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CHAPITRE III- Le temps, l’existence, l’histoire

 

 

La Belle au bois dormant, illustration de Gustave Doré

Et si le temps s’arrêtait ?

PREMIERE PARTIE : TEMPS ET EXISTENCE

Tic tac, tic, tac…  « Tu peux me dire l’heure ? Bon, on a encore le temps… »

Réalité on ne peut plus familière, nous vivons avec le temps, nous évoluons dans le temps, nous vivons le temps comme une évidence…

Mais le temps nous échappe, nous angoisse aussitôt que nous essayons de le saisir, ou de le penser. Le temps semble être une réalité très étrange, dans la mesure où ni la technologie ni la science ne semblent pouvoir nous en rendre maîtres. Le temps est une énigme qui ne cesse de nous interroger.

Nous nous demanderons d’abord qu’est-ce que le temps, à la fois évidence ressentie, et  réalité indéfinissable. Le temps a-t-il une réalité objective ? Comment définir la réalité du temps, sur quel mode le temps existe-t-il?

 

Nous questionnerons ensuite le temps tel qu’il est vécu, ressenti par nous. Le rapport au temps semble en effet un rapport subi, voire le plus souvent douloureux. Le temps semble un ennemi, une réalité destructrice dont la marque s’inscrit en nous à jamais. Son irréversibilité semble s’imposer à nous, entre nostalgie et regret.

 

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie

Charles BAUDELAIRE  – Les fleurs du mal

 

Figure du temps : Cronos dévorant ses enfants. Le mythe symbolise peut-être le temps à la fois créateur de lui-même  (enfantement) et destructeur de lui-même (dévoration) : chaque seconde « dévore » la précédente.

 

Nous nous demanderons enfin comment vivre dans le temps, plus exactement s’il faut craindre, refuser l’écoulement d’un temps considéré comme destructeur, ou s’il faut plutôt trouver le moyen de s’en faire un allié.

 

NB : nous parlons ici du temps qui passe, et non du temps qu’il fait ! pas de considérations météorologiques en philo svp !!!

 

PROBLEMATIQUES :

1)      Epistémologique : le temps est-il un objet de connaissance ? Est-il scientifiquement observable, est-il un objet de science comme un autre ?

2)      Ontologique : Qu’est-ce que le temps ? Le temps existe –t-il comme une chose ? Est-ce une matière, une substance ? Ou bien n’existe-t-il tout simplement pas, n’est-il qu’une simple représentation dans notre esprit ?

3)      Existentielle : Comment vivre dans le temps ? Le temps est-il notre ennemi ? Peut-on échapper au sentiment d’angoisse que crée en nous la conscience aigüe du temps qui passe ? L’existence peut-elle ne pas être vouée à la perte de sens dès lors que nous savons que notre personne et nos actes sont destinés à l’oubli ? Et de quoi alors l’existence peut-elle recevoir son sens ?

I-                   Le temps existe-t-il hors de nous ou en nous?

 

A-    Le temps, une réalité objective?

Réalité naturelle, objective, matérielle ( ?) à laquelle êtres et choses sont soumis ? Dans ce cas le temps ex- siste, il est extérieur à nous, il est ob-jectif (situé devant nous, hors de nous, pas en nous)

a)      Temps « naturel » 

Cycles de la vie : on dit souvent : « l’heure tourne », en référence à la montre. Cycle des  saisons, révolution des astres : retour des mêmes phénomènes dans le même ordre, caractère immuable, permanent, stable du temps, que l’on appréhende d’abord comme un fait cyclique.

La mesure des durées se fait d’abord par des horloges, calendriers, associant au temps qui passe un nombre, un ordre, une unité.

Remarque : De nombreuses cultures ont une représentation du temps historique qui se calque sur ce temps cyclique. La cyclologie ou théorie du temps cyclique, est une conception que l’on retrouve dans la plupart des sociétés archaïques1. Selon cette vision, l’écoulement du temps obéit éternellement à des cycles immuables amenant un retour périodique de l’humanité face aux mêmes situations, cycles dont la durée varie selon les traditions.

La plus répandue et la plus ancienne des conceptions cycliques est la mesure védique du temps en quatre âges, encore développée aujourd’hui dans l’hindouisme et le bouddhisme. Le cycle complet dure 12 000 ans environ et débute par un âge d’or (Satya youga), période où l’homme possède la connaissance spirituelle et vit dans une harmonie parfaite. Puis commence le déclin (perte progressive de la connaissance) qui, en passant par l’âge d’argent (Treta-Youga) puis l’âge de bronze (Dvapara Youga), aboutit à l’âge de fer (Kali Youga), où triomphe l’ignorance, l’égoïsme et le mal. Une conflagration (sous la forme d’un cataclysme cosmique, de guerres, ou autre) purifie ensuite l’humanité pour permettre le commencement d’un nouveau cycle, donc d’un nouvel âge d’or3.

Cette théorie fut par la suite importée dans le monde gréco-romain (voir à ce propos le mythe grec des âges de l’humanité) par Hésiode, dans Les Travaux et les Jours.

 

b)     Temps « mathématique »

Ce qui existe matériellement est mesurable, quantifiable, mathématisable. La science étudie les phénomènes qui peuvent être observés, expérimentés, traduits sous forme mathématique. Le temps semble bien à première vue être une réalité de cet ordre, c’est un paramètre dans de nombreuses formules physiques, chimiques, mécaniques etc. C’est même une dimension de notre univers, qui permet de décrire les phénomènes naturels. On conçoit le temps comme un cadre de référence absolu, immuable, indépendant de la situation dans laquelle on se trouve. On présuppose que le temps est simultané en tout point de l’espace, comme les points dans l’espace géométrique sont équivalents et parfaitement semblables entre eux, sauf en ce qui concerne leur position.

Mais cette représentation « mathématique » du temps n’est au fond qu’une « spatialisation » du temps que l’on représente comme un ensemble continu de points sur une ligne, donc comme de l’espace. Or le temps apparaît comme beaucoup plus complexe.

 

c)      Irréversibilité du temps

En effet, si le temps semble une réalité bien concrète, il n’est pas matériel, au sens où il n’est pas possible d’avoir prise sur lui. Les choses matérielles peuvent être transformées, saisies, analysées. Le temps lui apparaît alors comme la chose la plus irréelle qui soit : on ne peut agir en aucune manière sur le temps, on ne peut qu’être situé dans le temps. La science ne dispose d’aucun moyen de maîtrise du temps. On ne peut d’ailleurs ni en sortir, s’en extraire, ni en inverser le cours.

