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Kant, qu’est-ce que les Lumières: politique, liberté de penser

Kant – Qu’est-ce que les lumières?

 

 

 

I-                   Sapere Aude

 

Peut-on penser par soi-même ? A  quelles conditions une pensée autonome est-elle possible ?

On pense en général que si nous ne pensons pas par nous-mêmes, la faute en revient aux autres, maîtres à penser et à leur influence, à leur emprise. C’est un peu vrai, sans doute, mais si notre pensée n’est pas libre c’est aussi et surtout par notre faute ! Si c’est par notre faute que nous ne pensons pas, est-ce alors par manque d’intelligence, par l’indigence de nos facultés de raisonnement ? Non, c’est par paresse et par manque de courage. Notre défaut de pensée a donc une origine morale.

 

TEXTE, extrait 1

Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même fautif  puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser).  Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.

 

Kant écrit ce texte en expliquant combien il est bénéfique à l’Homme de penser par lui-même, sans préjugés, sans la tutelle de « maîtres à penser ».

Pour ce faire, il reprend ainsi la maxime de l’Aufklärung, « Sapere aude ! » (Aie le courage de savoir ! / Ose savoir !), empruntée au poète latin Horace. Cette maxime est l’expression d’une volonté de raison et d’autonomie du jugement, qui caractérise toute philosophie comme telle.

Seul l’usage de la raison nous permet de ne pas croire n’importe quoi.

 

L’autonomie du jugement

Différence entre penser et avoir des opinions sur tout. Nos opinions sont empruntées à d’autres. On dénoncera l’hétéronomie des opinions ( hétéro : autre) Il faut alors avoir le courage d’une pensée autonome.

Autonome 

auto : soi-même

Nomos : lois

Etre autonome, c’est se donner à soi-même des lois, donc se fier à son seul jugement pour se diriger et faire usage de sa liberté.

Les lumières, sortie de la minorité

L’état de minorité quand il s’installe devient une seconde nature, on n’ose plus faire usage de son propre entendement, on n’en est plus capable. Penser par soi-même, ce n’est pas avoir des opinions sur tout, car ces opinions ne sont que le consentement donné à la Doxa, à la pensée toute faite. Il faut donc se libérer des tutelles et oser s’avancer tout seul avec l’aide de sa propre raison.

Ce qui est difficile, ce n’est pas de penser par soi-même, mais d’avoir le courage de s’y risquer.

Le terme « minorité » est ici à comprendre au sens juridique du terme, à savoir ne pas être capable d’assumer la responsabilité de ses opinions et de ses actes, et donc avoir besoin de la tutelle d’autrui. Kant parle aussi de l’hétéronomie du jugement, on s’en réfère à un autre (hétéro : autre) pour qu’il nous donne des règles de conduite (nomos : loi)

 

Les tutelles

Les tutelles sont-elles nécessaires, éducatrices ? Peut-on justifier leur existence par le fait justement qu’il y a un risque à penser par soi-même, parce que c’est difficile, dangereux, parce que nous ne sommes pas mûrs pour la liberté? Le risque de l’erreur justifie-t-il que l’on ait recours à des tuteurs pour penser ?

Non ! Certes on risque de « tomber », de subir des échecs, mais on parvient vite à une pensée autonome en s’y exerçant. Il ne faut donc pas craindre de se tromper, au contraire, c’est en se trompant et en rectifiant que l’on conquiert une véritable autonomie de jugement.

Les soi-disant « aides » nous enferment et nous maintiennent perpétuellement en état de minorité, comme des enfants que l’on empêcherait de grandir en les sur protégeant et en ne leur permettant pas d’assumer des responsabilités. Pour devenir libres, nous devons nous y exercer.

 

II-                La pensée autonome n’est pas une pensée solitaire, c’est une pensée publique.

 

Est-ce facile de parvenir tout seul à la majorité ? Un public peut-il accéder aux lumières ?

Doit-il selon Kant y accéder par une révolution ?

 

L’individu seul ne peut que de manière exceptionnelle s’arracher à la minorité : elle est devenue pour lui une seconde nature.

