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EXISTENCE, ETRE ET SENS

 

 

 

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, s’exclame Leibniz. Pourquoi le monde, l’homme existe-t-il?

La question « pourquoi » est une question en elle-même porteuse de présupposés. Quand l’enfant comment à la poser, il veut comprendre et s’approprier le monde. Mais cette question l’amène à la fois à se confronter à l’énigme des causes et à celle des fins, et plus encore à l’énigme de leur relation. Si la fin est en quelque sorte présupposée dans la cause, alors le destin existe et l’existence trouve son sens dans la volonté qui la prédéterminée. Si l’existence a une destination, un but, voire une prédestination, alors elle a un sens. Nous sommes alors sur terre pour quelque chose, notre existence est voulue, nécessaire, indispensable, elle doit être de toute nécessité.

Si au contraire la cause est sans fin, si le but de l’existence n’est pas inclut dans ce qui fait que l’être existe, alors cette existence n’a pas de sens déterminé. Elle est alors menacée de non-sens. Qu’est-ce qui justifie mon existence ? N’est-elle pas pure vanité, vouée au néant ? Mon existence n’est-elle pas contingente, non nécessaire, accidentelle et sans but préétabli ?

 

 

Mais alors, mon existence ne peut-elle recevoir un sens malgré sa contingence ? N’est-ce pas à moi de lui en donner un ?

De quoi l’existence peut-elle recevoir son sens ?

Peut-on déduire l’existence d’une chose de son essence ?

En quoi peut-on dire que l’existence est le propre de l’homme ?

L’homme est-il acteur ou auteur de sa propre vie ?

Exister, est-ce simplement vivre ?

Est-ce la mort qui donne un sens à l’existence ?

 

 

Nécessaire/contingent/possible

Etre/exister


 

I-                   L’existence est l’accomplissement de l’essence

 

A-    Qu’appelle-t-on exister ?

 

a)      Distinction vivre/exister

 

L’homme se rapporte à des fins, des objectifs, des buts. Il est lié à des projets.  Evoquer le sens de l’existence montre que, pour l’homme, il n’est jamais suffisant (bien que cela soit nécessaire !) de combler ses besoins vitaux, de vivre au sens seulement biologique. L’homme est bien un être naturel mais il est en même temps plus que cela : il est, mais il a aussi conscience d’être.

A l’homme seul revient la responsabilité d’exister. L’animal contrairement à l’homme n’a pas à s’assumer, à assumer de projet.

 

b)     Distinction ontologique essence/ existence

L’existence d’un être est classiquement  distinguée de son essence.

L’essence, ou l’Etre, selon Platon, est la réalité permanente d’une chose. C’est ce qui singularise la substance ou l’âme, ce qui en fait une entité personnifiée, une identité.

L’essence est en-dehors du monde, dans le « ciel des Idées », au contraire  l’existant se trouve « jeté dans le monde ».

Définir, la question « qu’est-ce que »

 

Existence : « Mode d’être spécifique  synonyme de présence effective, ou de mouvement par lequel l’homme est au monde » (J. Russ, A. Colin p 89)

L’étymologie de « exister » c’est ex-sistere, sortir de soi, être en dehors-de-soi. Ce sens spécifique s’applique seulement à  l’homme, et le mot existence devrait être réservé à l’homme. L’homme est « jeté » dans le monde, il s’ex-pose, se risque à exister…

En d’autres termes, l’existence c’est la réalité actuelle, présente, c’est ce qui arrive.

L’existence est ce qu’il y a, en d’autres termes c’est l’étant, ce qui est là, le Dasein comme l’appelle Heidegger.

Il ya un arbre : on est obligé de préciser où, et quand, donc l’existant est situé dans l’espace et dans le temps.

 

c)      La distinction ontologique de l’essence et de l’accident

Au sens ontologique, l’essence ou la nature d’un être, c’est ce qui lui appartient nécessairement, ce qui fait qu’un être est ce qu’il est, ce qui constitue son identité, sa permanence par rapport à ce qui, en lui, est accidentel, lié aux circonstances, contingent. Par exemple, l’homme est par essence un être mortel, ce n’est pas par essence qu’il meurt foudroyé à vingt ans. La mortalité appartient à sa définition ; elle définit de manière nécessaire son être. L’événement de sa mort dans telles circonstances est contingent. Essence s’oppose ici à accident. La détermination de l’essence est l’enjeu d’une opération fondamentale de la pensée, celle de la définition.

 

B-    L’essentialisme

 

a)      Platon  La réalité permanente est constituée des Idées et des essences.

L’existence, c’est la Caverne des ombres, le règne de l’apparence. L’essence, c’est la permanence du « soleil » des Idées : Vérité, Bien, Beauté, Justice… L’essence ou Idée est le modèle parfait des existants imparfaits. L’existence, c’est la chute des essences dans la temporalité. L’essence se dégrade, se corrompt quand elle « tombe » dans l’existence.