 

d)     Le temps historique dans sa représentation moderne, issue de la pensée chrétienne (création/chute/rédemption), devient le milieu de transformations irréversibles, conduisant à une fin des temps conçue comme Apocalypse mais aussi rédemption. Pas de « retour » à une situation antérieure, de roue qui tourne. La mort du Christ marque un début absolu, son retour une fin définitive.

Dans la représentation occidentale moderne du temps, les événements politiques, sociaux se succèdent sans se répéter, on conçoit alors l’idée d’une évolution, d’un « progrès » irréversibles.

 

e)      La relativité du temps

La littérature de science-fiction va pourtant imaginer des scénarios dans lesquels le temps perd sa linéarité et son irréversibilité, au point d’imaginer que l’on puisse « remonter dans le temps » grâce à des machines ingénieuses. Si l’hypothèse de la réversibilité du temps peut conduire à des paradoxes logiques, la conception du temps conçu comme une linéarité impeccablement mathématique va bel et bien être remise en question par les découvertes d’Einstein.

La  relativité d’Einstein introduit une complexité dans la représentation scientifique du temps: le temps est variable, local. La mesure du temps varie selon le référentiel dans lequel on se situe, quand la vitesse respective de ces référentiels est différente l’une par rapport à l’autre. Plus la vitesse du référentiel se rapproche de celle de la lumière, et plus le temps se « ralentit »( par rapport à un référentiel immobile).

Pas de simultanéité universelle absolue, mais une simultanéité seulement locale.

Dons, le temps n’est pas indépendant de la situation de celui qui le mesure.

 

è On s’aperçoit que nous ne connaissons du temps que des représentations construites à partir de notre propre subjectivité. Si ces représentations ont une efficacité d’ordre pratique, elles ne nous permettent cependant pas d’appréhender ce qu’est le temps abstraction faite de notre subjectivité.

 

En résumé : Si le temps est peut-être une réalité extérieure à l’homme, cette réalité se « lit », se manifeste ou s’effectue dans une conscience qui l’appréhende seulement à partir d’elle-même et selon sa situation propre. Le temps est difficilement objectivable. Le temps n’est ni une matière, ni une substance. La notion de temps n’a de sens que relativement à une conscience.

 


 

B-     Le temps, une dimension de la conscience

 

a)      AUGUSTIN : le passé, le présent et le futur n’existent que dans la pensée

 

Dans ce texte, Augustin répond à la question de ceux qui demandent pourquoi Dieu  a créé le monde au moment où il l’a créé. Augustin va répondre en essayant de distinguer le temps et l’éternité. Le temps est créé en même temps que l’espace et que le monde. Au contraire rien ne passe et rien ne se passe dans l’éternité. Dieu n’est pas dans le temps, c’est le temps qui est en Dieu.

 

Le texte que nous étudions : Confessions, livre XI. Paragraphe: XIV, XVIII, XX,

s’inscrit donc dans cette profonde méditation sur le temps.

 

TEXTE COMMENTE

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas !

Augustin souligne l’évidence « vécue » du temps, en contraste avec la difficulté à l’expliquer. La question « qu’est-ce que » introduit la réflexion dans une dimension métaphysique.

Et pourtant — je le dis en toute confiance — je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent.

Ici le temps est d’abord vu comme extérieur, dans les choses qui passent, adviennent, existent.

Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité.

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu’en passant au passé, quel mode d’être lui reconnaître, puisque sa raison d’être est de cesser d’être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l’être seulement parce qu’il tend au néant. (…)

La question devient ontologique, puisqu’elle passe des manifestations du temps dans notre expérience vécue, au mode d’être du temps lui-même. On découvre alors que le temps dans ses différentes modalités, est en manque d’être, puisqu’il n’est plus, n’est pas encore, ou passe continument de l’être au néant.

Enfin, si l’avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu’ils soient, ils n’y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. Car s’ils y sont, futur il n’y est pas encore, passé il n’y est plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils n’y sont que présents. Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n’est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d’après ces images qu’elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens.

Mon enfance par exemple, qui n’est plus, est dans un passé qui n’est plus, mais quand je me la rappelle et la raconte, c’est son image que je vois dans le présent, image présente en ma mémoire. En va-t-il de même quand on prédit l’avenir ? Les choses qui ne sont pas encore sont-elles pressenties grâce à des images présentes ? Je confesse, mon Dieu, que je ne le sais pas. Mais je sais bien en tout cas que d’ordinaire nous préméditons nos actions futures et que cette préméditation est présente, alors que l’action préméditée n’est pas encore puisqu’elle est à venir. Quand nous l’aurons entreprise, quand nous commencerons d’exécuter notre projet, alors l’action existera mais ne sera plus à venir, mais présente. (…)

C’est alors dans la conscience que le temps « existe » en tant que présent – puisque seul le présent existe. Le temps existe donc comme mémoire (présent du passé), perception (présent) et attente ou « préméditation » (avenir).

Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent au sujet du passé, un présent au sujet du présent, un présent au sujet de l’avenir. Il y a en effet dans l’âme ces trois instances, et je ne les vois pas ailleurs : un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception, un présent relatif à l’avenir, l’attente. Si l’on me permet ces expressions, ce sont bien trois temps que je vois et je conviens qu’il y en a trois.

Le temps ne peut être distingué en trois temps que par la façon dont nous nous le représentons. Augustin concède une tripartition du temps mais il préserve une perspective d’éternité selon laquelle le temps ne passe pas mais est, et cette perspective serait sans doute celle de Dieu.

 

Pour conclure : Le temps est bien quelque chose, mais ce n’est pas une chose, il n’existe pas comme une chose.

Le temps peut être décomposé en trois états : le passé, le présent et le futur. Qu’est-ce qui existe de ces trois états ?

Le passé n’existe plus, on ne peut dire qu’il existe que comme trace dans le présent.

Le futur n’existe pas encore. Il existe comme anticipation, prévision qui s’effectue grâce à l’intelligence et à la connaissance du présent. C’est l’intelligence qui conçoit l’avenir à partir du présent.

Quant au présent, sa réalité est qu’il ne cesse de passer au passé, il est lui aussi « en manque d’être ». Comme le dit Augustin, « sa réalité est de cesser d’être ».

