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Connaissance et interprétation

 

 

« Nous expliquons la nature, mais nous comprenons la vie de l’esprit » (Wilhelm Dilthey)

 

On interprète quand on ne comprend pas immédiatement quelque chose. On cherche à comprendre. « Qu’est-ce que ça veut dire ? », telle est la question que pose l’interprète à la recherche du sens. A première vue, l’interprétation est une démarche de connaissance, puisque l’on cherche à comprendre. Cependant, interpréter c’est aussi laisser plus ou moins libre cours à son imagination, à la « pensée  magique », qui prend ses désirs pour des réalités : interpréter les lignes de la main, les cartes, les messages des dieux dans le marc de café, comme si les choses voulaient nous parler, nous dire quelque chose….

L’interprétation nous conduit-elle à une connaissance ou nous en éloigne-t-elle ?

 

Dans quelle mesure une science rigoureuse doit-elle avoir recours à la méthode interprétative? Faut-il épurer la connaissance scientifique de toute interprétation? Faut-il réserver l’interprétation aux domaines des arts et des sciences humaines, réputés moins « rigoureux » que les sciences dures, démonstratives ? L’interprétation doit-elle rester du côté de la fantaisie, de la « littérature », la science doit-elle l’exclure ? Que vaut exactement l’opposition classique entre expliquer et comprendre ? Une interprétation rigoureuse, objective est-elle possible ?

 

 

 

Définition :

Etymologiquement, inter-préter, c’est se faire l’intermédiaire entre deux personnes lors d’un échange. L’interprète est d’abord courtier, négociateur, traducteur. Celui donc qui traduit une langue dans une autre, ou une phrase dans d’autres phrases, un signe par un autre signe, moins obscur, plus compréhensible. Interpréter c’est donc faire passer, transmettre du sens, c’est rendre plus compréhensible, plus clair, un signe ou un message.

 

Interpréter, c’est remonter d’un signe à sa signification ou, plus largement encore, c’est tâcher de rendre compréhensible, saisissable par la pensée, des objets, des faits et des problèmes qui se présentent comme complexes, énigmatiques, évanescents, cachés, etc.

 

 

 

 


 

 

L’interprète cherche à percer un mystère, à décoder un sens secret. C’est effectivement une volonté de savoir, mais qui semble non scientifique…et donc peu rigoureuse ?

L’usage commun du mot « interpréter » semble de fait peu en rapport avec l’idée de connaissance, tant dans sa démarche que dans ses objets :

 

L’oracle, l’astrologue : interprètent des signes

Le juge interprète la loi

musique, théâtre : les interprètes d’une composition

On peut interpréter un geste, une mimique.

On interprète un tableau pour le comprendre

L’interprète traduit d’une langue dans une autre

Le psychanalyste interprète les rêves

Le scientifique interprète les données

 

Des acceptions très diverses, on ne voit pas d’emblée le rapport avec la connaissance.

Pourtant, l’interprète semble bel et bien, dans tous ces cas, être à la recherche d’une vérité. Mais de quelle sorte de vérité s’agit-il ? Et quelle sorte de connaissance peut-il en résulter ?

 


 

I-                   L’interprétation, un obstacle à la connaissance scientifique?

 

A-    L’attitude naturelle, une pensée « magique » et irrationnelle

La pensée dans l’attitude naturelle est toujours interprétative, elle cherche à structurer un monde cohérent, elle est recherche de sens.

Les mythes, les croyances sont selon Levi-Strauss des structures interprétatives qui permettent aux hommes de penser, de se penser et de penser leur rapport au monde. Mais c’est une « pensée magique », dans laquelle une connaissance souvent remarquable de la nature (médecine traditionnelle, par ex) reste entremêlée de superstitions. Par exemple, l’arc-en-ciel est le signe que la colère des Dieux est apaisée. La position des astres est une indication sur la destinée.

 

La pensée paranoïaque : tout interpréter, donner du sens au moindre fait anodin en fonction d’une « théorie » préétablie : ainsi le paranoïaque jaloux, interprétera selon sa convenance les dénégations ou les aveux extorqués.

On appelle projection le mécanisme psychologique qui définit l’attitude paranoïaque, et que l’on retrouve à moindre échelle chez l’homme sain : on projette sur le réel nos désirs et nos craintes, et cette grille de lecture s’interpose entre soi et le monde. La religion serait une sorte de paranoïa collective.