 

Lorsque la pensée chrétienne affirme que l’homme a été créé par Dieu, cela suppose que l’existence d’un individu singulier ne peut constituer qu’une illustration particulière (éventuellement imparfaite) de l’essence de l’homme en général, tel que Dieu l’a défini.

L’essentialisme assure que l’existence ne permet pas de connaître les êtres : c’est le domaine de l’accidentel et du contingent, du multiple et de l’altérité irréductible.

b)     Essence et destin

Vision stoïcienne, l’homme doit réaliser sa nature propre, son essence, qui est prédestinée.

Conséquence : Vision qui donne un sens à l’existence de chacun : j’ai un destin, j’ai une place déterminée dans l’harmonie du monde, je suis utile dans un univers qui a aussi une raison d’être, qui est justifié. J’ai alors pour devoir de réaliser au mieux mon essence.

 

Reprise de cet aspect stoïcien par Spinoza : l’homme n’est pas libre de choisir ce qu’il est, ni ce qu’il désire. Mais l’essence individuelle de chaque être est  éternelle, immuable.

 

c)      Déduire l’existence d’une chose de son essence

Descartes, la preuve ontologique de l’existence de Dieu.


 

C-    Conséquences de l’essentialisme

 

a)      Ethique essentialiste

L’essence étant le ce que c’est d’un être, elle en est la structure normative ; en conséquence, pour l’homme, le fait d’être humain impose des règles à l’individu singulier, dont l’individuation contingente est inessentielle et ne fonde donc aucune valeur éthique. L’éthique sera alors pour un homme particulier l’effort de son existence à rejoindre son essence (son être humain).

b)     La connaissance d’une chose est connaissance de l’essence de cette chose. La vérité est du côté de l’essence ou Idée, l’apparence des choses existantes n’est qu’illusion

 

c)      Problème : La définition d’une chose porterait en elle son existence. Mais alors, l’existence n’ajouterait rien à l’essence, elle serait en quelque sorte superflue !

 

Appliqué à l’homme lui-même, la vision essentialiste (Platon, monothéismes) peut sembler restreindre le champ de la liberté humaine. Dévoiement, perversion et danger de cette position essentialiste: penser qu’il y a une « essence de l’homme occidental », qu’on peut être « délinquant par nature », etc…


 

II-                Contingence de l’existence et sentiment de l’absurde

 

A-    L’existence ne peut se déduire de l’essence, l’essence n’implique pas l’existence

L’existence ne peut se déduire de l’essence

 

En fixant les contours d’un être, en énonçant l’ensemble des propriétés qui font qu’il est ce qu’il est, l’esprit s’approprie symboliquement le réel. Il en fait le corrélat de ses propres exigences d’identification et de nécessité logique. Or il semble bien que l’existence soit précisément ce qui met en échec cette prétention.

La détermination de l’essence de l’arbre ne m’apprend rien, en effet, sur le fait que cet arbre existe ou non. L’existence n’est pas un prédicat comme un autre. Exister, ne pas exister ne sont pas des propriétés parmi d’autres des réalités que l’on veut définir. L’arbre est par essence une plante ligneuse. Ce n’est pas par essence qu’il existe. L’existence n’est pas contenue dans l’essence de l’arbre c’est-à-dire dans sa possibilité logique. Elle est ce qui s’ajoute de l’extérieur. Il s’ensuit qu’il y a une extériorité de l’existence. Elle est donnée hors concept de telle sorte que ce n’est que du dehors, par la réceptivité d’une intuition sensible que je peux saisir une existence

 

L’existence des choses s’éprouve ou se constate

Selon Kant, le concept qui permet de définir un objet ne permet pas de dire si cet objet existe. L’existence s’ajoute au concept, elle n’est pas inhérente à celui-ci. Que l’objet dont on parle soit réel ou imaginaire ne change rien à la définition que j’en donne, mais cela change tout au niveau de sa réalité. Pour savoir s’il existe je dois le constater de mes yeux et je ne peux l’établir a priori. Kant précise donc que l’existence ne peut se déduire analytiquement du concept, mais s’éprouver ou se constater empiriquement.

L’essence des choses est inaccessible à la connaissance humaine

B-    Le nihilisme

 

Le nihilisme (du latin nihil, « rien ») est un point de vue philosophique d’après lequel le monde (et plus particulièrement l’existence humaine) est dénué de toute signification, de tout but, de toute vérité compréhensible ou encore de toutes valeurs.