« le temps a l’être seulement parce qu’il tend au néant. »

Ainsi selon Augustin, pour la conscience seul le présent existe, mais sous trois formes : le présent passé, le présent à venir, et le présent de ce qui advient. C’est donc seulement pour la conscience que le passé, le présent et le futur existent.

 

b)     Le temps vécu

Ne peut-on cependant considérer le temps sans le fragmenter artificiellement? La tripartition du temps est peut-être artificielle, elle découlerait selon Bergson de la conception mathématique du temps, qui réduit les instants à n’être que des points distincts et sans continuité sur une ligne. Or Bergson découvre que le temps existe totalement différemment pour la conscience ; en effet, il est durée, et l’on ne peut séparer l’instant présent de l’instant passé ni de l’instant futur. Le temps vécu, c’est donc d’abord l’expérience de la durée.

Le temps n’est pas selon Bergson constitué d’avant et d’après. La durée est continue et indivisible. Aucun moment ne peut être détaché des autres. Le temps semble souvent se dilater ou se contracter. Ce que nous éprouvons ce ne sont pas des secondes, des minutes, mais la continuité et l’épaisseur du temps.

Le temps n’est pas un cadre abstrait, mais le vivant lui-même. Tout le passé se conserve dans le présent, mais le corps le transforme en mémoire. La conscience est mémoire et anticipation. (Pour Bergson, l’oubli n’est dû qu’à l’absence d’utilité de nombreux souvenirs.)

De plus, Bergson précisera que la durée est essentielle pour comprendre le réel. La science fait abstraction de la durée, mais il faut au contraire concevoir la durée comme essentielle. Le temps n’est pas quelque chose qui se rajoute de l’extérieur aux choses, mais un flux, un processus dont on peut dire qu’il est en lui-même créateur.

 


C-   Le temps est à la fois en nous et hors de nous

 

a)      Le temps est la forme même de notre sensibilité

Selon Kant, le temps serait la forme même de notre sensibilité : en d’autres termes, nous ne pouvons faire autrement que d’organiser nos pensées, nos perceptions et nos idées selon l’avant-l’après. Le temps est la manière dont nous appréhendons le changement. Le temps linéaire est la manière dont notre esprit peut rendre intelligibles les phénomènes. Nous ne pouvons dépasser les cadres de notre sensibilité, nous sommes obligés de penser et de percevoir le monde selon ces cadres de la temporalité.

Constitutif de la sensibilité humaine, il est, selon Kant, la « forme du sens interne » par lequel nous sentons nos propres impressions, comme l’espace est la « forme du sens externe » par lequel nous sentons les objets qui viennent s’imprimer en nous. Et comme ces deux « formes de la sensibilité » sont en nous avant toute expérience (puisque c’est elles qui rendent celle-ci possible et la fondent), elles sont « a priori » (ce qui ne veut pas forcément dire innées) et « pures » en elles-mêmes de tout contenu empirique (prêtes du coup à recevoir et à traiter n’importe quel contenu)… Cela revient-il à en faire des projections anthropomorphiques et somme toute des illusions ? Certes Kant leur dénie toute réalité en soi ou absolue… et une intelligence extra-terrestre ou supra-humaine (qui par définition ne serait pas comme nous astreinte aux conditions de la sensibilité) s’affranchirait du temps, par exemple, aussi bien dans la conscience qu’elle aurait d’elle-même que dans sa connaissance des choses. Mais pour autant l’espace et le temps ne sont pas privés de réalité. Au contraire : ils sont en effet la condition de toutes nos expériences et c’est seulement en eux que nous pouvons nous saisir d’une quelconque réalité… et même de notre propre réalité en tant que sujet sentant et pensant. Le temps (pour s’en tenir à lui) est donc à la fois en nous et, par voie de conséquence, dans les choses telles que nous les expérimentons et connaissons… En nous ? Hors de nous ? Il faudrait plutôt dire que l’alternative est pipée… dans la mesure où la distinction d’un dehors et d’un dedans n’a elle-même de sens qu’à partir des formes de l’espace et du temps !

 

b)     Le temps recréé

 

Une réalité malléable

Le passé revisité, retravaillé, recréé.

Mémoire et oubli

Les possibles, l’avenir

 

 

Perception et mémoire

« (Ma mère) envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi (…) »

« Et tout d’un coup, le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (…) ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

« (Q)uand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sous leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Marcel Proust Du côté de chez Swann in A la recherche du temps perdu (1913)

 

La mémoire transcende le temps, elle seule permet de percevoir la réalité dans toute sa saveur et son intensité.

Le présent est en apparence seulement le temps dans lequel la perception possède le plus de force et d’intensité. Mais le souci du quotidien nous fait « passer à côté » des choses en elles-mêmes, nous ne les regardons pas vraiment, ne les sentons que de façon distraite. C’est lorsque ces mêmes sensations resurgissent du passé, déconnectées de leur contexte et des soucis du quotidien, que nous pouvons enfin les ressentir pour elles-mêmes. La mémoire les a intériorisées, elles nous alors sont rendues avec une intensité décuplée.

Une nature morte nous permet de voir ce que nos yeux ne saisissaient pas de la vie même tant qu’elle était présente. L’art fait passer le sensible à l’éternité. Ce que le présent ne peut nous permettre de saisir dans son écoulement, la mémoire nous le rend sous la forme d’une éternité sensible.

 

c)      L’art échappe au temps

 

Elaboration patiente d’œuvres. L’art résiste alors au temps destructeur. Mieux, l’art nous permet de « sortir du temps », du  quotidien consacré à la survie, pour ouvrir un espace de pure perception, de disponibilité et de contemplation (Bergson).

 

« Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y ait d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et qui, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial.

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots, quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, chaque minute, quand nous vivons détournés de nous-mêmes, l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie ».

Marcel Proust- Le Temps retrouvé in La recherche du temps perdu

 

CCL : Le temps est ce qui constitue notre condition, la condition humaine. Notre existence est devenir, déploiement et conservation de soi dans la durée de la conscience. Le moi est ce qui demeure tout en changeant. Le temps n’est alors ni en nous ni hors de nous. La conscience est ce qui conserve mais aussi reconstruit continuellement l’histoire du sujet. C’est par elle que le passé, le présent et l’avenir sont sentis, pensés, organisés, reliés, recréés. Enfin l’extase, le ravissement peuvent aussi nous donner une impression d’éternité, dans l’extase érotique, mystique, ou artistique. La pensée peut suspendre le temps, nous donner paradoxalement « un instant d’éternité »

 

 

 


 

II-                Du bon usage du temps

 

Le temps c’est de l’argent, il faut gérer son temps, en gagner, ne pas en perdre, le rentabiliser, être de son temps, faire passer le temps… expressions qui témoignent d’un malaise, d’une angoisse face à l’écoulement du temps et à la fuite de notre existence.