Mais ce qui est très difficile pour un seul individu est  facile à réaliser pour un peuple : la liberté des uns permet la liberté des autres. En pensant ensemble nous nous libérons mutuellement. La liberté de penser ne peut se concevoir qu’au sein d’un échange, d’une interaction entre les membres de la société.

Penser librement n’est pas le fait d’un seul individu, c’est le fait d’« un public », c’est-à-dire une nation, un peuple ; et si tous n’en sont pas capables, certains hommes peuvent y parvenir et éclairer les autres.

Distinguer indépendance/autonomie : La liberté de penser n’est pas à strictement parler une indépendance totale de la pensée individuelle : celle-ci n’a pas de sens, dans la mesure où pour penser il faut recevoir une culture, une éducation, il faut dialoguer avec les autres, il faut participer à la chose publique (res-publica).

Voir : liberté de publication.

 

Réformer, et non pas révolutionner :

Kant ne prône pas non plus la révolution : il faut que le peuple s’habitue progressivement à se passer de tutelle ; une révolution entraînera au contraire le peuple à instaurer lui-même de nouveaux tuteurs, car il n’aura pas appris petit à petit à exercer sa liberté de penser, et l’habitude de s’en remettre à d’autres ressurgira. C’est la pensée qu’il s’agit de libérer d’abord: et cela ne peut se faire d’un seul coup, il faut que la pensée libre progresse dans le temps de l’histoire. La notion de révolution « évacue » au contraire la temporalité historique, avec les risques que l’on a pu mesurer ultérieurement, la Terreur, les totalitarismes du XXème siècle…

 

TEXTE, extrait 2

Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.

 

Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

 

III-             Les libertés publiques et l’obéissance privée

 

De quelle forme de liberté un peuple doit-il bénéficier pour accéder à la majorité ?

En quoi consiste alors la liberté politique ?

La liberté de penser s’oppose-t-elle à l’obéissance ?

Doit-on obéir en toute circonstance, parce que notre fonction l’impose ?

Kant distingue deux limitations de la liberté.

L’une dit : ne raisonnez pas, mais obéissez. C’est l’obéissance sans pensée.

L’autre dit : raisonnez, mais obéissez. C’est l’obéissance réfléchie, autrement dit le devoir du citoyen.

Rappel : le devoir est une obligation libre. La limitation de la liberté d’agir n’est finalement pas une limitation.

Seule la première limitation (obéir et ne pas raisonner) fait obstacle aux Lumières. L’obéissance en tant que devoir n’est donc pas contraire aux Lumières.

 

Kant distingue une liberté publique et une liberté privée.

Contrairement à ce que l’on pense habituellement, ce n’est pas dans le domaine privé que la liberté de pensée peut se déployer, mais dans l’espace publique.

Le domaine privé pour Kant, c’est le domaine dans lequel le citoyen exerce son métier, sa tâche. Il se doit d’obéir, pour préserver la société de l’anarchie. Mais il se doit par ailleurs d’exprimer publiquement ses pensées, aussi librement qu’il le souhaite. Chaque citoyen est à cet égard à la fois un exécutant obéissant, et un « savant », doté de raison et des compétences qui lui sont propres dans son domaine d’expérience, et qui n’obéit qu’à lui-même.

Le domaine public : celui dans lequel le citoyen exerce sa fonction, son métier. citoyen dans sa fonction doit obéir (exemple de l’officier : s’il discute les ordres, la bataille est perdue !). Le même citoyen doit pourtant exprimer sa pensée publiquement, même si elle est critique. A terme, l’Etat ne peut que sortir gagnant de l’usage public de la raison.

 

Nous avons donc un devoir de réserve strict dans l’exercice de nos fonctions, et nous ne devons pas nous « servir » de cette fonction pour faire passer nos propres idées L’exemple du prêtre donné par Kant est à cet égard significatif : le prêtre doit enseigner ce que le clergé lui impose, mais il doit aussi et surtout, en tant que savant en ce qui concerne les questions religieuses, penser librement et faire librement usage de sa raison (de nos jours un professeur par exemple ne doit pas enseigner ses propres opinions. Mais en tant qu’individu, quand il n’enseigne pas, il doit contribuer au débat public.).