À la fin du xixe siècleFriedrich Nietzsche décrit l’accélération de l’histoire avec les déséquilibres qui s’accentuent, ces déséquilibres tendant à être compensés par la tyrannie anonyme des institutions, tyrannie elle même génératrice de « stress ». Pour lui, la notion de nihilisme recèle un paradoxe intéressant. Il décrit deux formes de nihilisme :

  • un nihilisme passif : « Nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas être, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. De ce fait, l’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens : de ce fait le pathos du « en vain » est le pathos nihiliste — et une inconséquence du nihiliste. »
  • un nihilisme actif, lorsque les croyances s’effondrent du fait qu’elles sont dépassées.

Le nihiliste actif reste incapable de construire autre chose, impuissant à créer une éthique positive et joyeuse. Position critique, destruction des valeurs mais incapacité à en déterminer de nouvelles.

« Que les plus hautes valeurs se dévalorisent » voici la définition que Nietzsche donne du nihilisme dans son livre posthume, la volonté de puissance.

Nietzsche prend conscience de ce qu’est réellement le nihilisme, en s’appuyant sur un évènement de son siècle et qu’il annonce comme la mort de Dieu.

 

« Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. Où est passé Dieu? lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué – vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant cette terre de l’horizon ? » (Le Gai Savoir – Nietzsche).

 

Est-ce pour autant l’homme qui est responsable de la mort de Dieu ? Nietzsche ne le pense pas, en estimant que la religion s’est tuée toute seule, le christianisme ayant fourni les moyens de sa propre fin en vénérant l’amour de la vérité. En effet, au nom de cette vénération, l’homme a cherché s’il était dans le vrai et a découvert que la religion, elle, ne l’était pas :

 

«En quoi nous ne sommes plus chrétiens : nous avons dépassé le christianisme, non pas parce que nous en sommes trop éloignés mais parce que nous avons vécu trop près de lui, encore davantage parce que s’y trouvent nos racines – c’est notre piété plus sévère, plus exigeante, qui nous interdit aujourd’hui d’encore être chrétiens » (Fragment posthume de 1885-1886 – Nietzsche).

 

Il n’était donc pas question pour l’homme de brûler volontairement la foi, et pourtant il en est arrivé à ce résultat, ce qui constitue pour lui un profond désarroi. La religion en effet introduit un sens à l’existence, une morale à laquelle se tenir, l’espoir d’une immortalité. La religion remplit le vide attaché à la vie terrestre et estompe le néant qui se propose comme issue. Ainsi, la fin de Dieu est pour l’homme un dur retour à la réalité, celle d’une absence de sens donné quant à la façon de vivre, d’où la tentation de plonger dans le nihilisme.

 

« Nouveaux combats – Après que Bouddha fut mort, on montra encore son ombre durant de siècles dans une caverne, – une ombre formidable et terrifiante. Dieu est mort : mais l’espèce humaine est ainsi faite qu’il y aura encore durant des millénaires des cavernes au fond desquelles on montrera son ombre. Et nous, il nous faut aussi vaincre son ombre ! » (Le Gai Savoir – Nietzsche).

 

Ces ombres, Nietzsche les perçoit dans le socialisme et le scientisme car, même si leur objet est différent du christianisme, ils n’en portent pas moins un caractère quasi-religieux entraînant l’homme sur une voie à suivre, et ce de façon collective, comme vers une porte menant au salut. Pour Nietzsche, il s’agit là toujours d’illusions auxquelles il faut échapper, et être prêt à regarder la vie en face, avec toute l’absurdité qu’elle comporte à l’état brut, car rien ensuite ne nous empêche de trouver le sens à sa vie, au lieu de se conformer à une détermination qui nous dépasse

Nietzsche en vient à penser la transvaluation de toutes les valeurs (sous-titre du livre précité) et en appel à l’au-delà de l’homme : l’homme est celui qui doit « se surmonter lui-même », se dépasser. Pour Nietzsche c’est de ce dépassement de l’homme par lui-même que doit surgir « le sens de la Terre ».

 

C-    Le théâtre de l’absurde

 

La perte de sens après la seconde GM

 

Non seulement on ne croit plus en Dieu, mais on se met à ne plus croire en des lendemains politiques meilleurs, ni en un progrès scientifique qui amènerait le bonheur pour les hommes, ni dans l’éventuelle venue d’un surhomme dont on a durement éprouvé l’avatar nazi.

Méfiance envers la notion même de raison, suspectée de produire des monstruosités idéologiques.

 

Le théâtre de l’absurde est un style de théâtre apparu dans les années 1950, se caractérisant par une rupture totale par rapport aux genres plus classiques, tels que le drame ou la comédie. C’est un genre traitant fréquemment de l’absurdité de l’Homme et de l’histoire. L’origine de cette pensée étant sans conteste le traumatisme, la chute de l’humanisme à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Ce mouvement littéraire s’est inspiré des surréalistes et des dadaïstes mais est radicalement opposé au réalisme.

Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Jean Genet, Camus sont parmi les auteurs de ces œuvres qui ont bouleversé les conventions du genre. La particularité de Ionesco et de Beckett est qu’ils ont exposé une philosophie dans un langage lui-même absurde qui réduit les personnages au rang de pantins, détruit entre eux toutes possibilités de communication, ôte toute cohérence à l’intrigue et toute logique aux propos tenus sur scène.

Le langage lui-même n’a plus aucun sens, les choses sont vidées de leur substance et les mots ne se réfèrent plus à rien.

 

Le « théâtre de l’absurde » doit s’entendre comme l’acte dramatique par lequel des silhouettes sans épaisseur ni identité exhibent la totale impuissance de la parole et non comme un ensemble d’œuvres qui auraient pour enjeu d’exposer les raisons que l’homme peut avoir de trouver sa vie insignifiante et sa condition tragique.

Le langage, privé de ses fins communicatives et signifiantes, se consume en lui-même et se défait.

 

Le langage mis en scène n’est plus un moyen de communication mais exprime le vide, l’incohérence et représente la vie, laquelle est elle-même ridicule.

Volonté de dresser un tableau de la condition humaine prise dans son absurdité.

L’homme est plongé dans un monde qui ne peut ni répondre à ses questions, ni satisfaire ses désirs.

 

 

III-               Exister en actes

 

A-    Aristote : être en puissance ou être en acte

 

a)      Hasard et possibles

« L’acte est donc le fait pour une chose d’exister en réalité et non de la façon dont nous disons qu’elle existe en puissance, quand  nous disons, par exemple, qu’Hermès est en puissance dans le bois … eh bien! l’autre façon d’exister est l’existence en acte. » Aristote, Métaphysique

Aristote introduit ainsi les « futurs contingents » qui laissent une place au hasard. Pour lui, un certain nombre de choses dans la nature sont imparfaites et provisoires, et c’est à l’homme d’agir pour déterminer l’issue des évènements.

b)     Puissance et acte

Être en acte, c’est être pleinement réalisé, avoir développé toutes ses potentialités. Prenons l’exemple d’une statue en marbre ; d’une certaine manière, cette statue était en puissance dans le marbre non encore travaillé par le sculpteur puisque le marbre pouvait acquérir cette forme. Cependant, ce n’est là qu’une puissance passive car elle suppose l’action d’autre chose qu’elle.  Il en va autrement de la graine qui est une plante en puissance : elle l’est activement car c’est d’elle-même qu’elle deviendra plante. Être en acte, cela recouvre bien ce que l’on entend communément par existence.

L’être en acte est souvent considéré comme une plus grande perfection que l’être en puissance. Ainsi, dit Aristote, « chaque chose est dite être ce qu’elle est plutôt quand elle est en acte que lorsqu’elle est en puissance » (Physique II).

L’acte, c’est la manifestation concrète des pouvoirs d’agir d’une personne, de ce que fait une personne. Le dictionnaire fait également référence à la signification métaphysique : est en acte ce qui existe réellement avec toutes ses déterminations et tous ses pouvoirs. La puissance est la faculté ou la capacité de produire un effet. Au sens métaphysique, être en puissance c’est être potentiellement ou virtuellement susceptible d’acquérir telle ou telle détermination.

Exemple d’Aristote : on peut dire que tout homme est en puissance un musicien dans la mesure où il est donné à chacun de nous d’apprendre à jouer de la musique. Ainsi nous actualisons cette capacité par l’apprentissage : c’est l’acte premier. Mais en un second sens demeure une distinction entre le fait d’être, en puissance, capable de jouer telle sonate et le fait de la jouer réellement, actuellement : cette réalisation effective est l’acte second.

 

Pour résumer : Notre existence trouve son sens dans l’actualisation de notre puissance. Nous avons une liberté qui est aussi un devoir, celle de nous réaliser.

B-    Kierkegaard : L’existentialisme religieux

L’existence est tout le contraire d’un monde clos : elle est ouverture, rupture, discontinuité.

-          Exister, c’est être là, inachevé, séparé, hors de tout Système et, bien entendu, de toute abstraction.

 

En effet, Kierkegaard écarte également l’abstraction. Qu’est ce qu’abstraire ?

-          C’est isoler, dans un concept, certaines déterminations en excluant les autres.

-          L’abstraction désigne cette opération par laquelle la pensée évacue le concret, la temporalité, le vécu individuel, pour se plonger dans l’idéalité conceptuelle.

-          Ainsi Hegel a-t-il souligné les mérites de ce processus où nous excluons les déterminations concrètes.

-          AU contraire, souligne Kierkegaard, en un cri passionnément anti-hégélien, l’insuffisance de l’abstraction est manifeste : c’est la vie qu’elle évacue, le concret, l’existence en tant que telle.