 

Nous courrons sans cesse après le temps, nous nous battons contre la montre, nous tentons d’allonger la durée de notre vie… ces attitudes irréfléchies semblent nous faire rater l’essentiel, car nous réduisons le temps à une quantité de secondes à gagner ou à perdre.

Lutte vaine contre le temps. Vanité de nos vies. L’écoulement du temps et la destruction de toute chose font-ils de notre existence un processus dépourvu de sens ? Notre existence est-elle vouée à l’absurdité, voire au nihilisme?

Pourtant le temps vécu n’est pas le temps de l’horloge : à la fixité du battement inexorable, il faut substituer l’élasticité d’un fluide s’écoulant de manière irrégulière, selon l’intensité même des événements que nous traversons. Ce qui importe alors n’est ni la gestion du temps, ni la quantité de temps dont nous disposons, mais l’intensité de ce que nous vivons. Vivre bien vaudrait mieux que vivre longtemps. La crainte de l’écoulement du temps s’en trouverait dépassée.

Le temps est-il ce qui dévore notre existence, ou ce qui nous permet d’exister ?

 

 

A-    Maîtriser le temps ?

 

a)      Une gestion du temps

 

Les hommes construisent des techniques de gestion du temps, visant à le maîtriser, le dompter, s’en rendre maîtres comme ils le sont de l’espace et de la matière.

Chronos, le temps linéaire, le temps chronométré.

Les emplois du temps, les agendas, les plannings : construction d’un temps commun, qui plie l’existence humaine à son rythme univoque. Ne pas « perdre son temps » : Rentabiliser le temps, le soumettre à la maîtrise d’un contrôle technique, d’une gestion. Gagner du temps, vouloir aller plus vite que lui.

Elément indispensable de la discipline, le temps planifié, socialisé structure les vies et les synchronise, mais sans doute aussi les enferme,  les rendant parfois irrespirables.

 

b)     Un déni du temps

Se rendre maîtres du temps, c’est aussi augmenter le temps de la jeunesse, nier le vieillissement, reculer l’heure de sa mort. Il faut aussi vivre avec son temps, c’est-à-dire ne pas se laisser distancier par la mode, synchroniser ses goûts et ses idées avec ceux qui sont dans l’air du temps, pour oublier ce que son écoulement nous arrache. La mode est un déni du temps. Elle nous présente un monde en apparence toujours nouveau, toujours naissant, émergeant, pour nous faire croire que nous sommes au début de quelque chose ; mais ce qui se répète éternellement, c’est un leurre nécessaire.  Etre de son temps, vivre avec son temps : s’inscrit dans un déni du temps, peur de ses ravages ; s’enfermer dans son temps, son époque, en être prisonnier.

 

Aller toujours plus vite : le temps c’est de l’argent, équivalence entre une durée et une valeur monétaire, temps du travail, de la production positivée.

 

négotium, négation de l’otium (latin), négation du temps vécu pour soi, pour son propre développement et épanouissement.

 

Tuer le temps

Le temps des loisirs et du repos extorqué : oisiveté, « vacances », vide, temps dévalué, occupé par le divertissement (Pascal).

 

c)      Le divertissement, oublier le temps

 

Pascal, Pensées

 


 

B-    Impuissance face au temps

 

a)      Le temps subi

Image du fleuve d’Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».

Le temps nous échappe et nous détruit, détruit notre monde, notre vie tombe irrémédiablement au passé.  « Jamais plus », c’est le refrain nostalgique que nous murmure continuellement le temps. Caractère destructeur du temps, anéantissement inexorable.

L’homme entretient un rapport douloureux avec le temps. Le temps passe, fuit, ne nous laisse pas le temps, emporte notre vie. Avec le temps, tout s’en va.

Arrachement à soi, à son enfance, à sa vie même.

 

Impuissance : le temps se parcourt dans un seul sens ; ce qui a été ne revient pas. Marque de notre impuissance : je ne peux défaire ce qui a été fait, recommencer autrement, d’où les regrets et les remords, marques de notre finitude.

 

L’oubli détruit alors même ce qui existait encore comme souvenir. Avec la perte de notre mémoire des événements, des êtres sombrent irrémédiablement dans le néant.

 

b)     Vanité des vanités, tout est vanité, énonce le livre l’Ecclésiaste

L’Ecclésiaste (traduction grecque de l’hébreu קהלת Qohelet, « celui qui s’adresse à la foule »), est un livre de la Bible hébraïque, faisant partie des Ketouvim, présent dans tous les canons. Une grande partie du livre se focalise sur la mort et les avis de l’Ecclésiaste au sujet de l’oubli du Shéol (la Tombe) sont fréquemment cités. Une vie dépourvue de sens suivie par l’oubli est conforme aux assertions de quasiment tout (si ce n’est tout) le reste du Tanakh quant à l’état de mort (Ecclésiaste 9:5, 10; Genèse 3:19; Psaumes 6:5; 115:17).

 

La mélancolie, témoin de l’absence de sens

« La vie se balance comme un pendule, entre la douleur et l’ennui », disait Schopenhauer.

En l’absence de sens, le désir s’éteint, le temps se met à couler au ralenti. Le désir ne parvient plus à se projeter vers le futur, le sentiment d’un échec irrémédiable nous fait alors dire « à quoi bon ».

Je suis alors de trop, mon existence pourrait tout aussi bien ne pas être.

La perception de l’absurdité de nos vies crée en nous une mortelle fatigue, une mélancolie persistante. Cette mélancolie trouve un écho dans une posture philosophique particulière, le nihilisme.


 

 

c)      Le nihilisme

 

Le nihilisme (du latin nihil, « rien ») est un point de vue philosophique d’après lequel le monde (et plus particulièrement l’existence humaine) est dénué de toute signification, de tout but, de toute vérité compréhensible ou encore de toutes valeurs.

 

À la fin du xixe siècleFriedrich Nietzsche décrit l’accélération de l’histoire avec les déséquilibres qui s’accentuent, ces déséquilibres tendant à être compensés par la tyrannie anonyme des institutions, tyrannie elle même génératrice de « stress ». Pour lui, la notion de nihilisme recèle un paradoxe intéressant. Il décrit deux formes de nihilisme :

  • un nihilisme passif : « Nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas être, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. De ce fait, l’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens : de ce fait le pathos du « en vain » est le pathos nihiliste — et une inconséquence du nihiliste. »
  • un nihilisme actif, lorsque les croyances s’effondrent du fait qu’elles sont dépassées.