 

Dans les mots et les choses, Michel Foucault note qu’à la Renaissance, » tout être communique secrètement avec ses « doubles », selon un système déterminé de ressemblances ; l’aconit par exemple se trouve en « rapport de sympathie » avec l’œil et elle aide à la guérison de ses maux. »

 

Fleur d’aconit

 

B-    Ne pas interpréter, seulement décrire et quantifier

Progressivement, la démarche scientifique s’éloigne de l’attitude naturelle. Elle évitera soigneusement toute dérive interprétative, considérée comme potentiellement fantaisiste. Fondamentalement, la recherche de la connaissance rationnelle cherche à évacuer toute subjectivité qui pourrait influencer sa démarche. Elle ne cherche plus à comprendre, elle s’en tient à décrire, et à quantifier (toutes les théories scientifiques s’écrivent sous formes de fonctions, d’équations, autrement dit de mesures et de rapports).

L’interprétation sera dès lors évacuée de la démarche scientifique. En effet, la démarche rationnelle se caractérise par son rapport très rigoureux à la vérité : la vérité est unique, les théories scientifiques doivent être vérifiables, et non contradictoires entre elles. Une théorie élimine la précédente.

 

Au contraire, l’interprétation ne semble pas soumise à la logique : les interprétations d’un signe sont toujours multiples, et elles peuvent se contredire sans s’annuler.

 

Les sciences de la nature s’en tiendront  au « comment », au fait brut, au donné, laissant le sens, l’interprétation de côté. Donner du sens, en ce qui concerne les phénomènes naturels, c’est l’affaire du mythe, de la religion, de la littérature, de l’art, ce n’est pas l’affaire de la science.

 

 

C-    L’interprétation s’opposerait alors à la démonstration

 

Interpréter c’est donner un sens à un signe, c’est-à-dire une signification : une direction, un but, ramené à une intention.

L’interprétation n’est donc pas de l’ordre de la pensée discursive, argumentative, démonstrative. Pour preuve, elle peut se dérouler à l’infini, on n’épuise jamais son sens. Une interprétation en appelle d’autres.

Au contraire, la connaissance objective n’est vraie que lorsqu’elle est définitive, entérinée par les faits, vérifiée, homologuée, définie.

L’interprétation considère les choses en tant que signes. Ce qu’elle tente de comprendre, c’est non pas la cause, mais l’intention derrière le signe.

La démarche scientifique tente de cerner les causes, elle ne considère plus les objets comme des signes renvoyant à autre chose qu’eux-mêmes.

L’interprétation apparaîtra donc au mieux comme une connaissance de second rang, quand elle ne sera pas purement reléguée au domaine de l’art, réputé peu sérieux.

Les sciences humaines intégrant l’interprétation seraient des sciences de second ordre.

 

Est-ce à dire que l’interprétation soit incapable de produire une quelconque vérité, est-ce à dire qu’elle n’est que pure fantaisie, pure subjectivité ?

 

 

 

II-                Validité de l’interprétation ?

 

Si l’on cherche une vérité quand on interprète, ce n’est pas une vérité qui serait correspondance entre une affirmation et le réel.

C’est une correspondance entre une affirmation et un signe, un symbole.

C’est la recherche de la vérité de l’intention de celui qui a produit le signe ou l’ensemble de signes que l’on cherche à décoder.

L’interprétation vraie serait celle qui dégage ce que son auteur a voulu dire vraiment, ou ce que signifie vraiment tel phénomène pour nous les hommes.

 

 

A – Le désir de comprendre

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Si je te comprends bien, … »

 

En première analyse, l’interprétation est guidée par une volonté de saisie exacte du sens de ce qu’autrui a voulu dire.  Un message émis lors d’un dialogue s’accompagne de l’attente de son « décryptage » par autrui : je ne parle pas tout seul, et je tiens compte des intentions et des penchants d’autrui dans le message que j’émets. Réciproquement, je suppose que l’autre va me corriger si mon interprétation est trop éloignée de son intention signifiante.

 

Mais l’épuisement du sens d’un signe est impossible… Cela est manifeste si l’on analyse les œuvres d’art.

 

 

B- L’équivocité du signe, condition du sens

 

Signe/signal

Signal : Univoque, immédiat. Un signal doit le plus possible convoquer le réflexe et le moins possible la réflexion ! Information, description, constat (« le verre est sur la table »),

Ex : panneau de signalisation, pas besoin de penser, il faut appliquer et c’est tout.

 

Signe : équivoque, sens secret, caché, implicite

Le signe est ce qui cache pour mieux montrer.

 

Nous interprétons là où il y a une ambiguïté ou une obscurité,  et non pas là où une idée présentée dans un signe (signal) est claire et distincte.

Ex : geste d’amitié ou geste d’amour ?