-          Le penseur abstrait est un être imaginaire vivant dans l’être pur de l’abstraction : il croit habiter un palais d’idées, mais il demeure dans une chaumière, celle du concept sans vie ni épaisseur.

Abstraction, Système : ce ne sont pas là les seuls périls ou écueils qui guettent l’existant ; il en est un troisième, et c’est l’Histoire.

-          En effet, cette dernière désigne, chez Hegel, le devenir spirituel orienté conduisant vers une parfaite transparence, vers un équilibre de toutes les tensions, voire vers un arrêt de la dialectique.

-          Kierkegaard, quant à lui, voit dans l’Histoire universelle une grande « faiseuse de bruit », un processus trompeur parce que profondément étranger au problème du sujet individuel et de la vocation de l’existant en tant que tel.

 

L’individu comme catégorie chrétienne décisive :

Ce n’est donc pas au niveau de l’Histoire universelle, des Idées et du Système abstrait qu’il convient de rechercher la vérité des êtres. En cette quête, l’individu doit être centre, point de référence et fondement.

Mais qu’est ce que l’individu ?

-          Il désigne l’être particulier, irréductible à l’espèce, infiniment supérieur au collectif de la foule, car la foule est le mensonge.

-          L’individu, au contraire, c’est le réveil de l’esprit, celui en lequel s’affirme la vocation à l’existence subjective.

Que représente alors cette dernière ?

-          La subjectivité authentique est celle de l’existence religieuse, où l’homme trouve un ancrage dans le Christ.

-          Il y a, en effet, trois stades (ou sphères) dans le chemin de la vie et seul le dernier apparaît comme l’authentique conquête spirituelle.

►   Le stade esthétique est celui de l’abandon aux jouissances de l’immédiateté : songeons à Don Juan et à sa course éperdue, de désirs en désirs, de conquêtes  en conquêtes, de plaisirs en plaisirs.

C’est le moment des possibles et du caprice.

Mais cette sphère où l’individu ne saurait se trouver, est celle de la mort et du désespoir radical, car l’individu s’éparpille alors en une poussière d’instants.

►  Le stade éthique, celui du devoir, caractérisé par la stabilité et la continuité, offre au moins un principe d’unité.

Mais comment pourrait-il représenter la solution définitive ? Ce n’est qu’un stade humain et précaire, encore fermé à l’Esprit véritable, celui du Christ.

►  Seule la sphère religieuse, où l’homme, par la foi (foi sans assurance, sans nulle sécurité intellectuelle, mouvement de croyance en vertu de l’absurde et au sein même de l’absurde, espérance contre toute espérance), atteint le rivage du Christ, est en mesure d’apporter à l’homme la vérité authentique, celle de l’Esprit.

Le chemin de la foi est difficile, déchiré, à mille lieues de tout repos et de toute sécurité. Y joue un rôle essentiel l’angoisse, c’est-à-dire le vertige de l’individu libre face à des possibilités et à des choix contradictoires.

« Si l’homme était ange ou bête, il ne pourrait connaître l’angoisse. Etant une synthèse, il en est capable, et il est d’autant plus homme que son angoisse est profonde. »

Kierkegaard, Concept d’angoisse.

De même, le désespoir, cette discordance interne de la synthèse humaine, cette mort lente de l’âme qui se déséquilibre, nous forme-t-il pour l’éternité. On le voit alors, c’est l’école des souffrances qui est éducatrice.

Kierkegaard : “La subjectivité est la vérité, la subjectivité est l’erreur” :

Ainsi, loin de la pensée systématique, Kierkegaard a-t-il dessiné l’itinéraire douloureux de l’individu religieux.

Que désigne, dans cette perspective, la vérité ? Elle apparaît comme l’incertitude objective, maintenue dans l’appropriation d’une intériorité passionnée. Ainsi, le savoir objectif semble-t-il laissé en suspens, au sein de la foi, quand l’existant risque tout sans que rien d’objectif ne lui soit apporté.

Néanmoins, on se tromperait profondément si l’on voyait dans la méditation de Kierkegaard un subjectivisme absolu.

-          Si la subjectivité est la vérité, elle est, en même temps, l’erreur.

-          Il faut un pont où jeter l’ancre.

-          En cet ultime face à face avec Dieu, l’expérience religieuse ne nous donne-t-elle pas, en effet, l’Absolu du Christ, de l’Homme-Dieu ?

-          L’essence chrétienne est ainsi un mélange (inconcevable) de foi subjective et de saisie d’une vérité réelle et transcendante, en un paradoxe permanent.

Conclusion sur sa pensée :

L’influence de Kierkegaard a été considérable et déterminante : il est en un sens, le fondateur de l’ « existentialisme » contemporain. L’individu n’est pas un moment de concept, a-t-il souligné à juste titre : il n’est pas un accident de l’histoire.