Le nihiliste actif reste incapable de construire autre chose, impuissant à créer une éthique positive et joyeuse. Position critique, destruction des valeurs mais incapacité à en déterminer de nouvelles.

« Que les plus hautes valeurs se dévalorisent » voici la définition que Nietzsche donne du nihilisme dans son livre posthume, la volonté de puissance. Pour éviter cela, Nietzsche en vient à penser la transvaluation de toutes les valeurs (sous-titre du livre précité) et en appel au surhomme.

 

Nietzsche prend conscience de ce qu’est réellement le nihilisme, en s’appuyant sur un évènement de son siècle et qu’il annonce comme la mort de Dieu. Dieu en effet n’a pas su, selon Nietzsche, résister au progrès de la science et à l’évolution des mœurs.

 

« Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. Où est passé Dieu ? lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué – vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant cette terre de l’horizon ? » (Le Gai Savoir – Nietzsche).

 

Est-ce pour autant l’homme qui est responsable de la mort de Dieu ? Nietzsche ne le pense pas, en estimant que la religion s’est tuée toute seule, le christianisme ayant fourni les moyens de sa propre fin en vénérant l’amour de la vérité. En effet, au nom de cette vénération, l’homme a cherché s’il était dans le vrai et a découvert que la religion, elle, ne l’était pas :

 

«En quoi nous ne sommes plus chrétiens : nous avons dépassé le christianisme, non pas parce que nous en sommes trop éloignés mais parce que nous avons vécu trop près de lui, encore davantage parce que s’y trouvent nos racines – c’est notre piété plus sévère, plus exigeante, qui nous interdit aujourd’hui d’encore être chrétiens » (Fragment posthume de 1885-1886 – Nietzsche).

Il n’était donc pas question pour l’homme de brûler volontairement la foi, et pourtant il en est arrivé à ce résultat, ce qui constitue pour lui un profond désarroi. La religion en effet introduit un sens à l’existence, une morale à laquelle se tenir, l’espoir d’une immortalité. La religion remplit le vide attaché à la vie terrestre et estompe le néant qui se propose comme issue. Ainsi, la fin de Dieu est pour l’homme un dur retour à la réalité, celle d’une absence de sens donné quant à la façon de vivre, d’où la tentation de plonger dans le nihilisme.

 

« Nouveaux combats – Après que Bouddha fut mort, on montra encore son ombre durant de siècles dans une caverne, – une ombre formidable et terrifiante. Dieu est mort : mais l’espèce humaine est ainsi faite qu’il y aura encore durant des millénaires des cavernes au fond desquelles on montrera son ombre. Et nous, il nous faut aussi vaincre son ombre ! » (Le Gai Savoir – Nietzsche). Ces ombres, Nietzsche les perçoit dans le socialisme et le scientisme car, même si leur objet est différent du christianisme, ils n’en portent pas moins un caractère quasi-religieux entraînant l’homme sur une voie à suivre, et ce de façon collective, comme vers une porte menant au salut. Pour Nietzsche, il s’agit là toujours d’illusions auxquelles il faut échapper, et être prêt à regarder la vie en face, avec toute l’absurdité qu’elle comporte à l’état brut, car rien ensuite ne nous empêche de trouver le sens à sa vie, au lieu de se conformer à une détermination qui nous dépasse

 

 

d)      Le théâtre de l’absurde

 

La perte de sens après la seconde GM

 

Non seulement on ne croit plus en Dieu, mais on se met à ne plus croire en des lendemains politiques meilleurs, ni en un progrès scientifique qui amènerait le bonheur pour les hommes. Méfiance envers la notion même de raison, suspectée de produire des monstruosités idéologiques.

 

Le théâtre de l’absurde est un style de théâtre apparu dans les années 1950, se caractérisant par une rupture totale par rapport aux genres plus classiques, tels que le drame ou la comédie. C’est un genre traitant fréquemment de l’absurdité de l’Homme et de la vie en général, celle-ci menant toujours à la mort. L’origine de cette pensée étant sans conteste le traumatisme, la chute de l’humanisme à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Ce mouvement littéraire s’est inspiré des surréalistes et des dadaïstes mais est radicalement opposé au réalisme.

Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Jean Genet, Camus sont parmi les auteurs de ces œuvres qui ont bouleversé les conventions du genre. La particularité de Ionesco et de Beckett est qu’ils ont exposé une philosophie dans un langage lui-même absurde qui réduit les personnages au rang de pantins, détruit entre eux toutes possibilités de communication, ôte toute cohérence à l’intrigue et toute logique aux propos tenus sur scène.

 

Le « théâtre de l’absurde » doit s’entendre comme l’acte dramatique par lequel des silhouettes sans épaisseur ni identité exhibent la totale impuissance de la parole et non comme un ensemble d’œuvres qui auraient pour enjeu d’exposer les raisons que l’homme peut avoir de trouver sa vie insignifiante et sa condition tragique.

Le langage, privé de ses fins communicatives et signifiantes, se consume en lui-même et se défait.

 

Le langage mis en scène n’est plus un moyen de communication mais exprime le vide, l’incohérence et représente la vie, laquelle est elle-même ridicule.

Volonté de dresser un tableau de la condition humaine prise dans son absurdité.

L’homme est plongé dans un monde qui ne peut ni répondre à ses questions, ni satisfaire ses désirs.

 

 

 


 

C-    L’urgence d’exister

 

a)      Sénèque : Exister et non durer

 

Les hommes se plaignent de la brièveté de la vie : mais ils perdent le peu de temps dont ils disposent parce qu’ils ne le vivent pas ! La vie ne se mesure pas avec une horloge, comme une distance ; elle se mesure à son intensité, à sa qualité.  Quelle  que  soit  la  brièveté  de  notre  vie, nous  ne  manquons  pas  de temps, mais nous perdons notre temps : nous le dépensons en pure perte à des occupations parfaitement vaines.