 

En adressant l’un de ses poèmes à son ancien professeur Georges Izambard (Le Cœur supplicié, dans sa lettre du 13 mai 1871 dite « lettre du voyant »), Rimbaud le met en garde :

 

« Ça ne veut pas rien dire » !

 

Quelles que soient les raisons pour lesquelles le sens est caché — et il y en a de toutes sortes —, nous sommes donc mis en demeure de courir le risque de l’interprétation. Mais les mots ont plusieurs sens, les symboles sont rarement univoques. À sa mère qui lui demandait un jour ce qu’il fallait comprendre dans Une saison en enfer (c’est sa sœur Isabelle qui rapporte la chose dans son article Rimbaud mystique), Rimbaud aurait répondu :

 

« J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ! »

 

Nous voilà simultanément avertis qu’il y a une vérité à trouver, mais que cette vérité peut être complexe, ambiguë, multiple.

 

 

Mais cette compréhension ce que l’autre a « vraiment » voulu dire semble impossible, puisque autrui garde toujours pour nous cette part de mystère qui nous échappe, même s’il est présent.

 

L’œuvre est porteuse d’une pensée non déclarative, une pensée présente mais informulée.

L’œuvre ne nous renvoie pas à un contenu informatif qu’il s’agirait simplement d’éclaircir en l’analysant. Son mystère ne tient donc pas à sa complexité, mais à ce qu’elle laisse entendre et qui trouve en nous d’écho.

 

A cet égard, les œuvres d’art apparaissent d’autant plus chargées de sens qu’elles sont plus équivoques. Moins les choses sont explicites, plus le sens est riche, dense.

Les sens du poème ne s’excluent pas les uns les autres, au contraire ils s’appellent et s’enrichissent mutuellement.

 

D-    L’absence, constitutive du sens.

 

Et si c’était de cette compréhension ouverte que surgissait le sens ? Et si la signification résidait justement dans l’acte mental de la traduction, de transposition, de passage entre les signes, entre les subjectivités ? Le redoublement d’une interprétation par une autre serait alors ce qui constitue le sens en tant que tel.

 

Dès lors, l’interprétation entretient un rapport très spécifique à la vérité : c’est d’une vérité voilée, en tant qu’elle est dévoilée, qu’il est question dans l’art. La démarche interprétative semble donc adéquate en ce qui concerne ce qui touche à la sensibilité, ainsi qu’aux dimensions expansives de la pensée que l’homme éprouve face au sacré.

 

 

Absence du référent, absence du locuteur : ce que le locuteur a voulu dire, alors qu’il n’est plus là, et que l’objet dont il parle n’est plus là. L’interprétation concerne la trace, l’écriture.

 

Contemporain du structuralisme, Jacques Derrida élabore une différence proche de celle qui, chez Ferdinand de Saussure, donne sens aux éléments signifiants, sous forme de trace. La « trace », cependant, ne permet pas de remonter à une quelconque origine : les concepts diffèrent, ne sont jamais pleinement en eux-mêmes et sont intriqués malgré leur apparente opposition, mais il n’y a aucune vérité première, aucune différence transcendantale à poursuivre.

L’écriture a été dévalorisée, car matérielle mais source d’erreur : en inscrivant une trace coupée de son énonciateur, elle se détache de la vive voix, seule source de vérité.

Or, le langage, même oral, ne signifie qu’en impliquant mort ou absence du référent: l’itérabilité qui fonde la possibilité du signe inscrit à même celui-ci la coupure de son « origine », la décontextualisation, l’absence du locuteur. Le sens suppose en son cœur absence de référent, car il se déploie dans l’intervalle qui les sépare, dans la convention linguistique qui rend tout signe par définition détachable de son contexte.

 

 

 

 

 

III-             La rigueur de l’interprétation

 

Quelle validité pour les sciences humaines ? Pour l’histoire, la sociologie ? L’étude littéraire dégage-t-elle une connaissance de ses objets d’étude ? Comprendre n’est pas expliquer, mais l’effort pour comprendre peut-il dégager un savoir effectif ?

 

A-    L’herméneutique, ou l’art de l’interprétation

 

L’interprétation, suppose qu’une seule lecture ne suffit pas pour que le sens d’un texte soit compris et que, précisément, la lecture doit être redoublée dans une interprétation pour être satisfaisante.

On appelle herméneutique, l’art d’interpréter, pour autant qu’il est commandé par la reconnaissance d’un sens caché sous le sens apparent. Toute lecture d’un texte est plus ou moins une herméneutique. L’herméneutique se développe d’abord dans la lecture des textes sacrés. Elle est utilisée pour dégager le sens des textes complexes, littéraires ou anciens.