 

L’homme n’est pas réductible à un concept, il est une existence, non figée.

 

Pour résumer : notre existence trouve son sens dans l’intériorité de la foi, ce risque de la foi qui se confronte à l’absurdité et à l’angoisse.

C-    Exister, c’est s’engager

 

a)      Critique de la doctrine essentialiste

 

Sartre s’oppose à l’essentialisme et revendique l’existentialisme, nom de sa doctrine. Il fait alors de l’absence de destination une force positive, et revendique cette absence d’essence en tant qu’elle est la condition de la liberté humaine.

Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre prend l’exemple du coupe papier. Lorsque l’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept, le concept de coupe-papier. L’artisan a pensé le coupe-papier, la façon de le fabriquer et l’a produit ensuite. Bref, il a pensé son  » essence  » avant de lui donner l’existence. Ici donc, c’est l’essence qui précède l’existence. Pour produire un objet, il faut d’abord savoir ce que c’est, comment il est.

Les penseurs essentialistes ont assimilé le rapport artisan / coupe-papier au rapport Dieu / homme. Dieu crée l’homme : il le pense et ensuite le produit.

 

b)     L’existence précède l’essence

 

Dostoïevski : « si Dieu n’existe pas, alors tout est permis », Les frères Karamasov

Mais si l’on supprime Dieu (et le point de départ de l’existentialisme sartrien est l’athéisme), alors ce schéma n’a plus de sens. Si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept, et cet être c’est l’homme. L’homme existe d’abord et se définit ensuite. Chez lui l’existence précède l’essence. Mais si l’homme se définit lui-même, il est dès lors ce qu’il se fait. L’homme est libre.

« L’homme existe d’abord, se définit ensuite ». L’homme existe d’abord et construit son essence en agissant.

Si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme, ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. » Sartre, L’existentialisme est un humanisme

 

c)      Contingence et dimension tragique de l’existence

 

L’angoisse est liée à la contingence : je suis là, jeté au monde, sans raison. (cf : La Nausée)

Je n’ai aucune raison d’être, rien ne me prédestine, rien ne m’attend. Ce que je suis découle entièrement de ce que je fais, je suis donc sans recours, sans excuses.

Je dois sans cesse me confronter à l’absence de sens et à la contingence de mon existence.

« L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait ».

Je dois dans cette optique affronter le sentiment de l’absurde : je suis là sans raison, sans justification, sans destin, par hasard. Je ne suis pas un être (je serais alors éternel), je suis  seulement un « étant ».

J’affronte aussi le sentiment de l’ennui, lié à cette absence de dynamique de l’existence, qui s’appesantit et erre sans but, sans direction.

Angoisse de la liberté : rien ne me prédestine, donc rien n’est justifié. Tout acte est sans raison, pour rien, puisque rien ne le justifie. Ce que Sartre exprime en disant :

« Nous sommes seuls, sans excuses. »

 

 

d)     L’homme créateur d’essences et de sens

 

Ce versant tragique de la pensée existentielle est tempéré par un fait fondamental : c’est l’homme lui-même qui, en choisissant sa conduite, donne sens à sa propre existence. « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » (Sartre). L’absurdité initiale (symbolisée chez Camus par Sisyphe, qui s’obstine à remonter inlassablement vers un sommet le rocher qui en retombe aussitôt) peut être interprétée comme ouvrant un espace aux pratiques humaines, seules capables d’y tracer des significations. Dès lors, c’est en réalisant mon projet dans la temporalité qui est le fond même de mon existence que je peux donner du sens à cette dernière.

 

Se donner des raisons : positivité de l’affirmation de soi.

Sartre prône une morale de l’engagement. L’engagement permet d’affronter et de dépasser l’ennui et l’absurdité de la contingence.

Affirmation de l’entière liberté de l’homme.

Si l’homme est libre, c’est pour pouvoir s’assigner à lui-même un but, une destination.

Dans cette optique par exemple, faire une promesse, un contrat, adhérer à un parti, à une idée, c’est engager sa vie dans une voie et lui donner un sens, c’est faire un plein usage de sa liberté.

Mes actes définissent non seulement ce que je suis, mais ce que je veux que l’humanité soit. L’individu est législateur pour l’ensemble des hommes, chacun de ses actes est comme un décret, une « législation » disant ce que tout homme doit être, doit faire.

 

Dans cette optique, tout acte est POLITIQUE, car il définit un choix de vie qui concerne également la communauté toute entière. Chaque homme doit évaluer le poids de ses choix qui sont autant d’engagements définissant une norme d’agir et un avenir commun.