 

La liberté d’expression et de publication :

Afin d’assurer le libre usage public de la raison, la liberté d’expression devient une condition fondamentale. Mais l’effet de celle ci reste limité si les idées exprimées n’atteignent pas le plus grand nombre. Elle ne devient efficace que si elle est combinée à la liberté de publication afin de couvrir un terrain plus large. On en conclura à l’absolue nécessité de la liberté de la presse et de l’édition, sans laquelle on ne pourra parler de liberté de penser véritable. La liberté de publication n’est pas un simple moyen d’expression, elle est la condition même d’une liberté de penser véritable.

Pour aller plus loin :

 

A la liberté de penser s’oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d’écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser – l’unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s’attachent à cette condition.

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? (1786)

 
TEXTE, extrait 3

Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas » ! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez : » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? – Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des lumières. J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d’être tournés, par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir. Mais, qu’une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d’une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s’appuyant sur son propre entendement, s’adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu’en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l’on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu’il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s’il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n’ira pas à l’encontre des devoirs d’un citoyen, s’il s’exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l’injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l’enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l’Eglise qu’il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais, en tant que savant, il a pleine liberté, et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu’il y a d’incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d’une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n’y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. Car ce qu’il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l’Eglise, il le présente comme quelque chose au regard de quoi il n’a pas libre pouvoir d’enseigner selon son opinion personnelle, mais en tant qu’enseignement qu’il s’est engagé à professer au nom d’une autorité étrangère.

Il dira « Notre Eglise enseigne telle ou telle chose. Voilà les arguments dont elle se sert ». Il tirera en cette occasion pour sa paroisse tous les avantages pratiques de propositions auxquelles il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu’il s’est pourtant engagé à exposer parce qu’il n’est pas entièrement impossible qu’il s’y trouve une vérité cachée, et qu’en tout cas, du moins, rien ne s’y trouve qui contredise la religion intérieure. Car, s’il croyait trouver rien de tel, il ne saurait en conscience conserver ses fonctions ; il devrait s’en démettre. Par conséquent l’usage de sa raison que fait un éducateur en exercice devant son assistance est seulement un usage privé, parce qu’il s’agit simplement d’une réunion de famille, si grande que celle-ci puisse être, et, par rapport à elle, en tant que prêtre, il n’est pas libre et ne doit non plus l’être, parce qu’il remplit une fonction étrangère. Par contre, en tant que savant, qui parle par des écrits au public proprement dit, c’est-à-dire au monde, – tel donc un membre du clergé dans l’usage public de sa raison – il jouit d’une liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison et de parler en son propre nom. Car prétendre que les tuteurs du peuple (dans les affaires spirituelles) doivent être eux-mêmes à leur tour mineurs, c’est là une ineptie, qui aboutit à la perpétuation éternelle des inepties.



VI- Les lois peuvent-elles être immuables ? Les institutions sont-elles éternelles ?

 

Dans le passage suivant, Kant va critiquer le dogmatisme* de l’église : en effet, sur les questions religieuses comme dans tout autre domaine, une époque ne peut prétendre posséder un savoir définitif. Le dogmatisme amène à « verrouiller » une fois pour toutes la pensée, à empêcher qu’il soit possible de faire des progrès dans la compréhension des questions religieuses. La référence aux textes sacrés par exemple ne doit pas fermer le questionnement, car il faut comprendre, et l’on peut toujours mieux comprendre.

Or le dogmatisme impose des croyances souvent extravagantes, un mysticisme qui oblige la raison à ne plus « réclamer » et à se taire. La sévérité du dogmatisme (il faut croire) s’allie donc à la plus grande superstition, une superstition en quelque sorte instituée, revendiquée par l’institution religieuse elle-même !(« credo quia absurdum… »)

 

La religion semble alors à l’opposé de l’idée de progrès, elle se veut immuable, non réformable : mais en tant qu’elle aussi repose sur la compréhension rationnelle, elle doit évoluer. Les générations futures ont le droit d’apporter elles aussi leur pierre à l’édifice du savoir sur les questions religieuses, « d’un si haut intérêt » ».