 

S’il y a signe, texte, alors il y a forcément une pluralité de lectures possibles de ce texte.

Mais ce qui est plurivoque est « harmonique » : le sens émerge justement dans l’entre-deux du signifiant, dans le redoublement de la lecture.

 

 

Leo Strauss

La rigueur interprétative se définit comme une lecture du texte par le texte, selon Leo Strauss. S’il y a un sens caché, c’est dans le texte même qu’il faut le chercher. Dès lors, on ne peut pas dire n’importe quoi. L’interprétation, multiple certes, doit rester dans les limites de ce qu’elle interprète.

 

L’interprétation se réfère à un objet. Elle n’a de sens qu’en référence à l’objet qu’elle interprète.

Le langage ne peut signifier, avoir un sens, que s’il se réfère au réel d’une manière ou d’une autre .

 

 

 

B-    Les sciences humaines

 

Les sciences humaines ont à cet égard développé toute une technique interprétative qui leur permet de produire des connaissances là où les sciences « dures » restent muettes. Les faits humains doivent être interprétés, compris, éclaircis. L’histoire, la sociologie, n’épuiseront jamais le sens des actions humaines, mais cela ne signifie pas qu’elles puissent énoncer n’importe quelle sottise !

 

Prévalence des faits sur leur interprétation

Au contraire,  l’interprétation sera complémentaire de la démonstration logique et des preuves matérielles, elle ne devra pas entrer en conflit avec elle.

 

Certes, l’interprétation est en quelque sorte une  rencontre subjective.

Pour qu’une interprétation ait une valeur, pour qu’une interprétation ne soit pas superficielle, ou bien ne soit pas qu’une glose inutile, il est essentiel qu’elle jaillisse de l’intérieur de soi, qu’elle soit un écho de la présence de l’objet à la présence à soi-même. Qu’elle jaillisse dans l’immanence d’une expérience de rencontre intérieure, qui ne peut se penser sans ouverture à l’autre, sans liberté.

L’interprétation suppose en effet la rencontre de deux libertés, de deux intentionnalités qui s’éprouvent mutuellement.

Ex : L’auteur d’une pièce de théâtre va à la rencontre de la liberté de l’interprète et de celle du public.

 

Mais le signe  préexiste à l’interprétation, la conditionne et la fonde. On ne peut donc pas faire comme si ce signe n’existait pas ! Ce serait une contradiction logique.

 

 

C-    L’interprétation dans les sciences « dures »

 

La nature ne produit pas de signes !  Pourtant les données scientifiques sont à interpréter.

L’interprétation des données scientifiques va chercher dans un ensemble de données une cohérence qu’elle pourra traduire en langage commun. La lecture d’une donnée scientifique est possible dans la mesure où le signe est produit par des instruments en vue de mesurer une donnée précise et d’en extraire une connaissance.

 

Echographie : On ne peut pas interpréter une grosseur au sein, mais on peut (et on doit) lire et  interpréter une radiographie du sein.

 

De fait, plus généralement, les théories scientifiques débouchent sur leur interprétation, qui reste nécessaire et qui rencontre à ce moment-là seulement les préoccupations humaines, la quête philosophique et le désir de donner un sens à notre existence.

 

 

CCL :

L’opposition stricte démonstration/interprétation n’est donc pas pertinente. Cependant, il s’agira de toujours encadrer l’interprétation dans les limites d’une vérification expérimentale et/ou d’un questionnement philosophique rigoureux. En dernière instance ce sont les faits qui prévalent.

De même que la pure description scientifique des faits ne suffit pas pour les connaître, de même l’interprétation devra rester encadrée par la possibilité de vérifier le sens par le sens, pour en garantir une interprétation valable et éclairante.

Les théories scientifiques, comme celles des sciences humaines, nous donnent à penser au-delà d’elles-mêmes.

 

 

 

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective.

Einstein, L’Évolution des idées en physique

 

 

 

 

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective.

Einstein, L’Évolution des idées en physique

 

 

Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade, que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie?

Voici le rêve:

Je veux donner un dîner, mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats, mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner.

… Ce qui vient d’abord à l’esprit de la malade ne peut servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance, elle me dit qu’elle a rendu visite à une de ses amies; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l’amie est mince et maigre, et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé « Quand nous inviterez-vous à nouveau? On mange toujours si bien chez vous. » Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade, C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement Oui-da! Je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari. J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie. Le rêve vous dit que vous ne pourrez pas donner de dîner, il accomplit ainsi votre vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie….

On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve.