 

Donc exister, c’est s’engager, qu’on le veuille ou non ! Et chacun de nos actes est signifiant, plein de sens au regard de ce que l’humanité doit être et sera.

Pour résumer : L’existence seule crée du sens, et elle en crée qu’on le veuille ou non. Nos vies en ce sens débordent de sens ! Partant de l’absence de sens supra humain, Sartre découvre donc que la vie elle-même crée ses propres normes. Exister c’est donc se projeter vers l’avenir et s’engager.

 

 

« Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. Où est passé Dieu ? lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué – vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant cette terre de l’horizon ? »

Nietzsche – Le Gai Savoir

 

«En quoi nous ne sommes plus chrétiens : nous avons dépassé le christianisme, non pas parce que nous en sommes trop éloignés mais parce que nous avons vécu trop près de lui, encore davantage parce que s’y trouvent nos racines – c’est notre piété plus sévère, plus exigeante, qui nous interdit aujourd’hui d’encore être chrétiens »

Nietzsche -  Fragment posthume de 1885-1886

 

Si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme, ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. »

Sartre, L’existentialisme est un humanisme

 

 

 

Route à la campagne, avec arbre.

Soir.

Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.

Entre Vladimir.

 

ESTRAGON (renonçant à nouveau) : Rien à faire.

VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées) : Je commence à le croire. (Il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) Alors, te revoilà, toi.

ESTRAGON : Tu crois ?

VLADIMIR : Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

ESTRAGON : Moi aussi.

VLADIMIR : Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend la main à Estragon.)

ESTRAGON (avec irritation) : Tout à l’heure, tout à l’heure.

Silence.

VLADIMIR (froissé, froidement) : Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON : Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté) : Un fossé ! Où ça ?

ESTRAGON (sans geste) : Par là.

VLADIMIR : Et on ne t’a pas battu ?

ESTRAGON : Si… Pas trop.

VLADIMIR : Toujours les mêmes ?

ESTRAGON : Les mêmes ? Je ne sais pas.

Silence.

VLADIMIR : Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

ESTRAGON (piqué au vif) : Et après ?

VLADIMIR (accablé) : C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON : Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR : La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu’est-ce que tu fais ?

ESTRAGON : Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR : Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.

ESTRAGON (faiblement) : Aide-moi !

VLADIMIR : Tu as mal ?

ESTRAGON : Mal ! Il me demande si j’ai mal !

VLADIMIR (avec emportement) : Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

ESTRAGON : Tu as eu mal ?

VLADIMIR : Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l’index) : Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant) : C’est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.

ESTRAGON : Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

VLADIMIR (rêveusement) : Le dernier moment… (Il médite) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

ESTRAGON : Tu ne veux pas m’aider ?

VLADIMIR : Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps… (il cherche) …épouvanté. (Avec emphase.) E-POU-VAN-TE. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ca alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) Alors ?

ESTRAGON : Rien

VLADIMIR : Fais voir.

ESTRAGON : Il n’y a rien à voir.

 

En attendant Godot – Samuel Beckett – Scène d’exposition (extrait)


 

FICHE- En attendant Godot

Introduction

Après la première et la deuxième guerres mondiales, la société de la seconde moitié du XXème siècle aspire au changement dans une volonté de s’éloigner de la violence et des barbaries. Ces changements se traduisent dans le théâtre de l’absurde par un emprunt à la tradition mais l’accession à une forme de modernité.
Auteurs : Ionesco (Roumain), Beckett (Irlandais), Adamov (Russe).
En attendant Godot a été publié en 1952 par Samuel Beckett (prix Nobel de littérature 1969), narre l’attente de deux personnages étranges : Vladimir et Estragon. Le titre est énigmatique : gérondif, on dirait qu’il ne se passe rien « en attendant ».
La scène d’exposition de En attendant Godot s’inscrit dans la modernité et est déroutante pour le spectateur.
 

Samuel Beckett

 
I. Le cadre spatio-temporel

1- Temps

La pièce commence le soir, peu commun (unité de temps => une pièce devait durer une journée, l’action commençait donc le matin).
Une seule allusion au passé (1900).
Peu d’indications qui permettent de situer la pièce, époque incertaine.
Répétition de ce qui est déjà connu (« revoilà », « revoir », « de même »).

2- Lieu

Des vagabonds sur une route.
Décor : un arbre, une pierre très sobre, => décor dépouillé,  qui figure la misère.
Cadre neutre et indéfini.

