parole est le vecteur privilégié de l’expression de l’inconscient.

-          parce que ce que je dis pour avoir un sens doit être entendu et compris par autrui, et que rien ne m’assure qu’il puisse/veuille réellement saisir le sens effectif de mes propos.

 

 

c)      Revenir aux choses mêmes

Notre pensée court sans cesse le danger du préformatage, du fait qu’elle s’inscrit dans un lexique prédéfini. Le langage nous éloigne des choses mêmes

 

Pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent tous des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même.

Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience, avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toute parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe.

HENRI BERGSON , Le rire, 1899 (Editions PUF, 1995, p.156)

 

On comprend ici qu’une pensée totalement aliénée par la langue dans laquelle elle prend forme et déconnectée de son rapport aux choses mêmes se videra de tout sens et rejoindra le babillage des perroquets ou le cliquetis d’une machine. Il faut donc parfois faire silence, pour que les mots se remplissent à nouveau de la présence du monde.

L’artiste peut retrouver ce rapport infra-langagier au monde, et saisir dans les choses mais aussi dans nos états d’âme leur singularité irréductible.

 

 

Conclusion du II:

L’élucidation de nos propres énoncés est un devoir intellectuel

Si nous n’y prenons garde, les mots débordent ce que nous voulons dire, trahissent notre intention signifiante car leur sens n’est pas univoque et peut être décodé à l’opposé du sens encodé. Penser ce que l’on dit requiert l’effort de préciser en quel sens on emploie un terme. Les mots ne signifient rien ou signifient trop, et l’énonciation, l’articulation et l’examen de nos propres énoncés constitue proprement l’activité de penser.

 

è La pensée peut donc être définie comme un exercice vigilant et critique du langage.

è Un sujet pensant doit s’engager dans ce qu’il dit mais aussi l’assumer, et ne pas laisser les mots véhiculer un sens qu’il n’a pas pris le soin de bien penser.

è La difficulté de penser réside en ce qu’il faut réfléchir avec des mots sans que les mots ne se mettent à penser à notre place, sans que nous « soyons parlés » par des mots qui nous dépassent.

è L’art ou l’usage poétique du langage nous permettent de « revenir aux choses mêmes » et de refaire surgir leur individualité.


 

III-             Du bon usage du langage

 

 

 

A-    Rhétorique ou dialogue ?

Le langage est-il une arme ? Tout dépend de la façon dont on l’emploie… La polémique (du grec polemos) est un combat verbal dans lequel le but est de vaincre l’adversaire, d’avoir raison de lui. La rhétorique est l’art de la persuasion, de la séduction par les mots. Que l’on séduise ou que l’on contredise, on ne cherche alors pas la vérité, on ne cherche pas à construire une pensée commune, on cherche à régner sur l’auditoire. Le bon usage de la parole consisterait alors à se rendre capable de dialogue avec autrui.

 

a)      Pouvoir du langage

Socrate : – Je me demande depuis longtemps quelle est cette puissance de l’art oratoire. A voir ce qui se passe, elle me semble d’une grandeur presque divine.

Gorgias : – Si tu savais tout, Socrate, tu verrais que l’art oratoire englobe, pour ainsi dire, en lui-même et tient sous sa domination toutes les puissances. Je vais t’en donner une preuve flagrante. Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer et le feu, et là où les exhortations des médecins restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art oratoire. Qu’un orateur et un médecin aillent dans la ville que tu voudras : si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin, j’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré, si cela lui plaît. Il en sera de même de tout artisan ; c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur ; car il n’est point de sujet sur lequel l’homme qui connaît l’art oratoire ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voilà ce qu’est l’art oratoire et ce qu’il peut.

Platon, Gorgias

Commentaire :

On note d’abord la forme de l’intervention de Socrate : questionnement (je me demande…) et ironie. Questionnement car c’est en cela que réside l’éthique philosophique et sa méthode. Ironie car Socrate est en face d’un homme qui ne se rend pas compte de ce qu’il est, qui ne se connaît pas lui-même, qui s’illusionne sur sa puissance. L’ironie consiste ici à prendre son interlocuteur au mot.

La thèse de Gorgias est simpliste : l’art oratoire est le plus puissant des arts. Gorgias se rend coupable de démesure (hybris).  Si la rhétorique se contentait d’être ce qu’elle est, un art du discours, elle serait inattaquable. Mais elle prétend apporter le bien suprême, le pouvoir, et à ce titre être le meilleur des arts, supérieur au savoir des spécialistes. C’est par là qu’elle va prêter le flanc à l’ironie socratique.

Gorgias confond plusieurs formes de savoir, et plusieurs formes de bien. Il confond la connaissance du langage avec la connaissance des objets dont on parle quand on emploie le langage. Il confond également la puissance de la persuasion et la compétence politique véritable. Il confond en résumé la vertu avec l’art d’avoir l’air vertueux.