D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé? – C’est, répond-elle, le plat de prédilection de mon amie …

Freud. L’interprétation des rêves. (1900)

 

Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, tels des êtres vivants. À cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne également la conscience. Mais à l’entrée de l’antichambre dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique lui impose la censure et l’empêche d’entrer au salon si elle lui déplaît [...]. Les tendances qui se trouvent dans l’antichambre réservée à l’inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d’abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu’au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce système de la préconscience [...]. L’essence, du refoulement, consiste en ce qu’une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l’inconscient dans le préconscient.

Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. Berger, Éd. des PUF, p. 424.

 

 

 

 

 

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

 

374. Notre nouvel « Infini ».

Savoir jusqu’où s’étend le caractère perspectiviste de l’existence ou même, si elle a en outre quelque autre caractère, si une existence sans interprétation, sans nul « sens » ne devient pas « non-sens », si d’autre part toute existence n’est pas essentiellement une existence interprétative- voilà ce que ne saurait décider l’intellect ni par l’analyse la plus laborieuse ni par son propre examen le plus consciencieux : puisque lors de cette analyse l’intellect humain ne peut faire autrement que de se voir sous ses formes perspectivistes, et rien qu’en elles. Nous ne pouvons regarder au-delà de notre angle : c’est une curiosité désespérée que de chercher à savoir quels autres genres d’intellects et de perspectives pourraient exister encore : par exemple si quelques êtres sont capables de ressentir le temps régressivement ou dans un sens alternativement régressif et progressif (ce qui donnerait lieu à une autre orientation de la vie et à une autre notion de cause et d’effet). Mais je pense que nous sommes aujourd’hui éloignés tout au moins de cette ridicule immodestie de décréter à partir de notre angle que seules seraient valables les perspectives à partir de cet angle. Le monde au contraire nous est redevenu « infini » une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations. Une fois encore le grand frisson nous saisit :-mais qui donc aurait envie de diviniser à l’ancienne manière ce monstre de monde inconnu ? Qui s’aviserait d’adorer cet inconnu désormais en tant que le « dieu inconnu » ? Hélas, il est tant de possibilités non divines d’interprétation inscrites dans cet inconnu, trop de diableries, de sottises, de folies d’interprétation, notre propre humaine, trop humaine interprétation, que nous connaissons…

 

Nietzsche, Le gai Savoir, V, § 374, Notre nouvel « Infini », Gallimard, p. 270 – 271

 

Cause et effet. – Nous appelons « explication » ce qui nous distingue des degrés de connaissance et de science plus anciens, mais ceci n’est que « description ». Nous décrivons mieux, – nous expliquons tout aussi peu que tous nos prédécesseurs. Nous avons découvert de multiples successions, là où l’homme naïf et le savant de civilisations plus anciennes ne voyaient que deux choses : ainsi que l’on dit généralement, la « cause » et l’ « effet » ; nous avons perfectionné l’image du devenir, mais nous ne sommes pas allés au delà de cette image, ni derrière. La suite des « causes » se présente en tous les cas plus complète devant nous ; nous déduisons : il faut que telle ou telle chose ait précédé pour que telle autre suive,-mais par cela nous n’avons rien compris. La qualité par exemple, dans chaque processus chimique, apparaît, avant comme après, comme un « miracle », de même tout mouvement continu ; personne n’a « expliqué » le choc. D’ailleurs, comment saurions-nous expliquer ! Nous ne faisons qu’opérer avec des choses qui n’existent pas, avec des lignes, des surfaces, des corps, des atomes, des temps divisibles, des espaces divisibles, – comment une explication saurait-elle être possible, si, de toute chose, nous faisons d’abord une image, notre image ? Il suffit de considérer la science comme une humanisation des choses, aussi fidèle que possible ; nous apprenons à nous décrire nous-mêmes toujours plus exactement, en décrivant les choses et leur succession. Cause et effet : voilà une dualité comme il n’en existe probablement jamais, – en réalité nous avons devant nous une continuité’ dont nous isolons quelques parties ; de même que nous ne percevons jamais un mouvement que comme une série de points isolés, en réalité nous ne le voyons donc pas, nous l’inférons. La soudaineté que mettent certains effets à se détacher nous induit en erreur ; cependant cette soudaineté n’existe que pour nous. Dans cette seconde de soudaineté il y a une infinité de phénomènes qui nous échappent. Un intellect qui verrait cause et effet comme une continuité et non, à notre façon, comme un morcellement arbitraire, qui verrait le flot des événements, – nierait l’idée de cause et d’effet et de toute conditionnalité.

 

Nietzsche, Le Gai Savoir, III, § 112, Cause et effet, Bouquins, p. 125 – 12

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