Le sage, celui qui ne perd pas son temps, qui vit vraiment, qui ne dépense pas sa vie en occupations vaines, a une vie plus longue que celle des autres hommes et même une vie infinie comme celle de Dieu, parce qu’il allonge sa vie du temps de l’histoire et du cycle du monde. Cette formulation paradoxale veut nous donner à penser  que sa vie gagne non pas en durée, mais en intensité : elle est véritablement vie. (Muglioni)

 

Je m’adresserai volontiers ici à quelque homme de la foule des vieillards : « Tu es arrivé, je le vois, au terme le plus reculé de la vie humaine ; tu as cent ans ou plus sur la tête ; hé bien, calcule l’emploi de ton temps ; dis-nous combien t’en ont enlevé un créancier, une maîtresse, un associé, un client ; combien tes querelles avec ta femme, la correction de tes esclaves, tes démarches officieuses dans la ville. Ajoute les maladies que nos excès ont faites ; ajoute le temps qui s’est perdu dans l’inaction, et tu verras que tu as beaucoup moins d’années que tu n’en comptes.

Rappelle-toi combien de fois tu as persisté dans un projet ; combien de jours ont eu l’emploi que tu leur destinais ; quels avantages tu as retirés de toi-même ; quand ton visage a été calme et ton coeur intrépide ; quels travaux utiles ont rempli une si longue suite d’années ; combien d’hommes ont mis ta vie au pillage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais ; combien de temps t’ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l’âpre convoitise, les charmes de la conversation : vois alors combien peu il t’est resté de ce temps qui t’appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est prématurée. »

Quelle en est donc la cause ? Mortels, vous vivez comme si vous deviez toujours vivre.

Il ne vous souvient jamais de la fragilité de votre existence ; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé ; et vous le perdez comme s’il coulait d’une source intarissable, tandis que ce jour, que vous donnez à un tiers ou à quelque affaire, est peut-être le dernier de vos jours. Vos craintes sont de mortels ; à vos désirs on vous dirait immortels.

 

Ceux-là seuls jouissent du repos, qui se consacrent à l’étude de la sagesse. Seuls ils vivent ; car non seulement ils mettent à profit leur existence, mais ils y ajoutent celle de toutes les générations. ( …) Aucun siècle ne nous est interdit : tous nous sont ouverts ; et si la grandeur de notre esprit nous porte à sortir des entraves de la faiblesse humaine, grand est l’espace de temps que nous pouvons parcourir.

Je puis discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, jouir du repos avec Épicure ; avec les stoïciens, vaincre la nature humaine ; enfin, marcher d’un pas égal avec la nature elle-même, être contemporain de tous les siècles. Pourquoi, de cet intervalle de temps si court, si incertain, ne m’élancerais-je pas vers ces espaces immenses, éternels, qui me mettraient en communauté avec les meilleurs des hommes ? (…)

On dit souvent qu’il n’a pas été en notre pouvoir de choisir nos parents ; que le sort nous les a donnés. Il est pourtant une naissance qui dépend de nous. Il existe plusieurs familles d’illustres génies ; choisissez celle où vous désirez être admis, vous y serez adopté, non seulement pour en prendre le nom, mais les biens, et vous ne serez point tenu de les conserver en homme avare et sordide ; ils s’augmenteront au fur et à mesure que vous en ferez part à plus de monde.

Ces grands hommes vous ouvriront le chemin de l’éternité, et vous élèveront à une hauteur d’où personne ne pourra vous faire tomber. Tel est le seul moyen d’étendre une vie mortelle, et même de la changer en immortalité. (…)

La vie du sage est donc très étendue ; elle n’est pas renfermée dans les bornes assignées au reste des mortels. Seul il est affranchi des lois du genre humain : tous les siècles lui sont soumis comme à Dieu : le temps passé, il en reste maître par le souvenir ; le présent, il en use ; l’avenir, il en jouit d’avance. Il se compose une longue vie par la réunion de tous les temps en un seul.

Sénèque, De la Brièveté de la vie

 

Vivre pour soi : le stoïcisme

La  vie sage est la seule vie, le seul vrai loisir : scholè (grec), otium (latin).

C’est la conclusion de ce qui a été dit jusqu’ici sur les hommes qui perdent véritablement le temps, qu’ils soient affairés (le stress de l’homme d’affaire, negotium, le monde  de la  concurrence  et  de la lutte  pour le  pouvoir)  ou  qu’ils

demeurent oisifs (le temps de l’oisiveté est celui qui est consacré aux jeux du

cirque ou du stade et à tout ce par quoi les hommes cherchent à tuer le temps,

comme on dit fort bien, ce qu’on appelle aujourd’hui les loisirs – au pluriel).

(Muglioni)

Sénèque (en latin Lucius Annaeus Seneca), né dans l’actuelle Cordoue au sud de l’Espagne vers 4 av. J.-C., mort le 12 avril65 ap. J.-C., est un philosophe de l’école stoïcienne, un dramaturge et un homme d’État romain du ier siècle de l’ère chrétienne. Il est parfois nommé Sénèque le PhilosopheSénèque le Tragique ou Sénèque le Jeune pour le distinguer de son père, Sénèque l’Ancien.

Conseiller à la cour impériale sous Caligula et précepteur de Néron, Sénèque joue un rôle important de conseiller auprès de ce dernier avant d’être discrédité et acculé au suicide. Ses traités philosophiques comme De la colèreSur la vie heureuse(en latin, De Vita beata) ou De la brièveté de la vie (De Brevitate vitæ), et surtout ses Lettres à Lucilius exposent ses conceptions philosophiques stoïciennes : « Le souverain bien c’est une âme qui méprise les événements extérieurs et se réjouit par la vertu ». Ses tragédies constituent l’un des meilleurs exemples du théâtre tragique latin avec des œuvres qui nourriront le théâtre classique français du xviie siècle comme MédéeŒdipe ou Phèdre.

 

Le stoïcisme est une école philosophique de la Grèce antique, fondée par Zénon de Cition en 301 av. J.-C. C’est par la suite un courant philosophique hellénistique qui a traversé les siècles, subi des transformations (notamment avec Chrysippe en Grèce et à Rome avec CicéronSénèqueÉpictèteMarc Aurèle), puis exercé diverses influences, allant de la période classique en Europe (en particulier au xviie siècle, chez René Descartes) jusqu’à nos jours.

Cette philosophie exhorte à la pratique d’exercices de méditation conduisant à vivre en accord avec la nature et la raison pour atteindre la sagesse et le bonheur envisagés comme ataraxie (absence de passions qui prend la forme d’une absence de souffrance).

 

b)     Exister, c’est s’engager

Vivre intensément, ce n’est pas s’enfermer dans un présent qui aurait la mémoire courte, un présent de linotte ou de poisson rouge.

