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technique

Progrès technique et humanité

 

I-                   La technique définit ce qu’est l’homme

Que penser de la distinction science/technique ? De leur hiérarchie ?

A-    La technique est le propre de l’homme

Bergson : Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication. »

B-    L’outil, extension du corps

Aristote : La main, prolongement de l’intelligence

Main outil plurivalent, infiniment adaptable. Prolongement de l’intelligence.

L’outil prolonge la main, l’objet fabriqué déplace les limites du corps. L’objet technique fait partie de moi durant le temps de son utilisation et modifie la perception que j’ai de moi-même et du monde (faire du vélo, conduire une voiture, écrire, communiquer à distance avec un portable, etc…)

 

C-    La technique, une vocation pour l’homme ?

Descartes nous montre que l’accroissement de nos connaissances et de notre puissance technique est indissociable des fins que nous nous donnons. Les moyens d’agir que nous créons entraînent aussi une maîtrise du monde qui accroît notre responsabilité. Le médecin possède une puissance qu’il doit vouer à la guérison. De même, l’homme technicien a pour vocation de consacrer ses connaissances et sa puissance d’action au bien commun des hommes.

 

II-                L’homme transformé et aliéné par la technique ?

La technique désigne d’abord le savoir-faire que l’homme acquiert grâce à son expérience et son travail. Maîtrise et efficacité acquis par l’exercice.

Désigne également les objets produits par l’homme, outils, machines, objets technologiques plus sophistiqués ; de fait, ces savoir-faire et ces objets fabriqués modifient profondément le rapport de l’homme à son environnement, mais la nature même de l’homme : qui d’entre nous pourrait s’imaginer vivre dans la nature tel quel, et s’y adapter ? Depuis des millénaires, l’homme s’est modifié en même temps qu’il modifiait son environnement. La technique est « en nous » et nous détermine.

 

A-    L’homme dépassé par sa propre puissance

Mythe de Prométhée, Platon, Protagoras

a)      Le mythe de Prométhée

L’imprévoyance d’Epiméthée fait de l’homme un être nu, démuni, sans outils naturels lui permettant de s’adapter au monde naturel. On en déduit l’infériorité de l’homme, le moins favorisé des animaux. Mais cette infériorité va se transformer en supériorité : pour l’homme, Prométhée vole le feu et l’intelligence fabricatrice aux dieux. Les hommes sont donc dotés d’une puissance extraite de la nature, une énergie qui les dépasse (feu) et de l’aptitude de s’en servir. L’homme peut transformer la nature plutôt que d’être adapté à elle.

 

L’homme est donc producteur de culture : savoir-faire, techniques, art, science, croyances, institutions.

L’homme n’est pas spécialisé (au contraire des animaux qui sont destinés à suivre leur instinct), il a peu d’instincts, mais c’est cela qui le rend capable de développer des aptitudes multiples, d’inventer des outils, de transformer son environnement, de créer un monde artificiel à sa convenance.

Les progrès de l’espèce humaine dans sa production technique sont sans équivalent dans le monde animal. L’homme développe ses aptitudes au cours de son histoire, il invente des institutions, il écrit son histoire.

L’homme est technicien à cause du déficit de ses autres aptitudes. L’homme est « nu », sans moyens de défense, faible et démuni. Son seul moyen de survivre est de transformer la nature. Les animaux peuvent s’adapter à leur milieu. L’homme est le seul à devoir adapter son milieu à ses besoins. Pour cela il doit s’approprier des éléments extérieurs à son propre corps, et emprunter à son milieu des énergies dont il ne dispose pas.

Puissance démiurgique, pas à la mesure de l’homme : le feu. Appropriation d’une énergie non musculaire, tellurique, accumulée depuis des millénaires. Intelligence et énergie externe à l’homme : vol ? abus ?

 

B-    La technique crée de nouveaux besoins

Selon Marx, la technique crée de nouveaux besoins. La satisfaction des premiers besoins par l’homme (se nourrir, se vêtir etc.) va à son tour pousser à la création de nouveaux besoins. Le développement de la civilisation matérielle implique l’accroissement des besoins et leur diversification.

« Une fois satisfait le premier besoin lui-même, le geste de le satisfaire et l‘instrument créé à cette fin conduisent à de nouveaux besoins – et c’est cette production de nouveaux besoins qui constitue le premier acte historique ».

Marx, Manifeste du parti communiste

Dès lors, l’accroissement des besoins liés au développement technique inscrit l’homme dans une histoire, elle génère son historicité. La réflexion politique et sociale sera donc indissociable de la réflexion sur l’état des techniques et des modes de production. Les techniques transforment  les besoins des hommes. Qu’en est-il alors de l’invention des machines au regard de la réalité humaine ?