Les Lumières ont donc le droit de réformer les anciens dogmes religieux et ne sont tenues à aucune « fidélité » envers les décrets des églises du passé, qui n’ont nullement un caractère immuable. La religion peut et doit évoluer !

 

*Dogmatisme :   Attitude consistant à rejeter le doute ou la critique.

L’extravagance (superstition) et le mysticisme sont une renonciation à la raison qui met en cause la liberté : seul l’usage de la raison nous permet de ne pas croire n’importe quoi.

 

TEXTE, extrait 4

Mais une telle société ecclésiastique, en quelque sorte un synode d’Eglises, ou une classe de Révérends (comme elle s’intitule elle-même chez les Hollandais), ne devrait-elle pas être fondée en droit à faire prêter serment sur un certain symbole immuable, pour faire peser par ce procédé une tutelle supérieure incessante sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, et pour précisément éterniser cette tutelle ? Je dis que c’est totalement impossible. Un tel contrat qui déciderait d’écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l’autorité suprême, par des Parlements, et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d’étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d’un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l’incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : « Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ? » Eventuellement il pourrait arriver que cette loi fût en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l’attente d’une loi meilleure, en vue d’introduire un certain ordre. Mais c’est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l’institution actuelle, et de les formuler d’une façon publique, c’est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l’ordre établi. Et cela jusqu’au jour où l’examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l’accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône : projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l’institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l’ancienne. Mais, s’unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d’une vie d’homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l’humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà ce qui est absolument interdit.

 

 

 

IV-             Quel est le rôle du souverain d’un Etat éclairé ? Dans quelle mesure doit-il se mêler des affaires religieuses ?
Ici Kant reprend à son compte les analyses de Hobbes et de Rousseau : l’autorité législative du souverain  procède de ce fait qu’ il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre

Kant remarque qu’un individu n’a pas le droit de renoncer définitivement au savoir même si temporairement il le peut (renoncer à se servir de sa raison, ce serait pour l’homme contre nature, celui qui le fait attente à sa propre nature d’homme) ; un peuple n’en a pas le droit non plus pour les mêmes raisons, et le monarque qui est son représentant ne le peut donc pas non plus. Il est donc interdit d’interdire de savoir, d’interdire de se servir de sa raison.

Mais alors, quel est le rôle du souverain ? Ce n’est pas à lui de dicter au peuple ce qu’il doit penser en matière religieuse, car ce n’est « pas son affaire ». Alors en quoi consiste son rôle ? C’est pourtant un rôle primordial, essentiel : On dira en termes modernes qu’il doit être le garant du libre exercice de la pensée, garant de la laïcité. Et non pas de protéger les « tyrans », c’est-à-dire les idéologues, les maîtres à penser.

On séparera donc strictement les affaires religieuses et les affaires politiques, la compétence du pouvoir politique s’arrête strictement là où les questions religieuses commencent. C’est la laïcité qui est l’affaire de l’Etat, c’est la sauvegarde de la liberté de penser qui est de sa compétence.

 

TEXTE, extrait 5

Un homme peut bien, en ce qui le concerne, ajourner l’acquisition d’un savoir qu’il devrait posséder. Mais y renoncer, que ce soit pour sa propre personne, et bien plus encore pour la postérité, cela s’appelle voiler les droits sacrés de l’humanité et les fouler aux pieds. Or, ce qu’un peuple lui-même n’a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore bien moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède justement de ce fait qu’il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre. Pourvu seulement qu’il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l’ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu’ils trouvent nécessaire d’accomplir pour le salut de leur âme ; ce n’est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n’empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir. Il porte même préjudice à sa majesté même s’il s’immisce en cette affaire en donnant une consécration officielle aux écrits dans lesquels ses sujets s’efforcent de tirer leurs vues au clair, soit qu’il le fasse sous sa propre et très haute autorité, ce en quoi il s’expose au grief « César n’est pas au-dessus des grammairiens », soit, et encore plus, s’il abaisse sa suprême puissance assez bas pour protéger dans son Etat le despotisme clérical et quelques tyrans contre le reste de ses sujets