Le temps qui passe donne de la valeur à la vie, de la profondeur et de la gravité à notre existence.

L’irréversibilité témoigne d’une vie qui vaut une fois pour toutes.

Ne pas se contenter de subir le temps, mais y voir l’occasion de construire, de mûrir, d’atteindre la sagesse. Occasion de se perfectionner.

Historicité de l’humanité, qui progresse dans le temps, qui transmet des savoirs, une culture. Le temps, possibilité du raffinement, de la civilisation.

 

 

 

 

c)      Nécessité de l’oubli

Comme le dit ironiquement Brassens, « il est toujours joli le temps passé ». Ne serait-ce pas là une piètre manière de fuir le sentiment de l’absurdité de notre existence ? Si le passé a tant d’importance, alors le présent ne devrait-il pas en avoir encore un peu, même si c’est « un temps de chien » ?

Tout acte exige l’oubli comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait rien voir qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal mais il est impossible de vivre sans oublier. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme d’une nation ou d’une civilisation. »

Nietzsche, Secondes considérations intempestives

 

L’oubli est nécessaire à la vie. La mémoire n’est au contraire pas nécessaire, elle peut même s’avérer morbide.

Tendance à la rumination. Pourquoi ruminons-nous ? Faire de la vie un musée, sacraliser le passé, transformer le moindre objet en relique vénérée : c’est bien une tendance de notre époque qui craint l’obscurité, le néant. Nous « classons » les monuments, les villes, etc, la vie se muséifie, la vie est une affaire classée. Les révolutionnaires voulaient quant à eux « faire table rase du passé ». Quand le passé prend trop de place, il ne laisse pas de place à la vie.

KAIROS : Saisir l’instant (par les cheveux !)

Si Chronos est le temps normalisé, linéaire qui s’écoule de manière uniforme et implacable pour tous, Kairos est un temps lié à notre intériorité, qui est singulière.

Le Kairos est le temps de l’occasion opportune.

« Maintenant est le bon moment pour agir. » Le point d’inflexion, qui crée un « avant » et un « après » (tout a changé)

Le Kairos, une dimension du temps n’ayant rien à voir avec la notion linéaire de Chronos (temps physique), pourrait être considérée comme une autre dimension du temps créant de la profondeur dans l’instant. Une porte sur une autre perception de l’univers, de l’événement, de soi. Une notion immatérielle du temps mesurée non pas par la montre, mais par le ressenti.

Le dieu grec Kairos est représenté par un jeune homme qui ne porte qu’une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : 1) on ne le voit pas ; 2) on le voit et on ne fait rien ; 3) au moment où il passe, on tend la main pour saisir sa touffe de cheveux et on saisit ainsi l’opportunité.

Kairos a donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l’occasion).

 

Saisir le bon moment, c’est en quelque sorte vivre une seconde décisive, une seconde d’éternité.

 

CCL : Toute tentative pour maîtriser le temps, s’avère mortifère et vouée à l’échec. La meilleure façon de vivre dans le temps est sans doute de faire sienne sa fluidité, de s’y baigner et d’accepter de s’y laisser emporter. Chaque instant n’est donc pas une « perte », une seconde « de moins », c’est une occasion (Kairos), l’occasion d’accomplir ou de ressentir quelque chose qui en vaille la peine, si petite soit-elle, et, quotidiennement, de s’accomplir.

 

 

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant — je le dis en toute confiance — je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité.

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu’en passant au passé, quel mode d’être lui reconnaître, puisque sa raison d’être est de cesser d’être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l’être seulement parce qu’il tend au néant. (…) Enfin, si l’avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu’ils soient, ils n’y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. Car s’ils y sont, futur il n’y est pas encore, passé il n’y est plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils n’y sont que présents. Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n’est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d’après ces images qu’elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens.

Mon enfance par exemple, qui n’est plus, est dans un passé qui n’est plus, mais quand je me la rappelle et la raconte, c’est son image que je vois dans le présent, image présente en ma mémoire. En va-t-il de même quand on prédit l’avenir ? Les choses qui ne sont pas encore sont-elles pressenties grâce à des images présentes ? Je confesse, mon Dieu, que je ne le sais pas. Mais je sais bien en tout cas que d’ordinaire nous préméditons nos actions futures et que cette préméditation est présente, alors que l’action préméditée n’est pas encore puisqu’elle est à venir. Quand nous l’aurons entreprise, quand nous commencerons d’exécuter notre projet, alors l’action existera mais ne sera plus à venir, mais présente. (…)

Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent au sujet du passé, un présent au sujet du présent, un présent au sujet de l’avenir. Il y a en effet dans l’âme ces trois instances, et je ne les vois pas ailleurs : un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception, un présent relatif à l’avenir, l’attente. Si l’on me permet ces expressions, ce sont bien trois temps que je vois et je conviens qu’il y en a trois.

SAINT AUGUSTIN, Confessions, livre XI. Paragraphe: XIV, XVIII, XX

 

En ce moment je cause avec vous, je prononce le mot « causerie ». Il est clair que ma conscience se représente ce mot tout d’un coup ; sinon, elle n’y verrait pas un mot unique, elle ne lui attribuerait pas un sens. Pourtant, lorsque j’articule la dernière syllabe du mot, les deux premières ont été articulées déjà ; elles sont du passé par rapport à celle-là, qui devrait alors s’appeler du présent. Mais cette dernière syllabe « rie », je ne l’ai pas prononcée instantanément.  Le temps, si court soit-il, pendant lequel je l’ai émise, est décomposable en parties, et ces parties sont du passé par rapport à la dernière d’entre elles, qui serait, elle, du présent définitif si elle n’était décomposable à son tour : de sorte que vous aurez beau faire, vous ne pourrez tracer une ligne de démarcation entre le passé et le présent, ni par conséquent entre la mémoire et la conscience. A vrai dire, quand j’articule le mot « causerie », j’ai présents à l’esprit non seulement le commencement, le milieu et la fin du mot, mais encore les mots qui ont précédé, mais encore tout ce que j’ai déjà prononcé de la phrase : sinon, j’aurais perdu le fil de mon discours. Maintenant, si la ponctuation du discours eût été différente, ma phrase eût pu commencer plus tôt ; elle eût englobé, par exemple, la phrase précédente, et mon « présent » se fût dilaté encore davantage dans le passé. Poussons ce raisonnement jusqu’au bout : supposons que mon discours dure depuis des années, depuis le premier éveil de ma conscience, qu’il se poursuive en une phrase unique, et que ma conscience soit assez détachée de l’avenir, assez désintéressée de l’action, pour s’employer exclusivement à embrasser le sens de la phrase : je ne chercherais pas plus d’explication, alors, à la conservation intégrale de cette phrase que je n’en cherche à la survivance des deux premières syllabes du mot « causerie » quand je prononce la dernière. Or, je crois bien que notre vie intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase unique entamée dès le premier éveil de la conscience, phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points.