 

 

b)     Ethique du dialogue

 

Socrate- Je pense, Gorgias, que tu as assisté comme moi à bien des disputes, et que tu y as remarqué une chose, c’est que, sur quelque sujet que les hommes entreprennent de converser, ils ont bien de la peine à fixer de part et d’autre leurs idées, et à terminer l’entretien, après s’être instruits, et avoir instruit les autres. Mais, lorsqu’il s’élève entre eux quelque controverse, et que l’un prétend que l’autre parle avec peu de justesse ou de clarté, ils se fâchent, et s’imaginent que c’est par envie qu’on les contredit ; qu’on parle par esprit de dispute, et non à dessein d’éclaircir la matière proposée. Quelques-uns finissent par les injures les plus grossières, et se séparent après avoir dit et entendu des personnalités si odieuses, que les assistants se veulent du mal de s’être trouvés présents à de pareilles altercations. A quel propos te préviens-je là-dessus ? c’est qu’il me paraît que tu ne parles point à présent d’une manière conséquente, ni bien assortie à ce que tu as dit plus haut touchant la rhétorique. J’appréhende donc, si je te réfute, que tu n’ailles te mettre dans l’esprit que mon intention n’est pas de disputer sur la chose même, afin qu’elle s’éclaircisse, mais contre toi. Si donc tu es du même caractère que moi, je t’interrogerai avec plaisir ; sinon, je n’irai pas plus loin. Mais quel est mon caractère ? Je suis de ces gens qui aiment qu’on les réfute, lorsqu’ils ne disent pas la vérité, qui aiment aussi à réfuter les autres quand ils s’écartent du vrai, et qui du reste ne prennent pas moins de plaisir à se voir réfutés qu’à réfuter. Je tiens, en effet, pour un bien d’autant plus grand d’être réfuté, qu’il est véritablement plus avantageux d’être délivré du plus grand des maux que d’en délivrer un autre. Or je ne connais pour l’homme aucun mal égal à celui d’avoir des idées fausses sur la matière que nous traitons. Si tu dis donc que tu es dans les mêmes dispositions que moi, continuons la conversation : et si tu crois devoir la laisser là, j’y consens, terminons ici l’entretien.

Platon, Gorgias

 

 

Commentaire :

Socrate décrit les dialogues qui tournent mal, mais en creux il pose les règles des dialogues véritables. Le texte que nous étudions s’oppose diamétralement au discours précédent de Gorgias sur la rhétorique.

è Dialoguer, c’est s’instruire réciproquement, c’est viser la vérité.

Ceux qui se fâchent sont centrés sur eux-mêmes, sur leurs passions (envie, crainte, ambition), leurs intérêts. Ils sont la proie de leur imagination. Ce qui est en œuvre, c’est la rivalité, et non la raison.

Pour dialoguer, faut-il être d’accord, avoir les mêmes opinions ? Le désaccord rend-il le dialogue impossible ?

-          Au contraire, Le désaccord n’interdit pas mais suscite le dialogue. Ce n’est donc pas un obstacle à la pensée, mais une occasion de penser plus loin.

Il ne s’agit pas pour Socrate de vaincre un adversaire. Les propos de Socrate, comme il le précise, ne visent pas la personne de Gorgias, mais son discours. Ce n’est pas Socrate qui n’est pas d’accord avec Gorgias, mais c’est Gorgias qui n’est pas d’accord avec Gorgias !

Son discours est contradictoire, ses idées ne concordent pas : il s’agit alors pour Socrate d’amener Gorgias à tomber d’accord avec lui-même. On voit que le dialogue libère de la contradiction et de l’erreur.

La réfutation n’est donc pas une arme pour faire chuter autrui, mais une invitation à chercher encore, à pousser plus loin l’investigation. Dès lors, la réfutation ne vise pas l’interlocuteur, mais c’est une force logique qui fait progresser la réflexion.

Ainsi, apercevoir une difficulté est un plaisir, car c’est elle qui offre une occasion de penser.

Qu’est-ce que ce plaisir socratique ? Il s’agit du plaisir que l’on prend dans le voisinage du Bien, ce qui est vraiment bon, avantageux et utile.

Ainsi, la réfutation, ce qui est douloureux pour celui qui prend la discussion pour un combat, est plaisant pour celui qui sait qu’il ne sait pas et qui recherche la vérité.

La fin visée n’est pas l’humiliation de l’autre et la vanité, mais d’acquérir une âme plus juste.

Le vainqueur est la vérité. Si le langage peut être une arme, ce n’est jamais le cas dans le dialogue.

Il faut donc que les deux interlocuteurs soient d’accord au moins sur le but et la méthode de la discussion avant de poursuivre. La réfutation pour chercher la vérité, ou le combat par le langage pour vaincre l’autre.

Le dialogue est donc une exigence à la fois logique et éthique.

 

B-    Un langage universel ?

 

C-    Une clarification des usages du langage

Une éthique de ce qui peut être dit

Le langage trace pour ainsi dire ses propres limites

4.114 – « [La philosophie] doit marquer les frontières du pensable, en partant de

l’impensable. Elle doit délimiter l’impensable de l’intérieur par le moyen du

pensable.

4.115 – « Elle signifiera l’indicible en figurant le dicible dans sa clarté. »

4.116 – « Tout ce qui peut proprement être pensé peut être exprimé. Tout ce qui

se laisse exprimer se laisse exprimer clairement. »

6.522- « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique.»

7 –  «Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.»

 

 

Ce que montre Wittgenstein, c’est que les interrogations religieuses sur la vie, la mort, l’éternité… ne peuvent se dire dans des propositions langagières, images du monde.

Ce qui ne peut se dire est logiquement dénué de sens.

Le Tractatus, qui semblait relever exclusivement de la philosophie de la logique, laisse apparaître ainsi en négatif un Tractatus virtuel non écrit, qui serait un traité éthique, mystique.

 

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