=> Non-respect des règles classiques

II. La relation entre les deux personnages

Les deus personnages forment une sorte de « couple », allusion à un passé glorieux mais révolu : « on portait beau alors » « maintenant on ne nous laisserait même pas monter » => les personnages se connaissent depuis longtemps. A l’inverse, le présent est fait d’errances.
Des personnages malmenés par la vie, vagabonds. Dans le théâtre classique, ces personnages ne seraient pas des héros => Ce sont des antihéros, allant à l’encontre des pièces de théâtre plus classiques.
Les objets ont une importance symbolique : les chaussures (Estragon) => très terre à terre, le chapeau (Vladimir), côté plus cérébral.
La relation entre les deux personnages semble tendue : Vladimir est enthousiaste alors qu’Estragon est cassant, ce qui crée un décalage entre les personnages.
=> Relation compliquée entre les deux personnages, peut-être inspirée par des héros célèbres.
Personnages qui communiquent mal : silence, répliques courtes => non dialogue, récurent chez Beckett et Ionesco.

III. La négation de l’action

Impression de farce. Registre comique quand les personnages veulent s’embrasser.
Aucune action : dénuement du décor, actions insignifiantes (ex.: fermeture de braguette « pas de laisser aller dans les petites choses »), mais qui ont de l’importance puisqu’il ne se passe rien d’autre.
Rien qui indique un projet : on est aux antipodes du théâtre traditionnel, les personnages vivent au jour le jour, aucune réflexion sur le futur.
Tout est fait pour dérouter le spectateur.
Actions vides de sens, qui stagnent, il ne se passe rien.
La pièce commence avec une expression paradoxale : « rien à faire » => double sens.
Les personnages manquent de repère : le flou du décor, du temps, cela tourne à vide, d’où théâtre de l’absurde.

Conclusion

En attendant Godot de Beckett est donc en rupture avec le théâtre dramatique et s’inscrit dans le théâtre de l’absurde, fruit des bouleversements du siècle, avec un décor dénué, un cadre temporel confus et cyclique, des personnages anti-héros et une action qui restera niée tout au long du récit.
Le théâtre de l’absurde dit beaucoup plus que ce qu’il n’y parait aux premiers abords, il faut voir la dimension métaphysique.

J’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination.

Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ». J’étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c’est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l’ordinaire l’existence se cache. [...] Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui : la diversité des choses, leur individualité n’était qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité. [...]

Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à l’heure, au jardin, je ne l’ai pas trouvé. Mais je ne le cherchais pas non plus, je n’en avais pas besoin : je pensais sans mots, sur les choses, avec les choses. L’absurdité, ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds. Ce serpent de bois. Serpent ou griffe ou racine ou serre de vautour, peu importe. Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j’avais trouvé la clef de l’Existence, la clef de mes Nausées, de ma propre vie. De fait, tout ce que j’ai pu saisir ensuite se ramène à cette absurdité fondamentale. Absurdité : encore un mot ; je me débats contre des mots ; là-bas, je touchais la chose. Mais je voudrais fixer ici le caractère absolu de cette absurdité. Un geste, un événement dans le petit monde colorié des hommes n’est jamais absurde que relativement: par rapport aux circonstances qui l’accompagnent. Les discours d’un fou, par exemple, sont absurdes par rapport à la situation où il se trouve mais non par rapport à son délire. Mais moi, tout à l’heure, j’ai fait l’expérience de l’absolu : l’absolu ou l’absurde. Cette racine, il n’y avait rien par rapport à quoi elle ne fût absurde. Oh ! Comment pourrai-je fixer ça avec des mots ? Absurde : par rapport aux cailloux, aux touffes d’herbe jaune, à la boue sèche, à l’arbre, au ciel, aux bancs verts. Absurde, irréductible ; rien, pas même un délire profond et secret de la nature ne pouvait l’expliquer. Évidemment je ne savais pas tout, je n’avais pas vu le germe se développer ni l’arbre croître. Mais devant cette grosse patte rugueuse, ni l’ignorance ni le savoir n’avaient d’importance : le monde des explications et des raisons n’est pas celui de l’existence. Un cercle n’est pas absurde, il s’explique très bien par la rotation d’un segment de droite autour d’une de ses extrémités. Mais aussi un cercle n’existe pas. Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l’expliquer. Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence. J’avais beau répéter : « C’est une racine », ça ne prenait plus. Je voyais bien qu’on ne pouvait pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque, à cet aspect huileux, calleux, entêté. La fonction n’expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c’était qu’une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était… au-dessous de toute explication. Chacune de ses qualités lui échappait un peu, coulait hors d’elle, se solidifiait à demi, devenait presque une chose ; chacune était de trop dans la racine, et la souche tout entière me donnait à présent l’impression de rouler un peu hors d’elle-même, de se nier, de se perdre dans un étrange excès. [...]

Ce moment fut extraordinaire. J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître ; je comprenais la Nausée, je la possédais. A vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu’à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L’essentiel c’est la contingence. Je veux dire que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi * . Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence n’est pas un faux-semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le coeur et tout se met à flotter.

SARTRE- La Nausée, éd. Gallimard, coll. Folio, pp. 178-18

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