HENRI BERGSON, L’énergie spirituelle

 

 

 

 

Dans les comptes d’apothicaire
Vingt ans, c’est un’ somm’ de bonheur
Mes vingt ans sont morts à la guerre
De l’autr’ côté du champ d’honneur
Si j’connus un temps de chien, certes
C’est bien le temps de mes vingt ans
Cependant, je pleure sa perte
Il est mort, c’était le bon temps

Il est toujours joli, le temps passé
Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés
Les morts sont tous des braves types

Dans ta petit’ mémoire de lièvre
Bécassine, il t’est souvenu
De notre amour du coin des lèvres
Amour nul et non avenu
Amour d’un sou qui n’allait, certes
Guèr’ plus loin que le bout d’son lit
Cependant, nous pleurons sa perte
Il est mort, il est embelli

Il est toujours joli, le temps passé
Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés
Les morts sont tous des braves types

J’ai mis ma tenue la plus sombre
Et mon masque d’enterrement
Pour conduire au royaum’ des ombres
Un paquet de vieux ossements
La terr’ n’a jamais produit, certes
De canaille plus consommée
Cependant, nous pleurons sa perte
Elle est morte, elle est embaumée

Il est toujours joli, le temps passé
Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés
Les morts sont tous des braves types

Paroles et Musique: Georges Brassens   1961 © Editions musicales 57

 

L’ennemi

 

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

 

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,

Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées,

Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

 

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

 

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie

 

Charles BAUDELAIRE  – Les fleurs du mal

 

Tout acte exige l’oubli comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait rien voir qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal mais il est impossible de vivre sans oublier. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme d’une nation ou d’une civilisation. »

Nietzsche, Secondes considérations intempestives

 

 

Je m’adresserai volontiers ici à quelque homme de la foule des vieillards : « Tu es arrivé, je le vois, au terme le plus reculé de la vie humaine ; tu as cent ans on plus sur la tête ; hé bien, calcule l’emploi de ton temps ; dis-nous combien t’en ont enlevé un créancier, une maîtresse, un accusé, un client ; combien tes querelles avec ta femme, la correction de tes esclaves, tes démarches officieuses dans la ville. Ajoute les maladies que nos excès ont faites ; ajoute le temps qui s’est perdu dans l’inaction, et tu verras que tu as beaucoup moins d’années que tu n’en comptes.

Rappelle-toi combien de fois tu as persisté dans un projet ; combien de jours ont eu l’emploi que tu leur destinais ; quels avantages tu as retirés de toi-même ; quand ton visage a été calme et ton coeur intrépide ; quels travaux utiles ont rempli une si longue suite d’années ; combien d’hommes ont mis ta vie au pillage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais ; combien de temps t’ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l’âpre convoitise, les charmes de la conversation : vois alors combien peu il t’est resté de ce temps qui t’appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est prématurée. »

Quelle en est donc la cause ? Mortels, vous vivez comme si vous deviez toujours vivre.

Il ne vous souvient jamais de la fragilité de votre existence ; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé ; et vous le perdez comme s’il coulait d’une source intarissable, tandis que ce jour, que vous donnez à un tiers ou à quelque affaire, est peut-être le dernier de vos jours. Vos craintes sont de mortels ; à vos désirs on vous dirait immortels.

(…)

Ceux-là seuls jouissent du repos, qui se consacrent à l’étude de la sagesse. Seuls ils vivent ; car non seulement ils mettent à profit leur existence, mais ils y ajoutent celle de toutes les générations. ( …) Aucun siècle ne nous est interdit : tous nous sont ouverts ; et si la grandeur de notre esprit nous porte à sortir des entraves de la faiblesse humaine, grand est l’espace de temps que nous pouvons parcourir.

Je puis discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, jouir du repos avec Épicure ; avec les stoïciens, vaincre la nature humaine ; enfin, marcher d’un pas égal avec la nature elle-même, être contemporain de tous les siècles. Pourquoi, de cet intervalle de temps si court, si incertain, ne m’élancerais-je pas vers ces espaces immenses, éternels, qui me mettraient en communauté avec les meilleurs des hommes ? (…)

On dit souvent qu’il n’a pas été en notre pouvoir de choisir nos parents ; que le sort nous les a donnés. Il est pourtant une naissance qui dépend de nous. Il existe plusieurs familles d’illustres génies ; choisissez celle où vous désirez être admis, vous y serez adopté, non seulement pour en prendre le nom, mais les biens, et vous ne serez point tenu de les conserver en homme avare et sordide ; ils s’augmenteront au fur et à mesure que vous en ferez part à plus de monde.

Ces grands hommes vous ouvriront le chemin de l’éternité, et vous élèveront à une hauteur d’où personne ne pourra vous faire tomber. Tel est le seul moyen d’étendre une vie mortelle, et même de la changer en immortalité. (…)

La vie du sage est donc très étendue ; elle n’est pas renfermée dans les bornes assignées au reste des mortels. Seul il est affranchi des lois du genre humain : tous les siècles lui sont soumis comme à Dieu : le temps passé, il en reste maître par le souvenir ; le présent, il en use ; l’avenir, il en jouit d’avance. Il se compose une longue vie par la réunion de tous les temps en un seul.

 

Sénèque, De la Brièveté de la vie


 

La matière elle-même semble obéir à cette succession orientée : remettre en ordre des images d’une assiette cassée/pas cassée, d’une goutte d’eau colorée dans un verre d’eau.

 

La thermodynamique statistique définit ainsi l’entropie : elle peut être interprétée comme la mesure du degré de désordre d’un système au niveau microscopique. Plus l’entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l’énergie inutilisable pour l’obtention d’un travail .

Ce que confirme la mesure du désordre dans un système, l’entropie. L’entropie ne peut que croître dans un système

Le second principe de la thermodynamique apporte que la flèche du temps est orientée dans le sens d’une entropie grandissante. La flèche du temps est donc bel et bien parallèle à l’entropie : celle-ci a considérablement plus de chance de grandir.

 

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