 

C-    Passage à l’âge industriel : Différence machine/outil

Marx : la machine impose son rythme à l’homme. Transformation du travail, travail à la chaîne, division des tâches : le savoir-faire (ars) disparait, la main ne sait plus rien.

« Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine. Là le mouvement de l’instrument de travail part de lui ; ici il ne fait que le suivre. Dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux. »

Karl Marx, Le Capital (1867), Livre I, IVe section, chapitre XV

NB : Rentabilité du monde industriel, les « ressources humaines » gérées comme des marchandises, voire même moins bien que des marchandises…

la logique du « coût/avantage »

 

La technique transforme l’homme

Bien plus, selon Régis Debray, les objets techniques sont les embrayeurs de nouveaux mondes culturels. Ex : l’imprimerie induit ce qu’il appelle la graphosphère, et les réseaux internets la vidéosphère.

III-             Quelles fins pour la technique ?

Distinction fin/moyen

Tout ce qui est possible doit-il être tenté ?

Selon la « loi de Gabor », tout ce qui peut être tenté le sera. Faut-il céder à cette tentation, et réaliser tout ce que la technique rend possible ? La technique doit-elle conduire nos actions comme une fatalité face à laquelle l’homme abdiquerait de sa volonté ?

Etre libre ce n’est pas se soumettre à tous les désirs que la technique nous permet d’assouvir. C’est obéir à sa volonté (Descartes) : En ce sens la servitude à l’égard de la technique reste volontaire.

 

A-    Question de la neutralité de la technique

456d- 457a, (p 146-147 in GF, ed 2007)

« Toutefois, Socrate…mais pas celui qui fût son maître ».

Dans cet extrait, Gorgias expose la thèse de la neutralité de la technique. En effet, Socrate demande à Gorgias de définir la rhétorique. Ce dernier la définit comme une technique, c’est-à-dire un simple moyen, indépendant des fins à quoi il est employé. (La technè est un savoir-faire ou un mode de production.)

La rhétorique n’est qu’un moyen, un instrument qui n’a aucune valeur intrinsèque ; on peut prendre pour exemple le couteau, qui peut être employé pour couper du pain ou pour tuer. Si l’assassin se sert du couteau pour tuer, ce n’est pas la faute du couteau.

Dans ce sens, Gorgias compare la rhétorique à un art de combat : la boxe peut être utilisée pour se défendre ou pour nuire à autrui délibérément.

Par cet argument, Gorgias veut se disculper de la responsabilité qui pourrait être attribuée au maître de rhétorique : pas plus que le maître de boxe n’est responsable de ce que font ses élèves avec leurs poings, le maître de rhétorique n’est responsable de l’usage que ses élèves font de l’art de la parole.

« Les criminels, ce sont ceux qui font un mauvais usage de leur art ».

La technique est donc neutre moralement, et c’est à la politique et à la morale de déterminer l’usage de la technique.

On retrouve ici le mythe de Prométhée : l’homme a reçu l’intelligence fabricatrice, et seulement après coup l’intelligence politique : les deux formes d’intelligences sont distinctes, et peuvent être disjointes.

On peut se demander si effectivement la technique est neutre. Elle n’est pas sans finalité propre : la technique est recherche d’efficacité, et recherche de maîtrise sur la nature. Ce qui découle au fond d’un désir de pouvoir, pouvoir sur les choses, pouvoir sur les hommes. Et elle se développe dans l’horizon de ce pouvoir.

Une avancée technique n’est donc pas neutre ; elle peut avoir pour fin le bonheur des hommes, mais elle est bien plutôt porteuse d’une volonté d’asservissement.

 

B-    L’instrumentalisation du monde

Par définition, technique=  moyen en vue d’une fin.

« Le cri d’alarme fréquemment lancé jusque voici peu : à savoir que la marche de la technique doit être maîtrisée, sa poussée toujours plus forte vers de nouvelles possibilités de développement – ce cri témoigne à lui seul par trop clairement de l’appréhension qui se répand. Il se pourrait que s’exprime dans la technique moderne une exigence dont l’homme ne peut arrêter l’accomplissement, qu’il peut encore moins embrasser totalement du regard et maîtriser. Entre-temps – et cela surtout est significatif – ces cris d’alarme se taisent de plus en plus, ce qui ne veut nullement dire que l’homme contrôle désormais d’une main assurée la marche de la technique. Le silence trahit plutôt le fait que face à la revendication du pouvoir par la technique, l’homme se voit réduit à la perplexité et à l’impuissance, c’est-à-dire à la nécessité d’acquiescer purement et simplement – explicitement ou implicitement – au caractère irrésistible de la domination technologique. Quand on épouse en plus dans cette soumission à l’inévitable la conception courante de la technique, on souscrit alors dans les faits, au triomphe d’un processus qui se réduit à préparer continuellement des moyens, sans se soucier aucunement d’une détermination de fins »

Martin Heidegger, Langue de tradition et langue technique. 1962

Doit-on considérer la nature, le monde, comme des moyens ? Des instruments en vue d’une fin qui n’est plus que la recherche de l’efficacité pour elle-même ? Peut-on se servir de la nature sans s’interroger sur ce que cela signifie ? N’est-ce pas oublier la simple présence des choses, oublier l’être, comme le dit Heidegger ? Notre regard est devenu purement utilitaire, « à quoi cela sert-il », voilà notre seule question. La technique, c’est alors l’asservissement de l’être à la nécessité.