 

La pluralité des religions

Les religions multiples ne font qu’exprimer une commune vocation morale et la nécessité corrélative de l’espérance. Selon Kant, la liberté religieuse implique que les différentes religions puissent discuter ensemble du sens réel de la religion. Elles doivent donc confronter leurs idées sans dogmatisme, pour se rapprocher d’une religion « dans les limites de la raison », et qui comme telle sera acceptable par tous.

La tolérance ne consiste donc pas à laisser chacun penser ce qu’il veut, avec indifférence, mais elle implique au contraire un débat, qui fasse émerger le vrai sens moral de la religion, sens qui sera admis par tous.

La critique laïque de la religion lorsque celle-ci se transforme en dogme ou en superstition, est donc essentielle à la foi religieuse, elle en garantit le sens et la valeur authentique.

 

V-                Les Lumières comme pensée de la modernité

Les Lumières se conjuguent-elles au présent ou au futur?

 

Les Lumières sont une « sortie hors de » la minorité. Il y a un mouvement en avant, c’est ce mouvement qui est important. Le progrès, c’est l’instauration d’une différence entre hier et aujourd’hui : on n’est plus dans une pensée immuable, dogmatique et close.

La notion de progrès est ici affirmée : c’est au nom même du progrès, de la possibilité pour l’homme d’éclairer encore davantage ses idées, que l’on affirme la nécessité de la liberté de penser et de la tolérance.

 

Pour Michel Foucault (philosophe français du XXème siècle), on peut même définir la philosophie moderne comme la philosophie qui cherche à répondre à la question qu’est-ce que les Lumières.

Le texte de Kant donne selon Foucault une définition de l’attitude philosophique pour aujourd’hui. A partir d’une analyse du texte kantien qui le présente comme l’acte fondateur de la philosophie moderne, Foucault souligne la rupture qu’il introduit dans l’histoire de la philosophie.

En effet, il définit l’Aufklärung comme une Ausgang, c’est-à-dire une sortie ou une issue.

Selon Foucault,  « Kant cherche une différence : quelle différence aujourd’hui introduit-il par rapport à hier ? » (p. 65).

Ce n’est donc plus le présent compris à partir d’une totalité ou d’un achèvement futur qui l’intéresse, mais le présent compris comme sortie de l’état précédent, celui de la minorité de la raison.

L’important dans les Lumières, c’est l’avancée, la sortie hors de l’état précédant, le risque, la marche en avant.
TEXTE, extrait 6

Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.

Toutefois, qu’ils aient maintenant le champ libre pour s’y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s’opposaient à l’avènement d’une ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c’est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.

 

VIII- La tolérance est-elle synonyme de laxisme, ou est-elle la manifestation véritable de la force de l’Etat ?

 

Trop de liberté tue-t-elle la liberté ?

Qu’est-ce qu’un Etat fort ?

Ici Kant va répondre à une objection implicite : la tolérance ne risque-telle pas d’amener à l’anarchie, au désordre ? Si tout le monde a le droit de critiquer les lois, les décisions du gouvernement, même en leur obéissant, le pouvoir souverain ne s’en trouvera-t-il pas affaibli, et la paix intérieure et extérieure mise en danger ?