Remarque : Rentabilité du monde industriel, les « ressources humaines », les « employés », employés en effet comme des marchandises, moins bien que des marchandises…

L’homme est transformé en employé.

 

C-    Le principe de responsabilité

La nature ne peut plus absorber l’agir humain.

Jonas pose le principe que le respect (Kant) que l’on doit à tout homme doit s’étendre aux générations futures, et à leur possibilité de « mener une existence humaine sur terre. »

Dans la pratique, cela signifie que doit être interdite toute technologie qui comporte le risque — aussi improbable soit-il — de détruire l’humanité ou la valeur particulière en l’homme qui fait qu’il doit exister. Hans Jonas désigne cet impératif par la formule in dubio pro malo. Cela veut dire que s’il y a plusieurs conséquences possibles de l’emploi d’une technologie, il faut décider en fonction de l’hypothèse la plus pessimiste : in dubio pro malo

 

 

Contre point : L’art, un autre mode de production et de rapport au monde

Sens premier du mot tecknè : poiésis, poésie. Retrouver ce sens ?

Le même poète dont nous avons entendu la parole:

Mais là où il y a danger, là aussi

Croît ce qui sauve

nous dit:

… l’homme habite en poète sur cette terre. (Hölderlin)

 

CCL : Neutre en droit, la technique ne l’est pas en fait. Il est de notre devoir de la subordonner à des fins déterminées de manière citoyenne et responsable.

« En ce qui concerne l’intelligence humaine, on n’a pas assez remarqué que l’invention mécanique a d’abord été sa démarche essentielle, qu’aujourd’hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l’utilisation d’instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l’humanité retardent d’ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d’une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. […] Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne encore; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication. »

Henri Bergson, L’ évolution créatrice (1907), Éd. PUF, coll. « Quadrige »

 

« Anaxagore prétend que c’est parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel plutôt, c’est de dire qu’il a des mains parce qu’il est intelligent. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable d’utiliser le plus grand nombre d’outils : or la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l’outil de loin le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent que l’homme n’est pas naturellement bien constitué, qu’il est le plus désavantagé des animaux, parce qu’il est sans chaussures, qu’il est nu et n’a pas d’armes pour combattre, sont dans l’erreur. Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense, et il ne leur est pas possible d’en changer. Ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir comme pour faire tout le reste, il leur est interdit de déposer l’armure qu’ils ont autour du corps et de changer l’arme qu’ils ont reçue en partage. L’homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours permis d’en changer, et même d’avoir l’arme qu’il veut quand il le veut. Car la main devient griffe, serre, corne, elle devient lance ou épée, ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir. La forme même que la nature a imaginée pour la main est adaptée à cette fonction. Elle est, en effet, divisée en plusieurs parties. Et le fait que ces parties peuvent s’écarter implique aussi pour elles la faculté de se réunir, tandis que la réciproque n’est pas vraie. Il est possible de s’en servir comme d’un organe unique, double ou multiple. »

Aristote, Des parties des animaux

 

« Le cri d’alarme fréquemment lancé jusque voici peu : à savoir que la marche de la technique doit être maîtrisée, sa poussée toujours plus forte vers de nouvelles possibilités de développement – ce cri témoigne à lui seul par trop clairement de l’appréhension qui se répand. Il se pourrait que s’exprime dans la technique moderne une exigence dont l’homme ne peut arrêter l’accomplissement, qu’il peut encore mois embrasser totalement du regard et maîtriser. Entre-temps – et cela surtout est significatif – ces cris d’alarme se taisent de plus en plus, ce qui ne veut nullement dire que l’homme  contrôle désormais d’une main assurée la marche de la technique. Le silence trahit plutôt le fait que face à la revendication du pouvoir par la technique, l’homme se voit réduit à la perplexité et à l’impuissance, c’est-à-dire à la nécessité d’acquiescer purement et simplement – explicitement ou implicitement – au caractère irrésistible de la domination technologique. Quand on épouse en plus dans cette soumission à l’inévitable la conception courante de la technique, on souscrit alors dans les faits, au triomphe d’un processus qui se réduit à préparer continuellement des moyens, sans se soucier aucunement d’une détermination de fins »

Martin Heidegger, Langue de tradition et langue technique. 1962

 

Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disponibilité des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher.

DESCARTES, Discours de la Méthode, 1637, VI° partie,

 

 

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