 

TEXTE, extrait 7

Un prince qui ne trouve pas indigne de lui de dire qu’il tient pour un devoir de ne rien prescrire dans les affaires de religion aux hommes, mais de leur laisser en cela pleine liberté, qui par conséquent décline pour son compte l’épithète hautaine de tolérance, est lui-même éclairé : et il mérite d’être honoré par ses contemporains et la postérité reconnaissante, eu égard à ce que le premier il sortit le genre humain de la minorité, du moins dans un sens gouvernemental, et qu’il laissa chacun libre de se servir en tout ce qui est affaire de conscience, de sa propre raison. Sous lui, des prêtres vénérables ont le droit, sans préjudice des devoirs professionnels, de proférer leurs jugements et leurs vues qui s’écartent du symbole officiel, en qualité d’érudits, et ils ont le droit de les soumettre librement et publiquement à l’examen du monde, à plus forte raison toute autre personne qui n’est limitée par aucun devoir professionnel. Cet esprit de liberté s’étend encore à l’extérieur, même là où il se heurte à des obstacles extérieurs de la part d’un gouvernement qui méconnaît son propre rôle. Cela sert au moins d’exemple à ce dernier pour comprendre qu’il n’y a pas à concevoir la moindre inquiétude pour la durée publique et l’unité de la chose commune dans une atmosphère de liberté. Les hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir.

 

La pensée libre ne peut conduire au mal : Ici Kant répond que l’avancée vers la liberté s’accompagne nécessairement d’une sortie hors de la grossièreté : comprendre que penser par soi-même, c’est penser, et que la pensée ne peut jamais nous conduire à l’injustice et au chaos, mais bien au contraire qu’elle nous éloigne de la bestialité. L’usage individuel public de la raison est civilisateur, pas besoin d’autre chose. Et pas besoin d’incitations pour que le peuple pense : c’est sa tendance naturelle, pour autant qu’elle ne soit pas brisée dans son mouvement par les « mises en garde » des idéologues.
TEXTE, extrait 8

J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, – surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par-dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’Etat qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée ; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.

 

La pensée libre renforce le pouvoir de l’Etat : Idem, la critique est ici constructive et facteur de progrès. On pourrait croire qu’un Etat fort doit faire taire la critique, et que la tolérance est du côté des faibles. Il n’en est rien. L’audace de penser par soi-même est utile non seulement pour l’individu mais aussi pour le rayonnement et la solidité de l’Etat ; au contraire le conformisme de la minorité est dangereux. Un Etat dans lequel la critique peut se déployer est un Etat véritablement fort.

 

TEXTE, extrait 9

Mais aussi, seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute pas l’ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuse et bien disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu’un Etat libre ne peut oser : «Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez !»

Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toute façon, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté de l’esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l’occasion de s’étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c’est-à-dire cette inclination et cette disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même en ce sens sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’homme, qui est alors plus qu’une machine, selon la dignité qu’il mérite.

 

La pensée libre est porteuse d’ordre et non pas d’anarchie : Un peuple habitué à penser par lui-même est capable de s’auto-discipliner, de faire passer l’intérêt général avant le sien, d’obéir avec loyauté à un pouvoir qui lui permet d’être lui-même et de penser librement. Il saura exiger de lui-même une obéissance libre, c’est-à-dire qu’il agir non pas contrainte mais par devoir. En somme, un peuple majeur obéit en connaissance de cause et avec une plus grande fermeté qu’un peuple incapable de penser par lui-même.

 

 

 

CONCLUSION

 

Nous restons à notre époque profondément marqués par les Lumières, ses valeurs restent encore pour beaucoup les nôtres. On a pu reprocher cependant aux idées des Lumières d’avoir été porteuses à la fois du meilleur comme du pire : la Révolution Française n’a-t-elle pas engendré la Terreur ? L’universalisme n’a-t-il pas offert au colonialisme une caution morale qui a légitimé la volonté des Occidentaux de « civiliser » les nations moins « avancées » culturellement et politiquement ? Le rationalisme  n’a-t-il pas fait le lit des totalitarismes, en supprimant l’idée de Dieu et en plaçant à sa place l’homme et sa quête d’un bonheur total ?

Il reste que ce sont des dérives, des caricatures de la pensée authentique des Lumières, qui doit être revisitée et renouvelée. Les Lumières ne peuvent supprimer l’ombre, ne peuvent nous procurer le bonheur définitif promis par les révolutionnaires ; mais elles sont réellement porteuses de progrès et d’émancipation, et nous devons rester fidèles à cet idéal.

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